Marc Rombaut

Un roman peut servir à beaucoup de choses. L'une d'elles serait la découverte de la vérité, comme dans toute bonne histoire policière. Mais, demandra-t-on, de quelle vérité voulez-vous parler? Voilà le problème. La vérité qui sort toute nue d'un roman n'est ni bonne ni mauvaise à dire: elle est elle-même romanesque et par conséquence fallacieuse. Elle appartient à un microcosme qui ne fait reposer sa cause que sur lui-même. C'est un paradoxe de taille. Et c'est néanmoins de ce paradoxe dont Marc Rombaut a voulu se recommander pour écrire cet ouvrage.

Ce préambule n'est pas une considération générale sur l'état des choses dans la littérature: c'est le fondement même de ce Chat noir laqué. En effet, le narrateur (qu'on ne connaît que sous une initiale: B) a commis un meurtre: il a fini par tuer sa maîtresse, Claudia, au terme d'une relation qui commençait à ne plus être que le pur jeu des corps une fois que les sentiments s'étaient éteints. Une relation érotique intense, dévorante, mais sans passion. Le geste fatal commis, il trouve refuge dans la maison d'une amie à Fiesole. Là, il s'ingénie à recomposer les mouvements de cette chorégraphie mentale qui l'ont petit à petit mené à agir en criminel. La mémoire, dans son incommensurable perversité, ne luit consent de reconstituer le drame que par bribes. Jour après jour, il lutte contre elle, la force dans ses derniers retranchements, subit ses caprices et souffre de ses oublis volontaires. B. tient le journal de son infamie. Et, comme un enquêteur scrupuleux, il reconstitue ce puzzle, qui n'est pas seulement celui d'un moment d'égarement, mais bien celui de toute une existence qui cherche son mobile. A mesure qu'on tourne les pages de ces confessions, on se met à douter de la réalité de la mort de la jeune femme. On en vient à se demander si Jessica, son épouse, et si Claudia, sa flamme secrète, ne sont pas en fait qu'une seule et même personne. Car l'intérêt se déplace sur les indices qui émergent pour circonscrire l'espace de la fiction. L'investigation se déplace sur les rites de la relation amoureuse, sur le langage qui la suppose et sur les principes qui la sous-tendent.

Le Chat noir laqué n'est pas une version moderne de De l'amour de Stendhal. Ce n'est pas un livre qui extrapole une philosophie, tire une morale ou même revendique une esthétique de la passion. Ce n'est pas une revisitation des combats de l'amour sacré et de l'amour profane de la Renaissance. Non, c'est une vision qui se recompose avec difficulté et une interprétation du monde qui passe au travers de ce filtre leurrant qu'est la passion. Ceux qui, comme moi, ont aimé La Suite en jouï-dire (Christian Bourgois éditeur, 1978) ne manqueront pas de remarquer que le processus de création de la fiction est comparable. Mais il y a une différence de taille: là où le fragmentaire et le discontinu étaient de règle, les pièces dispersées du jeu de l'être sont remontées pour aboutir à une réconciliation. Réconciliation de l'écrivain et de ce monde qui l'entoure et le menace? peut-être pas? Mais sans aucun doute réconciliation de la pensée et de l'écriture, même si les chemins empruntés sont nécessairement hasardeux et souvent brouillés et endommagés par mille accidents. Car il ne peut y avoir de roman sans qu'interfère la fracture du monde et de sa représentation. La volonté, dans le cas présent, n'est plus suffisante.