Alexandre Kojève
Alexandre Kojève

Alexandre Kojève, le philosophe russe dont les conférences sur la Phénoménologie de Hegel, à Paris, durant les années 1930, soulevèrent des remous intellectuels qui ne sont pas encore apaisés, retient notre attention à double titre. D'abord ses conférences ont transformé des principes de Friedrich Hegel en ce que nous pourrions appeler "Mythes" autour de la condition humaine, et c'est là une idée qui a prévalu chez les intellectuels français pendant une bonne partie de ce siècle. La deuxième raison est qu'il est devenu l'un des architectes administratifs de ce qu'est devenue l'Union Européenne. Et il semble que, ce faisant, il mettait en pratique les implications de ses conclusions philosophiques — un ensemble d'idées qui ont récemment été vulgarisées par Francis Fukuyama dans La fin de l'Histoire et Le Dernier Homme.

Alexandre Kojève fut l'un de ces nombreux penseurs envoûtés par la philosophie de l'Histoire de Hegel. Hegel fit valoir que, malgré l'étendue de la cruauté et de la folie, le vaste cours de l'histoire du monde montre le potentiel humain pour la rationalité. L'Histoire peut bien ressembler à une succession de malheurs, c'est en réalité un processus de développement. Que signifiait cette doctrine? Hegel peut simplement avoir dit que nous pouvons discerner un fil ténu de raison qui explique la portée sous-jacente de l'Histoire jusqu'ici. Comme il l'écrivit dans la fameuse préface aux Principes de la philosophie du Droit: "Quoiqu'il arrive, chaque individu est un enfant de son temps; ainsi la philosophie aussi est son propre temps appréhendé sous forme de pensées. Il est aussi parfaitement absurde de s'imaginer qu'une philosophie puisse transcender le monde dont elle est contemporaine que de s'imaginer qu'un individu puisse s'affranchir de son époque". Il existe toutefois d'autres remarques de Hegel qui peuvent être lues tout à fait différemment, comme celles qui suggèrent, par exemple, qu'il croyait avoir compris ce que Marx nomme "l'énigme de la condition humaine". Alexandre Kojève fut fortement impressionné lorsque Hegel affirme, dans La science de la Logique, que sa logique est "la pensée de Dieu avant la création du monde", ce qui signifiait que sa logique était bien "la pensée, le discours de Dieu". D'après une telle représentation, la philosophie prend le relais de la religion en tant que source de l'ultime cohérence dans nos vies et, étant fondée sur la raison plutôt que sur la révélation, serait supérieure car concluante et universelle. Hegel a inspiré la figure moderne du prophète intellectuel; de celui qui, comme un prêtre, propose de nous révéler le sens des choses.

Bien. Mais quel est le discours effectif de la philosophie? il n'y a qu'une seule certitude au sujet des philosophes: ils ne sont jamais d'accord. En effet, ils ne peuvent même pas s'entendre sur ce qu'est philosopher. Alexandre Kojève pensait que la philosophie devait être la voie qui mène à la sagesse, ce qui ouvrit entre lui et les anglo-saxons un océan d'incompréhension. Hegel peut être lu aussi bien en philosophe qu'en prophète. Ce fut en prophète qu'il inspira Feuerbach, Marx et quelques autres de leur contemporains dans leur tentative de transformer une version ou une autre de l'histoire du genre humain en un plan codé pour la nouvelle Jérusalem. Nietzsche s'est moqué de tout l'édifice dans son ensemble et affirma la vie contre le prêchi-prêcha maladif des philosophes, mais plusieurs de ses disciples réagirent comme si lui-même était un prophète. Alexandre Kojève prit pour fondamentales chez Hegel ces remarques qui suggèrent qu'à l'époque même où vivait Hegel, le genre humain avait enfin atteint son plus complet développement. Cette opinion suggéra une redéfinition remarquable de l'Histoire: que l'Histoire est le produit des réflexions et des actions des êtres humains seulement pendant ces générations où ils travaillèrent (sans les réaliser) au projet de construction (ou de destruction, comme il est possible de le comprendre) de l'humanité au sens propre. L'humanité était, selon le point de vue de Kojève, à comprendre comme émergeant de l'élaboration de la dialectique hégelienne du Maître et de l'Esclave, et ce qui, en fin de compte, constituera l'humanité, sera un ensemble d'individus se reconnaissant universellement en tant qu'êtres humains. Ce serait là la fin de l'esclavage que Hegel détestait tant. Bien de ses disciples lurent en lui la révélation qu'une fois atteint ce telos de l'Histoire, les évènements ne peuvent faire davantage que de répéter ou recombiner ce qui a déjà été créé. Marx a vu dans le Communisme l'ultime destinée du genre humain. En un sens, Alexandre Kojève était d'accord, ajoutant: "Hélas".

Chez Marx, l'"Homme" trouve enfin son accomplissement en tant qu'être social qui a transcendé les aliénations de la société de classes. il donna cela à entendre comme une condition hautement désirable. Kojève, lui, avait une autre idée: la fin de l'histoire implique la disparition de l'Homme. Comme il l'a écrit dans une célèbre note à la seconde édition de son Introduction à la lecture de Hegel, l'Homme redeviendrait un animal, ajoutant que "les hommes construiraient leurs édifices et leurs oeuvres d'art comme les oiseaux construisent leur nid, joueraient leurs concerts d'après l'usage établi par les grenouilles et les cigales, s'esbaudiraient comme de jeunes animaux, et céderaient à l'amour comme des bêtes adultes". En tant que marxiste, Alexandre Kojève pensait également que la philosophie disparaîtrait. Quel pourrait bien être l'avenir d'une telle humanité supposée achevée? des géants humains à la Karl Marx, ou des oiseaux chantant à la Kojève ? Comme dans les magasins, on paie et on choisit. Ces conteurs-philosophes s'entendent généralement sur la structure principale mais l'histoire peut être racontée de plusieurs façons, et ses éléments peuvent être diversement affectés de valeurs. Marx raconta une fable sur le progrès qui nous incite à passer du capitalisme au communisme dans une poussée finale. Pour Friedrich Nietzsche, l'Histoire est un conte sur la décadence. Ce qui ne varie pas, c'est le point d'orgue de la fable. il s'agit toujours d'une certaine idée du monde moderne et ceux qui le prennent au sérieux ont un coupable goût pour déclarer que leur propre pensée constitue le repère d'une époque. Ils sont toujours post-quelque chose ou post-je ne sais quoi.

Le "genre humain" en tant que terme technique dans cette littérature nous force a reconnaître que ces comptes-rendus critiques de la modernité sont des manifestations de l'esprit de cIocher européen. Hegel et Marx, au moins, dans leur fable du développement humain, font un détour par l'Asie et l'Afrique, mais, pour les conteurs suivants, le genre humain est, à toutes fins pratiques, l'Occident. Le reste du monde — le Japon en fut un exemple, dans une certaine mesure, pour Alexandre Kojève — fait irruption en tant qu'élément de décor éventuellement significatif seulement. La meilleure illustration de cette idée est peut-être à trouver dans ce que dit Kojève de la théologie chrétienne. Pour lui il s'agit d'une forme distordue de l'anthropologie. "La théologie", nous dit-il encore, "est la réflexion, inconsciente, du monde socio-historique donné dans lequel le théologien vit"; Mais, il a été révélé au Sage jouissant de la connaissance absolue de celui qui vit à la fin de l'Histoire, que parler de Dieu, c'est parler de l'Homme. En d'autres termes, nous pouvons être assurés de la vérité de l'athéisme parce qu'il vient à la fin de l'Histoire du genre humain. La fin du doute, parmi ces philosophes, est tout ce que l'on trouve en atteignant le point culminant d'un hypothétique processus de développement historique. Pourquoi devrait-on les croire? En fait, même parmi les occidentaux, nombreux sont ceux qui n'y croient pas, et pour la plupart des peuples extérieurs à notre civilisation — des peuples qui ne s'embourbent pas dans des croyances monothéistes — l'athéisme est dépourvu de sens. Mais il y en a pour cette clique d'hégeliens, parce qu'iIs croient, et sans doute à bon droit, que le monde moderne (à savoir la science, la technologie et la démocratie libérale) émerge du christianisme. L'athéisme est ainsi un mouvement doctrinal qui fait sens dans la mesure où il s'intègre à l'ensemble des règles d'un seul jeu intellectuel, mais ce jeu finit par rejoindre la réalité si nous épousons l'idée excentrique que les écrits de Hegel sont des textes sacrés. La question de savoir si Hegel lui-même entretenait la moindre notion en ce sens reste controversée, quoique peu probable.

A l'instar de Marx, Alexandre Kojève ne fit pas que lire le texte de Hegel, il y puisa aussi une révélation. Hegel lui-même tendait à expliquer les évènements historiques comme le résultat de notions abstraites. Ainsi lorsqu'il conclut que ce qu'il a appelé le "fanatisme hindou" de la Terreur en France était le résultat de l'idée de la liberté absolue développée par le siècle des Lumières. C'est un problème complexe que de déterminer dans quelle mesure de telles corrélations, aussi éclairantes soient-elles bien souvent, peuvent expliquer ce qui arrive vraiment. Ce type d'explication ne semble pas avoir soulevé la moindre difficulté pour Kojève, qui pensait que la conception hégelienne du temps et de la vérité révélait l'apparition d'une ère tout à fait nouvelle dans l'expérience humaine. La révélation ne cessa ensuite de se transformer, comme en ont l'habitude les révélations. En 1948, il nous dit dans une note de bas de page restée célèbre: "je compris que la fin hégélo-marxiste de l'Histoire n'était pas à venir mais était déjà présente ici et maintenant. Dans et par cette bataille (Iéna en 1806 bien sûr) l'avant-garde de l'humanité atteignit virtuellement la fin, c'est-à-dire la limite et le but, de l'évolution historique de l'Homme". Le reste a seulement été et ne peut être à l'avenir qu'un plat réchauffé, y compris la "démocratisation" de l'Allemagne impériale par l'Hitlérisme. La modernité, paraît-il, est terminée et elle traite Kojève en prophète d'une ère nouvelle.

Dans Alexandre Kojève, les racines de la politique post-moderne, le professeur Shadia Drury réduit les géants à leurs dimensions véritables. Son précédent essai du même genre avait pour cible Léo Strauss. Elle manifeste une nette aversion envers les gourous, particulièrement envers ceux qui tendent à l'ésotérisme. Les engagements catégoriques qui sous-tendent cette posture critique sont brièvement énoncés dans sa conclusion, où nous rencontrons un pluralisme et un dégoût des absolus qu'Isaiah Berlin aurait chaudement approuvés. Elle se range au nombre des "rationalistes" et des "objectivistes", termes qui pourraient faire grincer quelques dents chez des lecteurs par ailleurs sympathisants; elle caractérise les mauvais côtés du monde moderne comme étant: "la conquête, le colonialisme, l'exploitation et la destruction de la planète". Ses affirmations, autrement dit, sont beaucoup moins intéressantes que ses critiques. Cependant son réel talent consiste à exposer la ramification de doctrines hautement intellectuelles qui allient sophistication métaphysique et vulgarité politique. Son argument de base est que "la conception de Kojève que la modernité est la victoire fatale d'un rationalisme aride est la pierre de touche de la pensée post-moderne; cela explique sa négativité, son sombre romantisme et sa frénésie Dionysiaque". Kojève lui-même voyait la bataille de Stalingrad comme l'ultime affrontement entre les hegeliens de gauche, comme Foucault, et les hegeliens de droite, comme Allan Bloom.

Allan Bloom peut sembler figurer étrangement dans ce casting, car il fut mieux connu en tant que straussien. Dans l'introduction de Bloom à la traduction anglaise de l'Introduction à la lecture de Hegel, Kojève fait figure de penseur merveilleusement profond qui avait poussé l'historicisme aussi loin qu'il pouvait aller. Selon Drury, cependant, Bloom était un nietzschéen (quelque peu confus), qui haïssait un monde moderne dans lequel l'homme est libre, sans réelle tâche à accomplir, sans nouveaux mondes à conquérir, sans états à fonder, sans dieux à révérer, sans vérités à découvrir.

C'est en fait la caractéristique de l'Europe en tant que civilisation aux idéaux déracinés, que de se trouver mise en accusation et condamnée en leur nom. Quand le paysan est libéré de la nécessité et l'aristocrate de l'honneur, que reste-t-il, sinon une course fébrile et sans fin pour satisfaire les désirs, tel qu'on le voit de nos jours dans les villes? Le dégoût de soi-même qui a si souvent été accolé au terme "bourgeois", est l'un des moteurs culturels les plus puissants de ces trois derniers siècles. Il est bien connu, en particulier chez les intellectuels français et allemands, que le bourgeois est avide, lâche, superficiel et dépourvu d'esprit et cette conviction sous-tend toutes les formules célèbres par lesquelles on condamne la modernité.

Pour Kojève, l'Histoire a été suivie d`un "empire universel et homogène", auquel il s'est stoïquement accommodé lui-même, parce qu'il était persuadé de son caractère inéluctable. Chez Heidegger, l'accusation est centrée sur la technologie. Leo Strauss fait découler la philosophie politique moderne des accordailles de Hobbes avec les références bourgeoises. Chez Marx, on trouve la haine du bourgeois dans sa forme la plus directe et la moins complexe: tout est affaire de commerce. Même une figure aussi pondérée que celle de l'aristocrate Tocqueville ne peut s'empêcher d'être un peu condescendant à l'égard des préoccupations mesquines agitant les esprits des petites villes américaines. Tandis que pour Bloom, le relativisme et l'animalité de la musique rock représentaient le comble du dégoût.

Notre civilisation a sans doute d'immenses défauts. Qui pourrait ne pas ressentir un sentiment de répulsion par rapport au tourisme de masse ou à la trivialité des médias? Une des atmosphères dominantes que nous ayons à notre disposition est ce sentiment de Cyril Conolly que l'heure de fermeture est arrivée dans les jardins de l'Occident. Mais ce à quoi nous sommes confrontés ici, est une littérature de la décadence, où l'on fait passer un vague climat pour de la critique. Kojève est par exemple un brillant penseur de l'abstraction mais il peut aussi bien parler, apparemment sans sourciller un seul instant, de "l'avant-garde de l'humanité".

Dans les termes de ce genre de patois philosophique, le choix réside entre l'optimisme d'un Hegel et le pessimisme stimulant d'un Nietzsche, sans compter les nombreuses variantes. Et c'est ici que Shadia Drury a beaucoup a nous dire. Sa position est que le post-modernisme résulte du tour nietzschéen que Kojève a donné à Marx et à Hegel. Elle a été accusée de voir Nietzsche sous tous les lits et il est certainement vrai qu'elle a tiré un supermélodrame de ce milieu intellectuel. La subtilité et l'ironie ne sont pas son fort. Une conversation imaginaire entre Drury et Kojève aurait vite fait de tourner au dialogue de sourds. Mais il ne fait aucun doute qu'elle a brillamment exposé l'histoire et les ressorts de l'orthodoxie dominante issue des humanités universitaires d'aujourd'hui.

L'orthodoxie post-moderniste est caractérisée par la négativité et le scepticisme: pas de vérité, pas de justice, un temps de vie trop mou, comme Hobbes aurait pu le dire, et une vie d'homme agréable, longue, grégaire et banale. Drury figure ici en tant que défenseur du monde moderne, et les fondements de sa défense recueillirent un large consensus. Elle a une conscience particulièrement aiguë du sens de supériorité agaçant des intellectuels qu'elIe aborde et qui affectent — quel ennui! — d'avoir percé à jour la religion, la politique et tout ce qui bouge. A l'instar de Hegel, elIe nie que l'ordre politique soit fondé sur les mensonges et les impostures concoctés par des philosophes et des sur-hommes. Autrement dit? elle nie en bloc l'élitisme qui sous-tend l'ensemble du projet post-moderniste.

La conception de Kojève de l'empire universel et homogène dans lequel nous vivons est certainement une tyrannie. C'est un terrain de jeu pour consommateurs de divertissements observés par des philosophes démiurges possédant le savoir absolu. Surgissant de la dialectique du maître et de l'esclave, l`histoire du genre humain telle qu'elle apparaît dans cette philosophie est remplie de domination, et, dans sa version la plus romantique, ce qui est post-héroïque et admirable est précisément la lutte pour la domination. Comme Drury le fait remarquer le fascisme est un des résultats possibles de cette tradition de pensée. Il est beaucoup plus probable de pressentir l'émergence d'une domination bureaucratique et manipulatrice. Et ce fut à la mise en place de la bureaucratie de l'Union Européenne que Kojève consacra en effet la dernière partie de son existence.