Oussama ben Laden
Oussama ben Laden

Ô ombres (ironiquement) orwelliennes ! Voilà que le XXIe siècle tant fêté et encensé à l'heure voulue radieuse de sa naisance aura rapidement accouché d'une guerre médiévale (néo-féodale et/ou néo-tribale), laquelle est promue comme n'étant que la première d'une longue série d'autres guerres se profilant de façon macabre et vertigineuse à l'horizon, telle l'ombre portée d'un destin funeste ! Le monde qui nous était promis au sortir de la Guerre Froide du coup s'assombrit à nouveau de façon singulière, peut-être décisive. Tout n'est plus qu'images de destruction, paroles de mort, surenchère de vengeance, chasse à l'homme, menaces apocalyptiques, états d'exception, déploiement de forces spéciales, attentats bactériologiques, restrictions de liberté, coups de main des soldats de l'ombre. Voici la première fois depuis plusieurs siècles — depuis cinq cents ans au moins dirait Immanuel Wallerstein — qu'une sinistre nébuleuse transnationale de terrorisme, de fanatisme religieux et de crime organisé aura été à même de mettre au défi et de menacer la sécurité d'un appareil d'état, et non du moindre, le plus puissant du monde - ce qui veut dire pendant un court instant de se permettre de lui parler d'égal à égal et de lui faire la leçon tout en l'obligeant à s'abaisser à son tour jusqu'à en adopter son langage primaire et obscurantiste, celui des gangsters, des règlements de compte et la sombre hystérie des meneurs millénaristes. Du coup, nous avons parfois l'impression de revisiter de façon étrange et irraisonnée l'ambiance des pires moments de la Guerre Froide, mais cette fois-ci sans clairement comprendre pourquoi. Devant la chute irréelle en prime time et en direct des tours de Manhattan, nous avons eu le même sentiment de suspension de réalité que durant la crise des missiles de Cuba, la Guerre des sept jours ou l'assassinat de Kennedy. Se réveillant des bulles spéculatives et du champagne éventé des célébrations high-tech de ce qui devait être la victoire définitive d'un système sans faille, sans concurrent possible ni même souhaitable, nous avons soudainement compris — cette fois-ci sans parade idéologique possible — à quel point les assises mêmes de ce monde étaient fragiles, à quel point la légitimté de son ordre pouvait être contestable, avec le sentiment en sus qu'il était peut-être déjà trop tard pour arrêter notre course vers l'embrigadement et vers l'abîme.

Qu'est-ce que la nouvelle croisade contre le terrorisme de l'Administration Bush - dans laquelle nous avons été entraînés volens nolens, contre notre gré, pour ainsi dire à notre insu - sinon une guerre de gangs, une guerre privée, néo-médiévale, à l'échelle du globe ? Les événements ne sont-ils pas entrain de nous le démontrer toujours plus clairement ? A ma droite, Al-Quaeda, premier groupe de groupes du crime organisé à avoir atteint la taille opérationnelle nécessaire - et le degré de haine et de désespoir nihiliste requis - pour directement menacer l'ordre international. A ma gauche, l'Administration Bush et le Pentagone, alias l'appareil militaire d'état le plus puissant du monde, depuis peu détourné très peu démocratiquement entre les mains d'un petit groupe d'hommes apparemment très décidés à faire prévaloir coûte que coûte les projets des gigantesques lobbies qu'ils représentent, notamment ceux du pétrole et de l'industrie de l'armement. En effet, sans Oussama ben Laden, que serait George W. Bush junior, pâle et monosyllabique fils d'un père qui dirige sans doute encore dans l'ombre, chef d'état à la trouble légitimité découlant d'une élection presque ouvertement manipulée, sépulcre blanchi qui a tout de même réussi grâce à la terreur à souder derrière lui l'Amérique ? Sans l'Amérique des Bush, du Pentagone, de la CIA et des lobbies de l'énergie, que serait Oussama ben Laden, sinon un autre riche playboy tourné aventurier amoureux du risque, ou héritier névrosé qui se récupère comme sectaire, sur le retour ? Lui et ses sbires, on le sait, c'est cette Amérique-là qui les a armés et entraînés, utilisés et endoctrinés, puis finalement de façon plus que trouble, manipulés et enseignés à retourner ses propres leçons de terreur et de subversion contre elle-même ! Tout cela dans le maintien et l'ouverture toujours plus vertigineuse d'un espace de non-droit - d'un droit progressivement toujours plus privé, sommaire, sans recours à la médiation du tiers, en un mot, expéditif et féodal - cela désormais à l'intérieur non pas des seules frontières d'un état, ni même de celles d'un groupe d'états, mais à l'échelle de la planète toute entière.

Ce serait donc à proprement parler peu dire que de réitérer aujourdhui ce que nous avions écrit dès 1994 devant la montée en vogue inquiétante des théories d'un certain Samuel Huntington, à savoir qu'il y avait bel et bien "Péril en la demeure"... Désormais, en effet, nous nous trouvons devant ce qui ressemble fort à un appareil d'état détourné en superpuissance d'un "voyou" s'étant doté des moyens militaires, médiatiques et technologiques pour briguer la domination du monde, entre les mains d'hommes décidés à ne s'arrêter devant rien pour tenter leur chance d'y parvenir, tant que les conditions seraient encore optimales et les équilibres favorables (Rumeurs de récession mondiale obligent !). Autrement dit, de faire la guerre par tous les moyens à un monde multipolaire en pleine émergence, où les civilisations et les entités régionales seraient obligées de dialoguer et de s'entendre au sein d'institutions et de juridictions désormais inévitablement supranationales, ainsi qu'aux lieux de métissage et de porosité entre les cultures. Quel meilleur allié objectif pouvaient-ils trouver pour mener à bien une tâche aussi titanesque - que la pensée d'un Huntington a pu si bien légitimer d'avance en la présentant sous les dehors chatoyants d'un destin manifeste - qu'un ben Laden, vipère mielleuse que le serail des lobbies et des services de renseignement aurait nourrie en son sein ? Al-Quaeda et Al-Pentagon, même combat ?

En un sens, tout cela était déjà en germe dès la destruction ignominieuse des Bouddhas de Bamiyan : seule une mafia tragiquement inculte et sans scrupule d'humanité aucun pouvait déjà sans sourciller détruire devant les yeux ébahis du monde l'un des trésors du patrimoine culturel de l'humanité, héritage inestimable précisément comme déjà retiré de tout ancrage confessionnel étroit, de toute référence sectaire, traits d'union à la fois prodigieux et intégré au fil des siècles presque avec effacement, entre les époques et les cultures, entre l'occident et l'orient. Seule une mafia stipendiée, déshumanisée, intoxiquée par le fanatisme et le mépris habilement induit du passé de sa propre culture, avait pu accomplir ainsi en quelques écoeurants instants ce qu'aucun conquérant, ni Genghis Khan, ni Tamerlan, ni Brejnev, n'avait osé rêver de faire en tant de siècles. L'on pouvait déjà savoir à ce signe, ainsi qu'à bien d'autres apparemment de moindre portée, que le pire se préparait, que quelque chose s'était brisé en nous et dans la marche du monde. On pouvait déjà obscurément pressentir à ce que l'on envisage ainsi sans broncher ni protester outre mesure les prolégomènes d'un imbécile iconoclasme de troglodyte, que nous entrions dans une époque sans respect ni pitié, où tout pouvait arriver. Je suis désolé, mais dans la vie de l'humanité, la représentation, ça compte; ainsi que l' écrit le grand poète Rainer Maria Rilke, sans être flanqué de ses anges et de ses démons, de ses dieux, de ses sages et de ses symboles séculaires, l'homme est non seulement plus nu face au destin, il est moins lui-même. Donc à la chute criminelle des tours jumelles de Manhattan, il faut adosser la destruction décervelée des Bouddhas géants de Bamiyan, ces gardiens multi-séculaires de la Route de la Soie, garants à travers les tempêtes de l'histoire et leurs plus effroyables tourbillons de sang et de poussière, que la lumière, l'idée même de compassion ne pouvait totalement disparaître. Admettons-le : ni la cause des femmes afghanes ni la destruction des grands bouddhas n'avaient pu détourner les successives administrations américaines d'un régime de fanatiques criminogène que leurs services avaient eux-mêmes contribué à mettre en place et à soutenir, dans l'espoir sans doute qu'il continuât à veiller au redéploiement de leurs intérêts vers l'Asie centrale. Bien sûr, l'on sait que cela n'a pas du tout débuté là, et de loin. Avant ce vulgaire crime culturel, cette liquidation impitoyable d'une part de l'humanité de l'homme, il y en avait eu bien d'autres, qu'on est en droit de qualifier de plus graves. Il y a eu - il y a encore, par exemple, l'Irak des sanctions, après celui des gazages et des tranchées. Il y a eu - il y a encore - la "bantoustanisation" et l'étouffement lent de la Palestine. Il y a eu le dépècement sanguinaire de la Yougoslavie, il y a eu le Rwanda qui crie encore au ciel. A peine plus loin de nous, il y a eu l'Est-Timor, l'Indochine, le Chili, le Salvador, le Congo de l'Après-Lumumba. Il y a encore et encore la Birmanie, le Sierra Leone, le Tibet, le Kurdistan, l'Algérie et j'en oublie. Bie entendu, on m'objectera que les bouddhas, c'était beaucoup moins grave, que c'était dans le fond sans importance, ce n'est qu'un souci d'esthète, presque rien à côté de l'oubli de l'Afghanistan. On m'assénera que ce n'était que du symbolique, de la représentation, alors qu'à travers les sanctions hypocrites contre l'Emirat islamiste des Talibans, c'était le visage même de l'humanité que l'on défigurait. Mais ce serait, à mes yeux, seulement oublier ce fait capital que j'ai déjà évoqué : ce sont justement les grandes représentations de l'humanité qui, dans toutes les civilisations, deviennent les gardiens et les garants ultimes qu'il subsistera à travers le temps quelque chose de l'utopie de l'humain. Qu'il y a eu dans toutes les époques et dans toutes les cultures ce geste majeur et, quoi qu'on en dise, principalement de magnificence désintéressée, de défi au chaos, à la destruction et à la mort, de l'Art. Que c'est d'ailleurs dans le fond seulement ainsi que nous savons qu'à toutes les époques il y a eu des êtres humains.

On pourrait aller encore plus loin : avec notre culte effréné de la technologie, du quantitatif et de l'économisme, notre volonté de puissance toujours plus crue et plus nue, entraînant le délaissement de tout souci réel de l'art et de la littérature, réduit progressivement (surtout en ces temps de fête !) au rang subalterne et dispensable de signes de distinction sociale, au statut d'objets de consommation somptuaire, ainsi que dans l'abandon de toute posture contemplative, ne sommes-nous pas nous-mêmes fautifs d'avoir fabriqué à la chaîne des générations de robots exterminateurs incapables de ressentir et de penser, dont Ossama ben Laden et les Talibans, au miroir de l'Amérique, ne seraient paradoxalement que les exemples les plus extrêmes ? Car ce qu'il y a peut-être de plus inquiétant à l'heure qu'il est c'est bien de constater à quel point, à quelques très notables exceptions près - Honneur à Noam Chomsky, à Arundhati Roy, à Robert Fisk, pour n'en citer que les plus courageux - les grandes voix de l'écriture et de la pensée actuellement se taisent. On dirait l'air du temps d'un relent de fin d'Antiquité, d'une remontée nauséabonde des débandades des temp obscurs. Comme si l'on n'osait plus dénoncer l'innommable, l'inconcevable de la bassesse morale liée à l'extrême de la puissance, qui peut-être encore nous protège et nous sauverait peut-être. Comme si nous étions désormais conviés à assister en direct non seulement au dynamitage dans l'indifférence générale du sourire des bouddhas de Bamiyan, ou à la chute post-humaine des tours infernales de Manhattan, mais à la mort sans fleur ni couronne de l'indignation humaine.

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Postscriptum

Ce matin, dans la boîte à lettre de la neige;

Son contenu, le silence.

Bien sûr, j'ai exagéré. Bien entendu, la guerre d'A-Pentagon contre Al-Quaeda ne ressemble pas vraiment à une guerre féodale ou néo-féoale, tribale ou néo-tribale - mais plutôt à une bonne vieille guerre coloniale ( ou néo-coloniale ) de ce XIXe siècle dont nous éprouvons tous désormais tant la nostalgie. A ceci près que nous y voyons prédominer, sinon encore les paladins mercenaires et les compagnies de routiers de la guerre de Cent Ans, du moins les nouveaux professionnels de l'intervention armée qui semblent nettement préfigurer le retour aux armées privées déjà préconisé par certains "experts" de l'industrie de sécurité. Le contraste entre le casque bleu en uniforme que la visibilité de son appartenance aux forces officielles rend tristement impuissant devant les pires méfaits de l'humanité et l'efficacité du nonchalant baroudeur de l'ombre mal coiffé et habillé en civil est chaque jour davantage souligné par des médias en proie à la dangereuse dérive vers une "rambomanie" qui augure mal pour la démocratie. Bien sûr, Bush, Rumsfeld, Wolfowitz, Cohen ne sont pas des caïds en train de mener une guerre de gangs - même si leur actuel style de communication politique pourrait parfois nous induire en erreur à ce sujet - mais des hommes décidés et déterminés qui représentent des intérêts colossaux qu'ils croient être les seuls à pouvoir représenter, et décidés et détrminés qu'ils peuvent et doivent désormais les représenter seuls contre tous s'il le faut. C'est-à-dire que, comme le souligne un récent article de Stanley Hoffman dans le New York Review of Books ( 01.11.01), ce qu'est en train d'accentuer de façon radicale l'Administration Bush bis, c'est bien une très nette, très dangereuse dérive vers l'unilatéralisme dans la politique étrangère des Etats-Unis. Ce qui est en cause, c'est le destin manifeste que ressentent certains - sans même sentir désormais le besoin de ne le dire que tout bas - d'assumer l'égide de la domination universelle au nom d'un bien à faire à l'humanité, autrement dit de la "mission" d'imposer les valeurs et les priorités matérielles d'une "civilisation" supposée supérieure, voire unique et incontournable.

Mais si l'on prenait vraiment au sérieux le désir, ou avait seulement sérieusement la préoccupation de faire prévaloir, non point la supériorité, mais le rôle phare pour l'humanité de parmi les meilleures valeurs élaborées dans le long et douloureux creuset de la civilisation occidentale, ne commencerait-on pas par montrer l'immense force et l'inoubliable sagesse de s'arrêter au bord de l'abîme de la vengeance et de la loi du talion si banales dans l'histoire des pires malheurs humains? N'aurait-on pas à coeur et dans l'esprit que ce qui importerait le plus à l'heure actuelle serait le front serein et le regard égal d'amener les auteurs des abominables attentats du 11 Septembre devant le tribunal le plus universel, le plus ouvert et le plus impartial possible - celui authentiquement international des peuples de la terre? N'existe-t-il pas déjà les institutions et les fondements juridiques pour cela? N'y a-t-on pas actuellement recours pour ce qui concerne des crimes bien pires encore, ceux atrocement commis au nom de l'ethnie et de la race contre d'innombrables individus innocents et sans défense par des hommes censés être investis de l'autorité publique? Est-ce parce que les victimes du 11 Septembre étaient tellement plus proches d'être des nôtres - des gens pour ainsi dire de notre monde, que nous aurions pu fréquenter et connaître, des membres d'une élite socio-économique bien en vogue avec laquelle nous aurions peut-être aimé nous identifier - que nous sommes soudainement autorisés à jeter nos principes si durement gagnés au vent, à régresser vers la barbarie du huis clos et des tribunaux d'exception? Ce qui serait grand et véritablement salvateur dans toute cette terrible conjoncture, ne serait-il pas de refuser hautement aux tristes nihilistes d'Al-Quaeda et à leur délirant chef en premier lieu, ce misérable fiasco d'un martyre publique auquel ils aspirent de tout ce qui leur reste du fiel d'un orgueil mal placé et de pulsion de mort? Serait-il trop demander à un George Bush qui a déjà signé tant d'ordre d'exécution en tant que gouverneur de l'Etat du Texas, dans cette conjoncture cruciale de l'Histoire, alors qu'il est censé être aux commandes de la plus grande puissance du monde, de se montrer ainsi véritablement fort? Est-il vraiment digne de lui - je veux dire de nous, puisqu'il parle en notre nom à nous aussi - de s'en tenir ainsi à un langage de shérif ou de caïd bafoué: "We'll get him... dead or alive, I don't care"?

Oui, j'ai sans doute été injuste sur un autre point, emporté par une émotion qui avait du mal à trouver sa cible. Il n'est pas vrai que toutes les grandes voix se sont tues: outre Noam Chomsky, Arundhati Roy et Robert Fisk, il y a tout de même eu de nombreux articles, dont je retiendrais surtout pour ma gouverne ceux d'Umberto Eco et d'Edgar Morin, pour leur largeur de vue planétaire et leur exigeante précision dans la sagesse; ensuite d'autres, tels ceux de Jean Clair ou d'Alain Finkelkraut, dont je retiendrais (surtout pour le premier) ce qu'il faut bien appeler une certaine infamie opportuniste. Mais c'était surtout au début ; ces voix se sont me semble-t-il progressivement tues avec la progression de la guerre, jusqu'à ne plus rien dire devant des évènements aussi graves que le massacre du fort de Quala-i-Janghi ou la réoccupation brutale de Kaboul par l'Alliance du Nord. La tâche de dénoncer l'inhumanité des hommes pour l'homme est alors échue essentiellement à quelques grandes femmes d'action de notre temps: Mary Robinson, commissaire des Nations-Unies pour les droits de l'Homme, Irène Khan, Sécretaire Générale d'Amnesty international, y ont déjà emboité pour ce qui concerne l'Afghanistan les courageux pas d'une Louise Arbour et de la magnifique Carla Del Ponte pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda. Hommage donc à elles aussi, et force à leurs bras! Ni Rambo, ni Bimbo, ne sont-elles pas, elles, les héros de l'ombre des véritables combats d'un XXIe siècle qui tarde tant à manifester son vrai visage, les fantassins de ce "combat spirituel" dont Arthur Rimbaud a si bien écrit à la fin de sa Saison en Enfer, qu'il est "aussi dur que la bataille d'hommes"?

Enfin, il n'est pas non plus vrai qu'aucun conquérant, avant le borgne Mollah Omar et ses talibans, n'avait osé rêver de détruire les grands Bouddhas de Bamiyan. L'empereur moghol Aurengzeb (1658 - 1707) a bien tenté de le faire à coups de canon, se satisfaisant cependant de les laisser défigurés, comme s'il ne supportait pas cette souveraineté de la représentation du visage humain et de son regard, mais voulait étaler leur mutilation devant l'univers. Puis ces derniers temps n'avons-nous pas assisté, là aussi presque en direct, à la destruction par sadisme barbare, inculture et haine sectaire de pas mal d'autres trésors du patrimoine collectif, à commencer par les mosquées de Bosnie, la bibliothèque ancestrale de Sarajevo, le pont entre les rives, les époques et les cultures de Mostar, sans parler d'autres ignorantissimes forfaits du même genre plus éloignés de nous dans le temps et l'espace Enfin, ne sommes-nous pas restés muets et impuissants alors qu'on pouvait savoir sur toutes les ondes qu'on employait des tanks et des hélicoptères à l'intérieur de villes aux populations désarmées, et notamment à l'intérieur même de ce berceau mythique de la compassion à l'occidentale et du pardon chrétien qu'est la ville de Bethléem? Tout ce que j'ai voulu exprimer de la sorte est ma révolte et mon refus que l'on puisse ainsi nous montrer à longueur de journée dans la passivité et l'acceptation ce nouveau surgissement de la barbarie au seuil d'un siècle neuf, comme si cela allait tout à fait de soi, comme si désormais l'on voulait subrepticement par paliers à peine sensibles nous habituer à l'abominable et aux déchirements interculturels et inter-civilisationnels qui vont être notre lot quotidien dans le merveilleux nouvel ordre du monde huntingtonien...