Alain Touraine
Alain Touraine

Les problèmes de la démocratie sont à la fois généraux et quotidiens, on peut même dire: pratiques. Le risque auquel il ne faut pas céder, c'est d'être happés par la réalité quotidienne, alors qu'il est nécessaire d'avoir une vue plus large. Les problèmes auxquels nous devons réfléchir sont assez sérieux pour que nous fassions l'effort intellectuel de passer de l'étude des actes politiques à l'étude du politique et donc que nous nous interrogions sur l'idée de démocratie parce qu'elle commande la pratique de la démocratie. D'un côté, il y a des gens qui disent: regardez, la démocratie l'emporte partout, les régimes autoritaires sont tombés dans l'Europe communiste; ils sont tombés aussi dans la moitié sud du continent latino-américain; parce qu'il existe une sorte de mouvement naturel des choses. Un des hommes qui ont parlé ainsi, Francis Fukuyama, a imaginé une sorte de mouvement naturel des choses, qui porte à la fois vers l'économie de marché, vers la démocratie et la tolérance, affirmation qu'aucun des grands penseurs de la politique, ni Stuart Mill, ni Tocqueville, ni Rousseau, ni Locke, n'avait jamais défendue. Et puis de l'autre côté, beaucoup disent: notre démocratie est privée de sens, les gens ne s'en préoccu pent pas et le cadre de l'Etat national, qui est celui où se sont développés les institutions démocratiques, semble dépassé. Quel parti prendre dans ce débat ?

Il ne s'agit pas de dire simplement: il y a crise politique, crise de la participation ou de la représentation. Nous vivons une crise plus fondamentale, car nous avons vécu pendant plusieurs siècles avec l'idée que notre culture formait un ensemble cohérent, constitué de trois éléments qui se correspondaient très étroitement. Premier élément: la découverte des lois de la nature par la raison scientifique. C'est l'idée centrale introduite par la Renaissance. Deuxième élément: l'idée que la société ne devait pas être gouvernée par la coutume, les privilèges et l'inégalité, mais par la loi. Donc au nom de la souveraineté populaire et de la raison. Et enfin que l'individu ne devait pas être gouverné par des autorités morales, religieuses, familiales, mais qu'il devait, comme le disait Descartes à la princesse Elisabeth, être gouverné par la raison qui devait l'emporter sur les passions.

Donc s'imposait l'idée d'un monde unifié, où l'individu, la société et le monde étaient en correspondance. Et nous avions l'idée d'une société qui devait être en même temps le monde des lois et le monde du développement par l'action de la raison scientifique. Aujourd'hui, au contraire, nous vivons la dissociation du monde de la raison — qui est devenue une raison instrumentale — du monde des objets, des techniques, des marchés, des systèmes d'échanges, des signaux, des informations; et de l'autre côté, du monde de l'individu, qui peut se réduire à être un simple consommateur, mais qui, en réalité, ne s'y réduit pas, parce que cet individu tente, dans ce monde en mouvement, de s'appuyer sur son identité, c'est-à-dire aussi sur sa communauté, sur ses racines, sur ses traditions, sa nation, son ethnie, sa religion, sur ces appartenances dont on pensait qu'elles allaient disparaître peu à peu avec la rationalité moderne mais qui remontent à la surface du monde contemporain.

Notre monde est à la fois le monde de CNN et celui des ayatollahs, le monde du pétrole et le monde local. Les écologistes disent: penser globalement, agir localement, mais le global et le local ne se correspondent pas. Et entre les deux, entre le monde des objets, de l'objectivation, et le monde de la subjectivité, de la conscience de soi, de l'identité, qui est aussi le monde de la communauté, en même temps que celui de la sexualité et de l'imaginaire, entre ces deux mondes là, entre ce monde de l'extérieur et ce monde de l'intérieur, il n'y a qu'un trou noir où sont englouties la société et la politique. Il n'y a plus de médiation entre le monde des techniques et le monde de la subjectivité. Nous avons de plus en plus une double vie. A vrai dire, les gens les plus raisonnables n'ont que deux vies; mais il y en a qui en ont beaucoup plus. Et la vie publique, la vie sociale, n'apporte plus de principe d'unité. Ce qui est en cause en ce moment, c'est donc l'existence même, la reconnaissance, la structuration du politique.

Un aspect particulier de cette mise en cause est ce que l'on appelle la crise de l'Etat national. Qu'est-ce que c'était que l'Etat national ? Rappelez-vous la Constitution américaine, la déclaration des Droits de l'Homme et la devise: Liberté Egalité Fraternité. La nation, ce n'était pas un peuple c'était même exactement le contraire! La Nation, c'était la souveraineté populaire en marche, c étaient les gens en tant que citoyens, le collectif des citoyens, de ceux qui font la loi, j'ai envie de dire: les "constituants", qui sont à la fois des individus et des composantes de la volonté générale. Or aujourd'hui, le mot "nation" est pris presque partout dans un sens contraire: ce n'est pas à cette conception franco-américaine qu'il appartient, mais à une conception qu'on appelle souvent, en partie à tort, allemande. "Das Volk", ou "narod" en russe, désigne ce que les Allemands ont défini comme une communauté de destin, de culture, d'histoire, de langue, c'est-à-dire quelque chose que vous recevez et pas quelque chose que vous faites, comme le disaient les Français de la Révolution. Et vous savez, l'adjectif formé sur ce mot est "volkisch", "populaire", et c'est le mot dont se sont servis les Nazis pour se définir eux-mêmes. Donc, d'un côté, nous sommes dans un monde de techniques, de sciences appliquées, de technopoles, etc; de l'autre, dans un monde "volkisch", et entre les deux, à la limite, il existe une sorte de guerre civile latente au niveau mondial, ou alors, comme je l'indiquais tout à l'heure, une sorte de schizophrénie des individus et des sociétés qui sont partagés entre le privé et le public.

Et donc réfléchir sur la démocratie, c'est avant tout réfléchir sur le politique: comment peut-on créer ou recréer des médiations politiques et sociales entre le monde de l'économie et les mondes des cultures ? l'image classique de la démocratie, c'est "le gouvernement du peuple pour le peuple, par le peuple", formule qui a été prononcée par Lincoln dans sa célèbre adresse au moment de la guerre de sécession américaine. Le gouvernement de tous s'opposait au gouvernement de quelques-uns ou au gouvernement d'un seul. Mais la démocratie ne peut pas être le gouverncment de la masse, le gouvernement de la majorité: Hitler a été élu par la majorité le régime communiste a été instauré à Prague par des élections grosso modo correctes et on pourrait penser qu'au moment où Staline est mort, il est parti en empor tant les regrets d'une grande majorité de la population qui pleurait dans les rues. La démocratie commence à partir du moment où on veut imposer à l'ordre des faits un principe de droit universel, que nous appelons, par exemple, la liberté, ou l'égalité, ou la justice, ou la solidarité, et sur lequel repose la souveraineté populaire. Car si les hommes sont inégaux en fait, il y a un ordre autre, l'ordre du politique, qui est au dessus de l'ordre social et au nom duquel s'exercent des interventions au nom du droit, au nom d'un principe universaliste, dans le domaine des intérêts, des opinions et des valeurs.

Nous devons nous mettre d'accord sur ce point de départ. Nous avons tous peur de régimes qui en appellent à la masse, nous avons peur des manifestations millionnaires dans les rues, nous avons peur des défilés devant les tribunes officielles. Il n'y a pas de démocratie sans un principe de limitation du pouvoir. C'est vraiment le début de toute réflexion sur la démocratie, c'est le thème central de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Mais cette conception de la démocratie, celle de la Déclaration française des Droits de l'Homme, de la Constitution américaine ou même du Bill of Rights anglais de 1689, correspondait à une société relativement immobile, une société de contrôle social fort, d'équilibres plus ou moins homéostatiques. Dans ce monde très intégré mais en même temps très fragmenté, très hiérarchisé, comme le sont les sociétés traditionnelles, la démocratie s'est définie comme un idéal d'égalité qui fait sauter les barrières et qui ouvre les portes et les fenêtres. Mais nous ne sommes plus dans ce monde; notre monde n'est plus un monde de villages; nous ne sommes plus formés par le châtelain, le curé, le grand-père; nous le sommes bien davantage par le programme de télévision, les jeux vidéo et la science.

Nous ne pouvons plus en appeler à l'universel contre le monde chaque fois plus étranger de la tradition, parce que nous sommes dans un monde industrialisé, mercantile, informatisé, "mass-médiatisé", etc. Et donc la question qui se pose est: l'appel à un principe universaliste de droit, quelle forme peut-il prendre dans un monde en mouvement ? Je comprends bien que l'appel à un principe universel ait permis de rompre avec le monde cloisonné traditionnel des coutumes et des vérités établies. Mais que cela devient-il lorsque le monde bouge, devient industriel ? La réponse concrète est qu'on est passé des droits de l'homme aux droits sociaux. On a parlé du droit au travail, du droit à la famille, et c'est dans cette lignée que certains veulent déclarer le chômage illégal.

Des groupements de travailleurs, des syndicats ont dit: c'est très bien, Liberté Egalité Fraternité, mais ce qui nous intéresse, c'est le droit du travailleur à intervenir dans la détermination de ses condi tions d'emploi, de travail et de rémunération. C'est beaucoup plus concret, et les droits demandés ne sont pas des droits universels, ce sont des droits particuliers, pour les salariés qui sont définis non par leur condition humaine mais par des rapports de travail, des rapports sociaux de production. De la même manière, d'autres ont dit: vous, Français, vous avez dit: Liberté Egalité Fraternité, mais moi je suis algérien, vietnamien, sénégalais ou guinéen, et je suis colonisé par vous. En tant que nation, par exemple, en calquant mes projets sur les vôtres, je demande la liberté des peuples à disposer d'eux-mêmes. Donc, là encore, c'est un principe universel qui est avancé mais par des peuples qui demandent à être reconnus dans leur réalité particulière. Ce n'est pas du tout la même chose d'être reconnu comme être humain que de dire que tous les hommes naissent libres et égaux en droit: non, chacun demande à être reconnu comme arabe, algérien, musulman, kabyle.

Enfin, un troisième grand mouvement démocratique a été celui des femmes. Elles ont considéré comme scandaleux que les principes: Liberté Egalilé Fraternité ne soient appliqués qu'à 50 % de la population adulte. Et leur revendication était d'autant mieux fondée que, si on a créé le suffrage universel, c'est avec l'idée que l'homme est universel, rationnel et devait être opposé à la femme qui ne l'est pas, comme l'a rappelé récemment Rosanvallon dans son livre sur le suffrage universel. Et ce n'est pas un hasard si le pays européen qui a donné le premier le suffrage uni versel, la France, en 1848, a attendu 97 ans pour donner le droit de vote aux femmes, et encore aurait-elle probablement attendue plus longtemps s'il n'y avait eu une ordonnance du gouvernement provisoire à Alger! Donc les femmes disent Oui, je veux les droits de citoyenne, cela c'est un principe universel. Mais je veux que les femmes soient reconnues dans leur spécificité et d'ailleurs le mouvement ouvrier avait parlé le premier dans ce sens puisqu'une des premières lois sociales votées a été l'interdiction du travail de nuit des femmes. Ainsi les femmes ont demandé à avoir tous les droits politiques légaux, universels, pour défendre des intérêts particuliers, par exemple le congé maternité.

Vous voyez que dans les trois cas: problème de classes sociales, problème de nation, problème de sexe (au sens du genre), dans les trois cas il s'agit bien, et toute l'histoire sociale des 150 dernières années l'atteste, de passer de l'affirmation de l'universalité, (les droits fondamentaux de l'homme, le droit naturel), à une vision plus complexe, cherchant à incarner des droits uni versels dans des catégories, des situations, des rapports sociaux, particuliers. Donnons maintenant de ces trans formations une formulation plus générale. Nous ne croyons plus qu'il soit suffisant de parler des droits fondamentaux et nous ne croyons surtout plus que la meilleure manière de défendre les droits fondamentaux soit d'en appeler à un monde du politique qui serait au-dessus du monde social. Cette image aristotélicienne est encore défendue par de grands esprits; on pense d'abord et avant tout à Hannah Arendt, mais aujourd'hui nous hésitons à suivre cette voie, nous voulons que ces libertés fondamentales s'expriment dans le travail, dans les relations hommes femmes, dans les relations entre les nations; je dirai même que nous avons tous envie de dire: La démocratie,c'est la loi de la majorité, certes, mais c'est aussi le respect des minorités. Et rien que cette expression nous montre le renversement de perspectives qui s'est installé dans la conception que nous avons de la démocratie. L'essentiel de la réflexion politique, c'est Comment combiner l'appel à l'universel, l'appel aux droits de l'homme, avec le respect des particularités ? Le plus célèbre des philosophes politiques, John Rawls, dans son dernier livre qui s'appelle Political Liberalism dit de manière tout à fait simple que la démocratie consiste à faire vivre ensemble, c'est à dire sous les mêmes lois, des gens de conditions et de croyances différentes. Ce que nous exprimons généralement dans notre langage français d'un seul mot: la laïcité. Il n'y a pas de démocratie qui ne soit pas laïque. Le premier texte laïque et le texte le plus lu, fondamental, de la laïcité, c'est cer tainement la constitution des états Unis, et je prends cet exemple parce que les Américains aiment bien se référer à des valeurs religieuses. La constitution américaine pose le principe de la laïcité, de la sécularisation: l'état ne doit être identifié à aucun corps, ni croyance, ni conviction. Donc, lorsque des intégristes disent: il faut déséculariser l'état, il faut que l'état soit islamique ou chrétien ou juif ou bouddhiste ou hindouiste, cet Etat ne peut pas être démocratique. Comment peut-on combiner des principes universalistes avec le respect de la liberté des individus ? Il y a deux grandes réponses, également inacceptables. Il y a d'abord la réponse, souvent française, qui est de maintenir envers et contre tout un privilège exclusif à l'universalisme, c'est à dire que l'on refuse toute particularité (vous vous rappelez la phrase célèbre de tant de révolutionnaires, je pense à l'Abbé Grégoire, à Clermont-Tonnerre, à propos des juifs: "Tout pour les juifs comme individus, rien pour les juifs comme communauté"). Cela, c'est la position que je peux évoquer d'un mot à propos du problème le plus brûlant, l'immigration. La position française a toujours été: Ayons une législation ouverte, protégeons les droits des individus, ayons une conception de la nationalité qui soit accueillante. Et c'est encore la tentation.

Le Haut-Conseil de l'immigration a publié un livre que vous trouverez facilement en librairie intitulé L'intégration à la France; c'est un texte très libéral d'esprit, mais très individualiste et personnel. C'est une conception qu'il est aujourd'hui difficile de considérer comme suffisante, car il faut trouver une réponse à la question: comment combiner l'universel et le particulier, et ce qui est inquiétant, c'est qu'on dit: s'intégrer à la France, c'est s'intégrer au pays des droits de l'Homme, donc plus vous êtes universaliste, plus vous êtes français; ce qui ne correspond pas à la réalité. Aujourd'hui, vous le savez bien, le monde est emporté dans le sens opposé, dans le sens du multiculturalisme, d'abord dans le tiers monde mais aussi dans le "premier monde", celui des pays industrialisés. C'est l'opinion, c'est la tendance culturelle qui domine dans beaucoup de pays, surtout aux Etats-Unis, et en particulier dans les meilleures universités américaines. Ce qu'on appelle "politically correct" consiste à dire qu'il faut en finir avec la suprématie de la culture euro-centrée, masculine, ou en tous cas centrée sur la culture masculine, judéo-chrétienne et bourgeoise.

Il y a des gens qui disent qu'il y a là une culture féminine, et qu'il faut faire une "herstory" à côté de la "history", qu'il faut faire une histoire des états-Unis vue par les Indiens, ou une histoire de l'Amérique latine vue par les colonisés, qu'il faut faire une histoire des Etats-Unis vue par les homosexuels, alors que l'histoire en général est plutôt une histoire hétérosexuelle; et c'est très général, on pourrait ajouter: une histoire des jeunes, une histoire des vieux. Le danger, c'est d'enfermer chacun dans sa culture, de supprimer tout universalisme. Mais alors comment est-ce qu'on peut vivre ensemble ? Ce peut être par la guerre, la croisade, le djihad, ou par le marché. Cela ne constitue pas la communication sociale. Si l'employé du bureau de poste vous répond en arabe, et son voisin en swahili, l'lrlandais de passage risque d'être perdu! Alors, laissons de côté les positions extrêmes, et interrogeons-nous sur les gens qui ont proposé des solutions plus élaborées. Il me semble que l'homme qui a fait les proposi tions les plus avancées est celui qui, pour cette raison-là exerce la plus grande influence intellectuelle dans le monde, c'est actuellement Jürgen Habermas. Il dit: Il y a de l'universalisme dans tous les domaines, dans le domaine de la raison pratique (Critique de la raison pratique d'Emmanuel Kant), dans le domaine de l'esthétique (Critique du jugement de Kant), autant que dans la science (Critique de la raison pure du même Kant). Dans les trois domaines est présent l'universalisme. Donc, il y a quelque chose d'universel, et si cela vous semble un peu abstrait, je vais en donner une expression concrète en me référant à une des institutions les plus modernes qui soient, je veux dire le musée.

Vous allez dans un musée, vous rencontrez des civilisations, des cultures différentes, que vraisemblablement vous ne comprenez pas, ou que vous ne connaissez pas bien, mais cela vous inspire le respect, cela vous émeut, vous intéresse. A travers la diversité des contenus culturels se révèle l'universalité de l'oeuvre de culture.

Mais je peux aussi, et le même Habermas nous y engage, insister sur la diversité des cultures. C'est exactement ce que dit sa célèbre notion de Patriotisme de constitution qui veut dire qu'il faut que tout le monde accepte les règles du jeu et moyennant cela reconnaître l'autre dans sa différence. Est-ce suffisant pour définir des règles de vie commune ? Si je prends l'exemple des Turcs et des Allemands, on a quand même pas tellement vu de Turcs qui tuent des Allemands tandis qu'on a vu des Allemands qui tuaient des Turcs. C'est cette assymétrie, ce rapport de domination qui crée le préjugé raciste et la violence. La tolérance culturelle ne suffit pas à les écarter.

Dans les formulations générales celle qui m'apparaît la plus juste est celle d'un philosophe politique canadien anglais, Charles Taylor dont le dernier petit livre, une conférence faite à Princeton, s'appelle d'un très beau titre The Politics of Recognition, la politique de la reconnaissance. Pas la reconnaissance de la différence, mais la reconnaissance de l'autre, et, excusez-moi de recourir un instant à mon propre vocabulaire, de l'autre comme Sujet. C'est la raison pour laquelle j'ai défini la démocratie comme la poli tique du Sujet. La notion plus précise à laquelle j'ai recouru est une notion que j'ai empruntée à un ethnologue célèbre, Marcel Mauss, qui parle de la "recomposition du monde". Or, je vous disais tout à l'heure à propos des femmes, et ce n'est pas un détail de l'histoire cul turelle: notre conception de la modernité a reposé sur une concep tion antagoniste: le monde de la raison, de la citoyenneté, qui est aussi le monde des hommes, des adultes, des civilisés, s'oppose à un monde qui est celui de la tradition, de l'émotion, qui doit être dominé. Il faut que soyons bien conscients que notre conception de la modernité comme rationalité a été une conception militante, et s'il nous faut employer un mot qui prend tout son sens aujourd'hui, une conception chargée d 'exclusion. Elle est orgueilleuse, elle est conquérante, car elle suppose une opposition entre les conquérants et les conquis, entre ceux qui défen dent la raison universelle et ceux qui s'enferment dans la particularité de leurs passions, de leur race, ou de leurs traditions.

Je pense que la seule réponse à la question: Comment combiner l'universel et le particulier, comment faire en sorte qu'on reconnaisse l'égalité des femmes et leurs droits à la différence, que l'on reconnaisse le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et à se donner des formes d'organisation sociale et politique qui ne seront pas les mêmes que les nôtres, comment peut-on reconnaître les droits des salariés, mais aussi de telle catégorie de salariés (nous avons créé une Sécurité sociale pour les mineurs, par exemple, qui n'ont pas le même régime que tout le monde. Les lois sociales sont presque toujours des lois qui concernent des catégories particulières), la seule réponse est: considérons-nous tous comme les acteurs éclatés, partiels, d'un immense travail de recomposition des éléments que notre modernisa tion a séparés.

Nous avons dit: Je casse le monde en deux; je sépare les hommes et les femmes, les adultes et les enfants, les managers et les travailleurs, les civilisés et les sauvages, les colonisateurs et les colonisés, etc. Et maintenant ce que j'appelle la modernité en termes politiques, la démocratie, consiste à recoller les rnorceaux, c'est à dire à "réintégrer" (je vais prendre le mot d' Edgar Morin) dans un monde plus "complexe" les éléments que nous avons compris autrefois comme étant contradictoires. Les hommes et les femmes à la fois ont des droits différents, ont des réalités bioculturelles différentes, et en même temps ne sont pas des mondes entièrement séparés; ils combinent différemment les mêmes éléments. Comme les homosexuels; comme probablement nous nous efforçons de le dire et de le faire à propos des malades du sida: à la fois ils ont des problèmes particuliers: et ils doivent être traités comme por teurs de certains aspects de la condition humaine. La démocratie se mesure au degré de diversité que gère la loi d'une société. La loi doit reconnaître mes droits fondamentaux, c'est-à-dire à la fois ma liberté et mon identité.

Il y a quelques années, un philosophe de la post-modernité, Jean-François Lyotard, a lancé une formule qui est devenue célèbre, sur la fin des grands récits historiques. Lyotard a raison: nous ne croyons plus que le monde c'est la marche vers le progrès, vers le libéralisme, vers le socialisme, vers le communisme. A condition qu'on ajoute ce qui est, pour moi, le plus important: Oui, l'époque des grands récits historiques est terminée, mais nous sommes entrés dans une époque où chacun de nous s'efforce de faire de sa vie personnelle un récit, s'efforce de disposer du plus vaste ensemble qu'il possède, sa vie, pour en faire une vie aussi individuelle que nos empreintes digitales sont individuelles. Chacun veut que sa vie soit sa vie, pas celle de sa catégorie sociale, de son sexe, de sa langue, de sa profession, que sais-je. Chacun veut que chaque élément de sa vie puisse être considéré comme le signe d'une individuation. Et je pense que c'est aujourd'hui ce qui est la valeur principale, dans le monde moderne; ce que souvent les psychologues américains ont exprimé en donnant tant d'importance à la "self-esteem". Je ne serais pas loin d'employer un mot qui est dangereux, mais en me référant à un texte célèbre de 1914 de Sigmund Freud sur le narcissisme, celui de "narcissisme secondaire", mais comme le mot a acquis une connotation négative, disons simplement "l'amour de soi".

Et je pense que la grande demande culturelle d'aujourd'hui, c'est ça: l'amour de soi. Pas au sens d'égoïsme, pas au sens de cocooning, au sens de ce que j'appelle un Sujet, c'est à dire la volonté de chaque individu de se comporter en sujet, d'être un acteur. Et la démocratie, c'est l'ensemble des conditions institutionnelles qui donnent une meilleure chance à l'individu d' être un sujet. Nous ne disons plus: il faut sacrifier l'individu à la société, à la nation, à Dieu, à la science, à la raison, à l'histoire, à l'ordre du monde. Nous pensons fondamentalement que la société, le social, l'institutionnel, le juridique, le politique, doivent être des instruments au service de l'individuation, ou, au sens le plus protond, de ce que j'appelle la "subjectivation". Michel Foucault y voyait le risque de les transformer en sujets d'un Prince ou d'un système; ce danger est très réel, mais notre monde, qui peut assujettir les individus par des propagandes, des publicités, des formes de normalisation, etc., est aussi celui qui a fait de l'individu un être pour lui-même, et a, par conséquent, donné à la notion de Sujet une importance essentielle.

La politique doit être comprise, si on veut être démocrate, comme la défense institutionnelle de la personne humaine, de l'individu, des minorités, des groupes, de l'ensemble de la collectivité, autrement dit les catégories politiques sont des catégories instrumentales au service de quelque chose qui est plus fondamental et qui est même, en son principe même, antisocial et que nous appelons tout simplement ici la liberté. Ce que, tout au début de notre monde moderne, dans un vocabulaire et des perspectives complètement différents, disaient Suarez ou Las Casas, théologiens espagnols, qui furent les premiers à s'opposer aux Conquistadors en disant que les Indiens étaient des créatures de Dieu, autant que les Espagnols, et par conséquent qu'ils avaient quelque chose au-dessus de leur personnalité, de leur éducation qui était le fait que tous les êtres humains sont des créatures de Dieu.

Permettez-moi de terminer en revenant à mon point de départ: cette réflexion un peu théorique est plus proche de la réalité quotidienne que des débats purement institutionnels. Il n'y aura pas de défense de la démocratie, il n'y aura donc pas de liberté, si nous ne sommes pas capables de donner aujourd'hui un fondement aussi fort à la démocratie que nos ancêtres l'ont fait quand ils ont rédigé la déclaration des Droits de l'Homme.