Bernard-Henri Lévy
Bernard-Henri Lévy

Bien entendu, ce qui est effrayant à notre époque, c'est l'absence stupéfiante de la grandeur. La grandeur ? Mais qui la connaît, cette idée vieillotte, théâtralité chimérique des batteurs d'estrade de l'Histoire, clausule de style obligatoire et conventionnelle à l'égard des oeuvres consacrées, pose, gesticulation. mégalomanie, cache misère, pantomine. C'est bien évidemment une idée malade (décrète l'officialité psy), une idée profondément anti-égalitaire (décrète la sociologie passée de la lutte des classes à la lutte pour les places). Bref, une idée peu sympathique, anti-consensuelle et qui se vend mal, sauf en kit et au second degré, à l'âge du reality-show et de la postérité cathodique instantanée et universelle.

Alors que des hommes se lèvent, qu'ils posent leurs pas - même proportionnellement lilliputiens — dans les traces d'illustres devanciers, qu'ils recommencent le geste grandiloquent et forcément maladroit — nos Byron et nos Malraux n'étaient-ils pas eux aussi constamment guettés par la contradiction, l'ambiguité et le ridicule ? — le geste nécessairement quelque peu théâtral et emprunté de l'engagement, du rappel de l'esprit à l'honneur, de l'époque à la mémoire, du coeur au courage et à l'ardent devoir, même guetté par la parodie, le kitch, la récupération, bref par le ridicule et l'ambiguïté — si ces hommes là ont le courage et le don de la représentation et les mettent au service d'une cause criante, d'une clairvoyance capitale pour le devenir collectif, au diable l'avarice, le dépit narcissique et l'envie, il n'y a rien à redire. On est d'accord ou on ne l'est pas, on aime ou non, mais on est forcé de reconnaître que ce geste, cette force de représentation, cette capacité médiatique, ont au moins la vertu de tirer un débat vital, un mensonge historique en pleine formation, des coulisses feutrées des chancelleries et des ombrageuses réunions d'état-major, pour les projeter en première page et en pleine lumière, à une heure — celle de la honte et de l'abaissement — où un tel débat est plus que jamais légitime et nécessaire. Une deuxième fois donc rien moins que rien à redire même et y compris à la palinodie politicienne!

Qu'un tel geste, véritablement courageux et singulier, même de la part d'hommes de lettres et penseurs sortant du sérail privilégié du microcosme intellectuel parisien, soulève un tollé de reproches entortillés et venimeux, une levée générale de boucliers chez les confrères auxquels, cadres obscurs et perclus d'envie ou sommités d'hier, ils risquaient de porter de l'ombre, certes, il y a à redire, mais il n'y a là rien d'étonnant à notre époque du Dernier Homme assoiffé par dessus tout de prolonger son quart d'heure de reconnaissance publique et sa ration de célébrité médiatique.

A tant de reconnaissance méritée, un bémol pourtant. Il ne faudrait pas que les agitations de la sphère médiatico-politique entraînent qu'on oublie l'essentiel enjeu d'un tel débat, qu'on fasse l'impasse sur sa complexité. Ce qui est remis sur le tapis dans l'affaire de la Bosnie, c'est rien moins que la nécessité de repenser entièrement et en profondeur la conception même de l'Etat-Nation dans l'Europe actuelle et dans le monde. Ce n'est pas là une question simple, même si les options concernant la Bosnie sont désormais claires. Il se trouve que là-bas, par une distorsion ahurissante de ce qu'on appelle encore l'Histoire, un régime supposé défendre une conception laïque, fédéraliste et multi-ethnique de l'Etat et de la Nation, la Serbie, s'est muré en entité ethno-nationaliste raciste et expansionniste sur le modèle nazi, alors que la Bosnie, accusée par ses détracteurs de vouloir instaurer en pleine Europe une république islamiste sur le modèle iranien s'est faite la championne de l'Etat laïc et pluraliste, multiconfessionnelle et pluri-ethnique à l'occidentale. C'est bien pour cela que la question de la Bosnie traverse toutes les positions et dérange tout l'échiquier politique. Son essentiel enjeu que tout le monde évite d'ébruiter trop haut, c'est bien la question écrite en lettres de sang et qui prend toutes les nations européennes à revers: quel modèle pour l'Etat-Nation de demain ?