Nadine Gordimer
Nadine Gordimer

Nadine Gordimer, Prix Nobel 1991, sud-africaine d'origine juive, blanche, militante anti-apartheid, a toujours été victime d'un malentendu: celui de n'être vue que comme un porte-parole, une conscience engagée de la même manière dans son écriture que dans sa lutte. Pourtant, son oeuvre est complexe et variée, bien qu'elle tende dans son essence à l'efficacité. Mais une efficacité qui ne se limite pas à son combat de toujours, aujourd'hui partiellement mené à terme avec la liquidation du racisme institutionnalisé. Nadine Gordimer croit aussi à la reconstruction, à une éducation nouvelle qui élimine les bases de l'ignominie, qui récupère les langues africaines détruites. Dans son écriture, cependant, elle s'attache à fouiller la structure des relations humaines, de la famille. Elle manie aussi bien le roman que le récit bref. Son dernier recueil de nouvelles traduites en français, L'étreinte d'un soldat, vient d'être publié chez Christian Bourgois. Le récit qui porte le titre du livre raconte l'espoir né de l'indépendance dans un pays africain non identifié, l'illusion de la cohabitation entre Blancs et Noirs et la déception des Blancs; l'exil. Contrairement aux apparences, il ne s'agit pas de l'Afrique du Sud, mais cela aurait pu lui ressembler étrangement.

Nous avions déjà eu l'occasion de nous rencontrer à un moment où l'apartheid était seulement en voie de démantèlement. Maintenant que cela est fait, comment voyez-vous l'avenir dans votre pays ?

Nadine Gordimer : Je me sens très heureuse. Nous avons obtenu les bases de l'égalité devant la loi, et pour tout le monde. C'est cela qui est important. Toutes nos chances doivent partir de là. A présent, nous pouvons aborder les problèmes pratiques: ceux du logement, du système d'éducation, du chômage. Il doit y avoir une reconstruction du pays. Si on a le sentiment d'appartenir à ce pays, à cette communauté, alors on doit contribuer à sa reconstruction.

Le mot "reconstruction" a pour vous une signification particulière. Reconstruction de quoi ?

Nadine Gordimer : L'apartheid a détruit la culture de la majorité du peuple, les langues africaines, qu'il faut revitaliser par tous les moyens, la capacité des gens pour pouvoir trouver leur propre expression, et bien d'autres choses. C'est l'heure, à présent, d'élaborer quelque chose de positif. Mais c'est un phénomène qui n'est pas propre à l'Afrique du Sud. Cela ressemble un peu à ce qui s'est produit dans les pays de l'Est à la fin de la domination soviétique. Tout d'un coup, les écrivains, par exemple, se trouvent complètement désorientés puisqu'ils peuvent vivre dans un autre genre de société. Ils sont libres. Et cette liberté nouvellement acquise, il faut l'appliquer à leur écriture, à leurs personnages, à eux-mêmes. Et cela, ce n'est pas simple. Cela signifie un changement radical face aux positions antérieures.

Vous êtes encore membre de l'ANC. Vous est-il possible, en tant qu'écrivain, d'être critique vis-à-vis de votre organisation ?

Nadine Gordimer : Sans aucun doute. Au Parlement et à l'intérieur même de l'ANC, les gens ont pu exprimer leurs désaccords. Dans le cadre du programme de reconstruction et de développement, vous pouvez parfaitement exprimer vos critiques. Naturellement, étant membre de l'ANC, je souscris à ses principes, mais je peux formuler mes désaccords à l'intérieur. Ma position en tant qu'écrivain, de toute façon, est totalement indépendante. Mes camarades de l'ANC le savent et ils l'acceptent. Dans mon roman Histoire de mon fils, il y a un conflit entre certains de mes personnages et l'organisation (l'ANC, évidemment). Personne ne m'a attaquée pour cela. Il s'agit là, à mon avis, d'une reconnaissance implicite de la liberté de l'écrivain. Je n'ai jamais écrit et je n'écrirai jamais de livre de propagande.

Dans le recueil qui vient d'être traduit en français, L'étreinte d'un soldat, le récit principal porte sur un pays jamais nommé. Mais vous ne semblez pas très optimiste sur le futur...

Nadine Gordimer : Qu'est-ce qui vous fait croire cela ? Dans ce récit, je me référais à la situation du Mozambique. Mais c'est une histoire qui a été écrite il y a quinze ans. Je suis très optimiste sur le futur de mon pays. C'est vrai qu'à l'époque, au début des années80, il n'existait que peu de chances pour les Blancs de se rendre compte que le pays avait besoin de changer. La situation en Afrique du Sud était très dangereuse. Nous pensions que cela allait dégénérer en guerre civile. Grâce à Dieu, les événements ne se sont pas déroulés ainsi. Et nous avons réussi à mener à bien quelque chose d'unique en Afrique, car nous avons fait aboutir une négociation sans intervention étrangère, sans aucun besoin de médiation. Nous l'avons fait nous-mêmes en Afrique du Sud, Noirs et Blancs, les ennemis d'origine, ensemble.

Au sein de la communauté blanche, vous êtes aussi membre de la minorité juive. Cela implique-t-il pour vous une particularité ?

Nadine Gordimer : Je suis juive de naissance. Mais je n'ai pas de contact particulier avec la minorité juive. Ma mère était juive anglaise. Mon père était originaire de Lituanie. Mais je n'ai pas eu d'éducation religieuse en ce sens et je n'ai pas fait partie des organisations sionistes. Je ne m'identifie qu'à l'Afrique du Sud.

Sur le plan littéraire, vous abordez, en même temps que le problème strictement politique, celui des relations humaines, surtout à l'intérieur de la famille. Et d'autre part, vous avez recours, indistinctement, à la nouvelle et au roman. S'agit-il de la même base d'écriture?

Nadine Gordimer : Pour moi, la nouvelle est plus complexe que le roman. La nouvelle se présente à moi dans sa totalité. Le roman est différent. J'en connais juste le point de départ et le point d'arrivée. Entre les deux, je ne sais pas très bien ce qui peut se passer.

Mais ce sont les mêmes thèmes que vous abordez dans l'un et l'autre des genres ?

Nadine Gordimer : Mon sentiment est que, si vous écrivez deux livres ou si vous en écrivez vingt, vous écrivez toujours en réalité un seul livre. L'écriture est un dialogue entre votre propre vie et celle de votre société, celle du monde dans lequel vous vivez, celle de votre époque.

C'est aussi un dialogue entre vous et vous-même ?

Nadine Gordimer : La vie est trop complexe, encore plus pour les artistes que pour les autres, car les artistes cherchent toujours leur propre explication. Je vois dans mon oeuvre un dialogue continu entre différentes étapes de ma vie. C'est une histoire qui ne finit jamais. Lorsque j'écris quelque chose, que ce soit un roman ou une nouvelle, je ne commence jamais le récit à la naissance de mes personnages. Je ne le termine pas non plus au moment de leur mort. Je prends la vie là où elle m'intéresse, au moment où elle m'intéresse. Ce n'est jamais la totalité de la vie. Aucun livre ne pourra jamais contenir la vie dans sa totalité.