Yves Santamaria

La question du pacte germano-soviétique est peu abordée dans l'historiographie française qui revient fréquemment sur Munich pour évoquer les origines de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant le sociologue Georges Friedmann, peu de temps auparavant compagnon de route du PCF et admirateur de l'URSS, pouvait noter dans son Journal de guerre en date du 7 septembre 1939: " Staline et son Politburo, par ce pacte, ont déclenché la guerre. Auparavant, elle était possible, elle n'était pas inévitable. Brusquement, pour des intérêts d'Etat (...), toute l'idéologie "de la paix" a été annulée, foulée aux pieds. Hitler a attendu la ratification du pacte par le Conseil suprême des soviets pour bondir sur la Pologne. Voilà un fait qui est frappant. Staline joue la guerre et sert l'hitlérisme par ce coup de théâtre". Les réflexions personnelles de Georges Friedmann, notées au jour le jour du 6 septembre 1939 au 28 juin 1940, ne seront publiées que plusieurs années après sa mort, survenue en 1977. Il y a là tout un symbole de la difficulté à traiter du pacte germano-soviétique dans la France de l'après-guerre, y compris avec plusieurs décennies de recul. Cependant, avec l'implosion de l'empire soviétique, les travaux sur les aspects les plus controversés de la politique étrangère de l'URSS ont pu reprendre dans un climat un peu plus serein.

Avec Le Pacte germano-soviétique, Yves Santamaria propose la seule synthèse récente sur cet événement fondamental dont la signification devrait être à tout le moins interrogée pour comprendre les causes de la guerre, mais aussi pour juger de la recevabilité d'une comparaison entre fascisme-nazisme et stalinisme. L'auteur replace le pacte dans le contexte de l'évolution des relations internationales depuis la fin de la Première Guerre mondiale, en retrace les principales étapes, puis les conséquences avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le partage de la Pologne, l'annexion des Etats baltes, l'agression soviétique contre la Finlande, puis l'affrontement entre les "deux étoiles jumelles" (Trotsky) après le 22 juin 1941. Il présente la manière dont les deux parties s'efforcèrent de faire oublier leur précédente alliance et comment l'URSS réussit à faire passer sous silence, jusque et y compris au moment du procès de Nuremberg, le pacte et ses conséquences avec ses nouveaux alliés de la coalition antihitlérienne. Avec la guerre froide, la question revient pourtant sur le devant de la scène, en particulier aux Etats-Unis. Finalement, Yves Santamaria conclut en soulignant la part d'énigmes, d'interrogations et d'incertitudes que cet événement recèle encore permettant à différentes écoles historiographiques des interprétations radicalement différentes. Ainsi, pour les uns l'alliance avec l'Allemagne est un "fer au feu" pour Staline, tandis que d'autres considèrent l'URSS comme une championne déçue de la sécurité collective. Enfin, les derniers, à la suite du livre de Victor Suvorov, Le Brise-Glace, développent l'idée d'une opération préventive contre l'URSS en juin 1941, celle-ci se préparant elle-même à une offensive éclair contre l'Allemagne. Dans ce tableau riche et informé, il manque pourtant un point essentiel sur lequel l'auteur ne s'arrête pas suffisamment: c'est l'arrivée d'Hitler au pouvoir et la politique suivie par le Parti communiste allemand — entièrement dictée par la direction de la IIIème Internationale, c'est-à-dire par Staline lui-même — dans les années et les mois qui précèdent le 30 janvier 1933. S'il est nécessaire d'évoquer les relations entre l'Allemagne de Weimar et l'URSS dans les années vingt, il est encore plus important d'éclairer les raisons de la politique aberrante et suicidaire suivie par le PC allemand en 1932-1933, puis l'épisode de l'incendie du Reichstag et du procès de Leipzig, pour revenir aux sources des tractations secrètes entre nazis et staliniens dès 1933, comme l'avaient compris, chacun à leur manière, d'anciens communistes comme Ruth Fischer, Walter G. Krivitsky, Arthur Koestler ou Jan Valtin.