Daniel Goldhagen
Daniel Goldhagen

On se souvient des débats animés qui, durant l'été 1986, se déchaînèrent à travers des quotidiens comme Die Zeit et la Frankfurter Allgemeine Zeitung à la suite de deux articles et d'un livre dont la parution, semble-t-il, n'avait fait l'objet d'aucune concertation préalable entre leurs auteurs. Le premier texte, L'Histoire dans un pays privé de son histoire, était signé par l'historien Michaël Stürmer, proche de la coalition CDU/CSU-FDP, dans lequel il invitait les Allemands à revendiquer un passé dont les racines seraient remontées bien avant la date fatidique de 1933. Il y avait là une opération idéologique à peine voilée: la revendication d'une histoire et d'une mémoire nationale non polarisée par la période nazie. Dans une continuité manifeste avec cette problématique, et dans le même journal, Ernst Nolte - politiste mondialement connu pour ses travaux sur le fascisme - publiait, le 6 juin 1986, un article où il exposait des thèses qu'il avait déjà soutenues quelques années plus tôt. Le titre de cette "conférence qui, une fois écrite ne put être prononcée" - d'après les mots de Nolte - fera fortune: Vergangenheit, die nicht vergehen will, "Un passé qui ne veut pas passer". Nolte voyait dans l'extermination des juifs par les nazis une forme de réaction aux crimes staliniens des années trente, prétendant même que les nazis avaient commis là un crime par anticipation, car ils se considéraient comme des "victimes potentielles" de la barbarie soviétique. Au même moment l'historien Andreas Hillgruber, publiait un petit essai mettant en parallèle la "destruction du Reich allemand" et la "fin du judaïsme européen". Il y indiquait notamment que les Alliés portaient une responsabilité au moins égale à celle des nazis dans la "tragédie allemande" car leur objectif fut la destruction de la nation allemande. à ce motif de la reconstruction ou refondation d'une histoire nationale s'ajoutaient des réélaborations plus profondes et non dissimulées sur le statut du génocide des juifs et de l'extermination en général. C'est contre ces trois approches que Jürgen Habermas, le contemporain le plus illustre de l'école de Francfort, allait s'emparer de la plume pour signer le 11 juillet de la même année un article retentissant: Eine Art Schadensabwicklung, "Une manière de liquider les dommages". Qualifiant ce courant de "révisionniste" (une révision au sens de réélaboration, à propos de laquelle Nolte se demandait déjà si on ne devait pas lui accorder quelque crédit dès le début des années 1980), Habermas dénonçait principalement la tendance à remettre en cause la culpabilité honteuse sur laquelle s'était fondée la République Fédérale, ainsi que le renouveau du nationalisme allemand sous couvert d'une quête d'identité. La quasi totalité des historiens allemands critiquèrent, parfois très violemment, les thèses de Nolte, Hillgruber et Stürmer. Mais il n'y aurait pas eu d'Historikerstreit s'il s'était seulement agit de mettre un terme aux dérives idéologiques de quelques professeurs. Il se trouve que de telles formulations étaient devenues possibles dans un contexte socio-politique plus général où le statut du nazisme dans la mémoire collective allemande révélait tout à la fois des tabous et des lacunes. Les universitaires ont délaissé revues et colloques pour s'affronter publiquement et la "querelle des historiens" a très vite fait mentir son appellation: elle a opposé tout autant des politistes, des philosophes, des journalistes. En quelques semaines des journaux aux tirages jusque là condamnés à un public relativement confidentiel, comme Die Wandlung, les Frankfurter Hefte, ou Die Weltbhüne atteignirent jusqu'à 100000 exemplaires.

Les symptômes d'une "insatisfaction" - pour ne pas dire plus - à l'égard du passé nazi apparaissent déjà probablement depuis la fin des années 60, c'est-à-dire à l'époque où la première génération n'ayant pas directement connu la guerre est arrivée à maturité. Mais jusqu'à la polémique de 1986, jamais il n'avait été question de contester ce que des historiens connus et reconnus - comme le sont Nolte, Stürmer et Hillgruber - rendaient implicitement ou explicitement improbable: la singularité du génocide des juifs. Quoiqu'on puisse difficilement prétendre, comme le souligne à juste titre Henri Rousso, que ces professeurs étaient comparables à un Faurisson, on doit néanmoins reconnaître que la réélaboration qu'ils avaient amorcée était d'un bout à l'autre idéologique et qu'il devenait finalement difficile de distinguer le domaine de la réévaluation scientifique de celui d'une relativisation visant à minimiser politiquement la portée des crimes nazis. De fait la réaction des historiens dans leur grande majorité a approfondi cette dimension du débat, en redonnant notamment sa force à une réflexion que l'historisme allemand mène depuis de longues années sur le rôle de l'historien dans la société, sur la légitimité du choix des objets historiques et sur les modalités de leur traitement. Si la motivation politique de ces historiens conservateurs est par ailleurs indéniable, il faut aussi prendre en compte des dimensions plus spécifiquement liées au contexte dans lequel éclatait cette polémique. En effet l'Historikerstreit mit l'accent avec une égale acuité sur des points sensibles du passé de l'Allemagne autant que sur son rapport à ce passé. Il faut se souvenir qu'en 1982 les démocrates-chrétiens revenaient aux affaires après plus d'une décennie social-démocrate. Encouragés par Helmut Kohl, les conservateurs étaient alors invités à critiquer la vision du nazisme et notamment sa place dominante dans l'histoire et la mémoire nationales, en insistant sur les continuités plutôt que sur les ruptures. Alors que l'Allemagne de l'Est avait construit son identité autour de la tradition "antifasciste" et dans le refus d'assumer les crimes nazis, elle tentait au même moment d'établir une filiation historique entre l'Allemagne socialiste et l'Allemagne prussienne pour inscrire sa tradition politique dans une continuité séculaire. "Cette étrange convergence entre les conservateurs de l'Ouest et les communistes de l'Est, écrit Henri Rousso, n'a pas peu contribué à brouiller les cartes et à donner au débat une dimension presque exclusivement politique et idéologique".

Le rapport au nazisme est incontestablement une des clés de la compréhension de l'Allemagne d'aujourd'hui. Au milieu des années quatre-vingt les commémorations du 8 mai 1985 et l'Historikerstreit formaient en fait le point culminant d'une période qui avait commencé en 1968, et qui était marquée par une forte remise en question du consensus silencieux d'une société ouest-allemande évitant d'aborder, de parler ou d'évoquer les années noires. Il s'agissait jusqu'à 1968 de ne pas rouvrir une plaie trop douloureuse tout en montrant par la pratique qu'on pouvait être de bons démocrates. De manière inédite dans l'histoire, le débat sur le nazisme n'a cessé de gagner en intensité à mesure que s'éloignait la date de 1945. à bien y regarder l'Historikerstreit version 1996 est bien différente par le contexte, les thématiques et l'origine de sa version 1986 car elle s'inscrit dans la suite de 1989. En 1989 la chute du mur atténua partiellement les passions, jusqu'à la commémoration du 8 mai 1995 qui fut marquée par un consensus (retrouvé ?), par l'apaisement et par l'effort de construction d'un avenir unifié. Depuis 1989 en effet, l'enjeu de l'unification politique déplace le débat sur "la seconde dictature", sur l'épisode de la RDA, où l'unification de l'histoire et de la mémoire jouent un rôle décisif. Bien loin d'interrompre le débat sur le nazisme, un double processus s'est engagé. Il n'est qu'apparemment contradictoire: tout à la fois un phénomène de distanciation et de redécouverte.

C'est du point de vue de ce rapport particulier à l'histoire qu'on peut d'ores et déjà, provisoirement, comprendre ce qui se passe actuellement autour du livre de Daniel J. Goldhagen: la constitution de la légitimité historique de l'Allemagne unifiée s'introduit désormais au coeur des débats sur le rapport à la période nazie, et on peut faire l'hypothèse que la distanciation apparaît d'autant plus difficile que les forces investies dans la redécouverte de ce passé sont grandes. Ce numéro d'équilibriste ne laisse qu'une faible marge de manoeuvre où survient précisément ce "moment Goldhagen". L'ampleur et l'intensité des réactions, comme en 1986, sont aussi signifiantes que leur contenu: journalistes — de Die Zeit à la Frankfurter Allgemeine ou au Spiegel — et historiens — de Gordon A. Craig à Christopher Browning — s'emparent de la plume, la plupart du temps de manière critique. Gordon A. Craig compte d'ailleurs parmi les rares historiens qui cèdent à quelques commentaires laudateurs. "Malgré les objections, écrit encore Volker Ullrich qui signe là l'un des articles les plus sérieux et mesurés de la presse allemande des dernières semaines, il s'agit d'un livre important (...). La radicalité avec laquelle Goldhagen déploie sa thèse oblige à repenser les approches précédentes. Le mouvement violent que le livre a suscité (...) dans l'état unifié montre que cela touche un nerf. (...) Quelques-uns se sont bercés dans la certitude qu'après les commémorations du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre, les thèmes déplaisants étaient dénoués et qu'ils pouvaient s'adonner sans souci à la nouvelle 'normalité' ". Ullrich est là explicite sur le rapport entre les élaborations du passé et les questions de légitimité politique. Les protestations en Allemagne sont assez unanimes pour contester les principales thèses de Goldhagen autant que leur pertinence historique. Il y va, une fois de plus, de l'interprétation et de la portée du génocide.

Goldhagen semble porter à l'extrême la thèse fonctionnaliste selon laquelle l'extermination et l'antisémitisme n'étaient pas le seul fait d'un Hitler et d'une poignée de jeunes SS fanatiques mais bien un fait socialement installé. à vrai dire son interrogation, si pertinente soit-elle, n'est pas très novatrice: il faut en effet se demander comment l'extermination se rapporte à toute une société, au Troisième Reich, à l'antisémitisme. Ce que faisaient déjà Egon Kogon, Christopher Browning, Norbert Frei et beaucoup d'autres. Mais Goldhagen prête simultanément à une vaste tranche de cette société allemande une intention qui était celle de Hitler: "(...) tous les Allemands 'tout à fait normaux' étaient poussés par une certaine forme d'antisémitisme qui les amenait à la conclusion que les juifs avaient mérité la mort. (...) Plus l'ampleur et le caractère des actes commis par les exécuteurs allemands étaient connus, écrit Goldhagen, moins il est possible de soutenir que ces exécuteurs ne partageaient pas la même conception du monde qu'Adolf Hitler". Cette dernière phrase révèle une faiblesse incontestable. Sous couvert de fonctionnalisme il y a en réalité un intentionnalisme généralisé à toute la société allemande, voire à toute son histoire.

Dämonisierung erklärt nichts: c'est le titre de l'article de Christopher Browning dans Die Zeit du 19 avril. Or cette fenêtre permet à Goldhagen de tenter de comprendre pourquoi le crime a pu être commis en Allemagne et seulement en Allemagne. Il amorce alors sa thèse centrale: nulle part ailleurs qu'en Allemagne le racisme antisémite n'avait aussi profondément imprégné toutes les pores de la société, nulle part ailleurs une mentalité de mise à l'écart et d'élimination ne s'était autant constituée. Le terrain pour la Vernichtung (l'anéantissement) aurait dès lors été longuement préparé, depuis le XIXe siècle, jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Hitler. Goldhagen parle de projet national collectif, expliquant par là la faiblesse des protestations de la société sous le nazisme contre ce programme. Il y aurait encore mille réserves à émettre contre une logique si abrupte, qui tranche avec la profondeur des recherches les plus récentes (Norbert Frei et l'école de l'Alltagsgeschichte notamment) et nombre d'historiens ne se sont pas privés de souligner les lacunes d'une vision si peu nuancée, qui fait peu de cas de la diversité historique, et d'une pratique de l'histoire où l'on distingue mal le procureur et l'historien. L'antisémitisme démoniaque du XIXe siècle allemand ne contient pas toute l'extermination. De même "l'accusation collective" de Goldhagen peut être contestable au même titre que l'était la thèse - désormais dépassée - de la "culpabilité collective" forgée en 1945 par Jaspers. Enfin le projet de répondre à la question "Pourquoi seulement en Allemagne ?", si pertinent soit-il, laisse échapper une grave méprise qui serait de ne pas inclure l'antisémitisme des autres pays européens parmi les facteurs qui ont rendu possible l'extermination... Il apparaît de fait pour quelques commentateurs allemands (Volker Ullrich ou Frank Schirrmacher) que le jeune politiste-historien, par sa radicalité, exprime aussi une inquiétude de beaucoup d'Américains à l'encontre de la réunification de l'Allemagne, voire une méconnaissance de ce pays.

En ce mois de mai 1996 le Bundestag se penche sur le dossier épineux des quelque 10000 déserteurs de la Wehrmacht encore vivants (ils étaient 50000 environ): traîtres à la patrie ou opposants au nazisme ? Le Parlement allemand a déjà par trois fois refusé de les amnistier. Il s'agit aussi de savoir s'ils peuvent prétendre à une pension pour cette période de leur vie... Les Allemands, plus qu'aucun autre peuple, ont un rapport intense à leur histoire. Une histoire tout à la fois récente et fondée sur la rupture, dont la redécouverte par le public est aussi significative que le sont les modifications et reconstructions urbanistiques profondes de ces cinquante dernières années. Ville symbole à plus d'un titre, Berlin en est actuellement un exemple paradigmatique. Enfin — c'est une des leçons à tirer de cet épisode Goldhagen — l'histoire elle-même, comme le fait national, font toujours problème en Allemagne après l'unification. La volonté de tirer au clair ce passé, pour l'assumer ou l'exorciser, est toujours très forte. La Vergangenheitsbewältigung — le travail sur le passé — n'est donc pas terminée, et de manière cyclique, un syndrome cathartique replonge l'Allemagne et l'Europe dans des débats interminablement renouvelés. Ne peut-on pas, par-delà les passions et les passades, se féliciter qu'un tel débat se poursuive ? Le scandale ne tiendrait-il pas justement au fait que l'on veuille en finir avec ces interrogations ? Faut-il nécessairement en finir avec une histoire qui nous "hante", qui peut-être ne cesse de nous revenir, ou qui menace toujours comme le redoutait Adorno de revenir sous d'autres formes ?