W. H. Auden

Les Vieux Maîtres n'avaient jamais tort

Lorsqu'ils s'agissait de la souffrance ;

Ils comprenaient si bien l'humaine condition :

Comment elle prend lieu et corps

Quand quelqu'un d'autre mange,

Ouvre une fenêtre ou simplement marche

Lourdement las;

Comment, lorsque, plein de révérences et passion,

Les anciens attendent la miraculeuse naissance,

Il doit toujours y avoir des enfants

qui ne voulaient pas vraiment que ça arrive

Et patinent sur l'étang, ses rives boisées.

Ils n'oubliaient jamais

Même si l'horrible martyre doit suivre de toute façon

Son cours dans un coin, un endroit un peu souillé

Où les chiens vaquent à leurs affaires de chiens

Et où le cheval du bourreau à l'arbre gratte

Son innocente croupe.

Dans l'Icare de Brueghel par exemple voyez

Comme tout et tous se détournent à loisir du désastre :

Le laboureur a peut-être entendu

Quelques éclaboussures, un cri perdu,

Mais pour lui ce n'était certes pas un échec d'importance ;

Le soleil brillait comme il devait le faire

Sur les jambes blanches disparaissant dans les eaux vertes,

Et le délicat gallion qui a peut-être vu

Quelque chose d'étonnant, un garçon, tombant du ciel, continuait

A faire voile calme là où il devait se rendre.

(Traduction de Bruno Sibona)