Jacobo Machover

Entre le 10 mars 1952 où Fulgencio Batista, à la tête d'un coup d'Etat, renverse le Président Carlos Prio Socarras, empêche les élections prévues dans l'année et installe pour sept ans une sordide dictature, et 1961 où Fidel Castro affirme (confirme ?) le caractère socialiste de la révolution cubaine et s'approprie toutes les institutions importantes du pays (lire le très bel article de Pio E. Serrano), Cuba connaît une prodigieuse décennie sur laquelle on a beaucoup écrit sans pouvoir se départir (ou rarement) des enjeux idéologiques propres à la Guerre froide et à l'affrontement des blocs. Saluons donc cet événement éditorial: Jacobo Machover, qui a dirigé cette livraison d'Autrement, a réussi à faire coexister des voix que tout sépare: l'âge, la sensibilité, l'histoire, les engagements politiques ou non politiques. Dans un contexte encore dominé par la passion, le défi n'était pas gagné d'avance. D'ailleurs, certains auteurs sollicités ont préféré s'abstenir plutôt que de figurer aux côtés de personnages honnis, tel Lisandro Otero, qui fut un grand censeur et un petit écrivain.

Mais cet ouvrage est d'abord un hymne à la gloire d'une ville, dont la vie intime, organique, sensuelle, échappe aux événements qui scandent l'Histoire, la ville de La Havane.

Cette ville littéraire des Tropiques a abrité d'immenses écrivains (José Lezama Lima, Virgilio Pinera, Ernest Hemingway), le rêve l'a fondée et elle a suscité le rêve. Comme Buenos-Aires, dont Jorge-Luis Borges donnait surtout des instantanés: "faubourgs bleus pétris de firmament", "l'amitié obscure d'une voûte, d'une citerne et d'un auvent". Mais rien de tel à La Havane, la ville est un kaléidoscope: "Babel parodique" pour José Lezama Lima, "ville nocturne" pour Guillermo Cabrera Infante, "pêle-mêle d'époques" pour Severo Sarduy. Ville en perpétuelle effervescence, contradictoire (américaine, africaine et européenne), comme le rappellent la plupart des contributions de cet ouvrage. Ville assoiffée d'images et de sons, adulant le cinéma (lire les beaux souvenirs de José Triana), la musique, toutes les musiques et non seulement la musique populaire, comme le soulignent les pages d'amour et d'érudition de l'artiste lyrique Marcel Quillévéré.

Cette reconstitution de l'autre vie de La Havane (en-deçà ou au-delà des événements politiques répercutés dans le monde entier) fait toute la richesse de ce travail d'anamnèse à la fois douloureux (la plupart des protagonistes, meurtris, se plaignent de leur mémoire trouée) et enchanteur.

Les derniers échos de cette époque se taisent dans la tristesse et l'oubli les dernières lumières de La Havane s'éteignent et de l'autre côté de la mer, ceux qui n'étaient à ce moment-là que des enfants, ont su dire la terrible désillusion de l'exil.