Gandhi
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Comment interprétez-vous l'héritage de la non-violence de Gandhi aujourd'hui ?

Gandhi a su concilier une éthique et une pratique de l'action non-violente dans le domaine politique. D'autres avant lui: Tolstoï, La Boétie, Henri David Thoreau, avaient eu l'intuition de ce que pouvait être l'action non-violente dans le domaine public: non-coopération, objection de conscience, désobéissance civile,... mais aucun n'avait mis en pratique ces idées de manière massive comme Gandhi a su le faire. Il a montré qu'un peuple peut se mobiliser par des actions non-violentes, retrouver sa dignité et faire plier un pouvoir colonial répressif solidement installé. Sur le plan éthique et philosophique, Gandhi est un penseur de premier plan, malheureusement trop peu lu aujourd'hui en France.

Par quelles voies les mouvements non-violents en France ont-ils connu la pensée et l'action de Gandhi ?

Romain Rolland a sans doute beaucoup contribué à faire connaître Gandhi grâce à la biographie qu'il lui a consacré. Certains intellectuels se sont intéressés à la non-violence gandienne avant la seconde guerre mondiale, comme Jacques Maritain ou Emmanuel Mounier. Gandhi est venu faire une conférence à Paris en 1931, avant d'aller visiter Romain Rolland en Suisse. D'autre part, des ouvrages de Gandhi ont commencé à être traduits en français dès les années 1930. Lanza del Vasto, qui a rencontré Gandhi en Inde en 1937 et est devenu son disciple, a créé durant les années 40 des communautés de vie basées sur l'éthique et la pratique gandhiennes. L'intérêt pour la pensée de Gandhi a connu un regain dans les années 60 et aujourd'hui encore son oeuvre continue de faire l'objet de livres et de recherches. Ainsi, Jean-Marie Muller vient-il de publier Gandhi l'insurgé qui retrace la marche du sel et où il traduit des textes de Gandhi qui étaient inédits en français.

Cette connaissance n'est-elle pas incomplète et partielle du fait que la plupart des écrits de Gandhi sont restés inconnus jusqu'à ce jour en France? A quoi attribuez-vous cette méconnaissance ?

Il est souhaitable, en effet, que l'intégralité de l'oeuvre immense de Gandhi soit traduite en français. Cela nous aiderait à approfondir sa pensée. Mais je crois qu'avec ce dont nous disposons déjà il est possible de se faire idée, sans idéaliser le personnage. Nous nous sommes attachés, lorsque nous avons publié notre numéro sur Gandhi, artisan de la non-violence, à tracer un portrait qui soit le plus proche de la réalité, quitte à ébrècher l'image du Mahatma. En effet, si son influence a été déterminante, elle n'a pas permis à elle seule à l'Inde d'accéder à l'indépendance. L'action de Gandhi a trouvé ses limites, notamment lors de la vague de répression très violente par laquelle les Britanniques ont rétabli leur ordre en 1942. De même vis-à-vis des changements que Gandhi voulait impulser à l'intérieur même de la société indienne. Son action contre l'intouchabilité n'a pas fait disparaître cette forme particulièrement révoltante d'exclusion. Il vaut mieux, à mon avis, tenter de voir Gandhi dans sa réalité plutôt que d'entretenir une image mythique, sanctifiée, trop répandue. C'était un être humain, un leader politique et moral remarquable, pas un ange.

Comment résumez-vous les idées-mères du mouvement non-violent en France?

Il n'y a pas qu'un seul mouvement non-violent en France, mais plusieurs organisations, de sensibilités différentes et qui se complètent. Par exemple, le Mouvement International de la Réconciliation (MIR), lié à l'IFOR, développe une approche plus religieuse (chrétienne) et spirituelle (il accueille aussi des bouddhistes, musulmans et juifs dans certaines de ses branches). Quelques Communautés de l'Arche de Lanza del Vasto existent en France et s'organisent autour d'un mode de vie simple et spirituel. Certaines organisent des sessions de formation. Elles sont ouvertes et s'investissent régulièrement dans des campagnes militantes, contre les ventes d'armes par exemple. Le Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) est né lui en 1973 sur la base d'une approche politique et laïque de socialisme autogestionnaire. Constitué de groupes locaux, il a participé à de nombreuses luttes (Le Larzac, l'objection de conscience, le désarmement nucléaire, etc.). En 1978, il a créé le journal Non-Violence Politique, premier titre de Non-Violence Actualité, qui est aujourd'hui autonome et constitué en association propre. Le MAN a également créé un institut de recherches, l'IRNC, qui a travaillé notamment sur la notion de "Dissuasion civile", une conception de la défense nationale basée sur l'action non-violente. Actuellement, ce mouvement se mobilise pour la création d'un Service civil volontaire de paix dans le contexte de la nouvelle loi sur le Service national. Ces volontaires pourraient intervenir pour des tâches de protection de Droits de l'Homme ou de médiation dans les zones en conflit. Une autre organisation d'inspiration gandhienne, les Brigades de la Paix Internationales, expérimente d'ailleurs ce type d'action depuis une quinzaine d'années. Elle envoie des missions de surveillance des Droits de l'Homme et de formation à la résolution non-violente des conflits dans certains pays (Colombie, Haïti, Guatemala,. . .). Signalons aussi, dans ce rapide panorama, le trimestriel Alternatives Non-Violentes qui édite des dossiers très étoffés sur des sujets variés liés à la non-violence. Certains militants de ces organisations se rendent régulièrement en Inde et nous informent de l'évolution des disciples de Gandhi et des organisations non-violentes en Inde...

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* Christian Le Meut est Directeur de la revue Non-Violence Actualités.