Joseph Goebbels
Joseph Goebbels

Lorsqu'on écrit l'histoire du national-socialisme, la meilleure façon d'attirer l'attention publique est de remettre en cause les idées reçues. C'est ce que démontra A. J. Taylor, il y a trente-cinq ans, avec son livre sur les Origines de la seconde Guerre mondiale, où il écrivait qu'il n'y avait rien d'extraordinaire dans l'attitude d'Adolf Hitler en tant qu'homme d'Etat, que ses méthodes diplomatiques différaient peu de celles des autres dirigeants européens et que ses thèses sur la politique étrangère, exposées dans Mein Kampf et ailleurs, n'étaient pas d'une importance particulière.

Cette affaire fit beaucoup de bruit, mais cela n'était rien comparé aux théories de David Irving qui, depuis des années, défie les historiens de la période nazie en affirmant qu'Adolf Hitler n'a pas autorisé l'extermination des Juifs, et qu'il est prêt à donner mille livres à quiconque pourrait présenter un document certifié attestant du contraire. Il a également déclaré que l'Holocauste n'avait jamais eu lieu et était une invention polonaise, mais aussi qu'Auschwitz n'était qu'un camp de travail où le taux de mortalité était malheureusement élevé et ne comportant rien qui ait le moindre rapport avec de quelconques chambres à gaz. Ces thèses obtues et facilement discréditées que David Irving se plaît à répéter, tant lors de ses conférences publiques que dans ses publications, se sont avérées offensantes pour un nombre considérable de personnes et les témoignages d'indignation ont convaincu les Editions Saint Martin de New York de suspendre le contrat initialement signé avec Irving selon lequel elles devaient publier sa nouvelle biographie de Goebbels. Bon nombre de personnes ont malencontreusement réagi avec bonheur devant cette décision et ont laissé entendre que des actions de ce type, à l'encontre d'lrving, devraient être plus fréquentes.

Réduire David Irving au silence pour éviter ce genre d'incident serait un trop cher prix à payer pour se libérer du dégoût qu'il nous inspire. Le fait est que l'auteur en question en sait plus sur le National-Socialisme que la plupart des autres spécialistes de ce même domaine, et les chercheurs de la période 1933-45 sont plus redevables qu'ils ne veulent l'admettre à son énergie de chercheur et à l'étendue et la vigueur de ses publications. Son premier livre, La destruction de Dresde, comportait certains jugements excessifs mais il encouragea sans aucun doute les historiens à adopter un regard plus critique sur l'épisode des bombardements alliés de la dernière période de la seconde Guerre mondiale et comprenait des données importantes pour appuyer une telle investigation. De la même façon, son livre Hitler's war — malgré ses tentatives pour nier la responsabilité de Hitler concernant l'Holocauste et ses thèses implicites selon lesquelles le Fuhrer aurait bel et bien gagné la guerre si ses généraux avaient été suffisamment intelligents pour apprécier et exploiter son génie militaire — demeure la meilleure étude que nous possédons du point de vue du côté allemand de la seconde Guerre mondiale et constitue un outil indispensable pour tous ceux qui étudient ce conflit. De même sa découverte, après de longues recherches dans les Archives Nationales à Washington, des carnets de notes du Professeur Theo Morell, médecin personnel d'Adolf Hitler de 1941 à 1945, a fourni des informations utiles au nombre considérable de gens qui s'intéressent aux troubles de santé de Hitler et à leurs effets possibles sur sa politique. Il a par ailleurs fait preuve de générosité en rendant accessibles aux autres spécialistes ses dossiers personnels qui comprennent d'autres découvertes non publiées.

Il est toujours difficile pour les non-historiens de se rappeler qu'il n'y a jamais rien d'absolu en matière de vérité historique. Ce que nous considérons comme telle n'est en fait qu'une estimation élaborée à partir de ce que nous dit la meilleure preuve disponible. Elle doit constamment être confrontée aux nouvelles informations et aux nouvelles interprétations aussi peu plausibles soient-elles, au risque de perdre sa vitalité et de dégénérer en dogme ou en doctrine. Des personnalités comme Irving ont donc un rôle incontestable à jouer dans l'entreprise historique et il serait dangereux de négliger leurs vues. Récemment, lorsque Christopher Hitchen s'entretint avec Raul Hilberg, auteur du texte désormais classique La destruction des Juifs d'Europe, il le trouva sans ambiguïté sur ce point. Hilberg affirmait: "Si ces personnes veulent parler, laissons-les s'exprimer. Cela ne peut que mener ceux d'entre nous qui font la véritable recherche à réexaminer ce qui peut nous paraître évident. Et c'est utile pour nous. J'ai cité des références à Eichmann qui proviennent d'une maison d'édition néo-nazie. Je ne suis ni pour les tabous, ni pour la répression".

La biographie de Goebbels de David Irving ne va pas conduire à un réexamen de la part des lecteurs et ne va pas même les convaincre que son sous-titre constitue une estimation précise de la place occupée par son personnage dans la hiérarchie nazie. Il est clair, lorsque nous observons Goebbels en tant que Ministre de la propagande essayant de déceler les intentions de Hitler, que le Fürher était le fons et origo de toute l'inspiration et de toute l'autorité du Troisième Reich. Mais Goebbels fut l'instrument à travers lequel ses décisions étaient communiquées, expliquées et justifiées devant le peuple allemand et les autres peuples qui pouvaient capter la retransmission, et le livre d'Irving nous apprend beaucoup sur sa manière de procéder.

En tant que biographie, le livre connaît des lacunes et est bien moins satisfaisant par exemple que celle de Ralph Georg Reuth. Irving revendique que son ouvrage est le premier qui s'appuie sur une connaissance approfondie de tous les journaux intimes de son personnage, mais en tentant de démontrer cela, il reste parfois trop près de leurs textes pour pouvoir interpréter pertinemment les évènements décrits. Ce qui semble être une tentative de ne rien négliger rend certaines pages quasiment incompréhensibles tellement elles sont chargées, et le propre agacement d'Irving à ce sujet y est parfois exprimé de façon curieuse. A propos du carnet de Goebbels de 1938, il écrit: "Goebbels ne sait probablement plus pourquoi il écrit un journal. Peu de personnes qui tiennent un journal le savent. Il faudrait faire appel à un psychiatre pour expliquer sa pitié narcissique, l'affirmation récurrente de son épuisement physique, et les suspicions d'infidélité concernant Magda (qui n'étaient clairement pas destinées à être publiées sous cette forme). Le texte est souvent d'une banalité affligeante, et il ne consigne plus le tout de ses réflexions dans ce qui fut sa "chère conscience thérapeutique". Ainsi, le nouveau tome de 1938 ne nous informe de ses profondes réserves sur la stratégie extrêmement risquée de Hitler qu'une fois la menace de la guerre repoussée par les accords de Munich..." Malgré cela, ce que Irving a extirpé des carnets est révélateur, à un haut point, de la personnalité de leur auteur. Après tout, le diable se décèle dans les détails.

Joseph Goebbels est né en 1897 à Rheydt, une ville industrielle de la Rhénanie, et était le fils d'un fervent catholique qui travaillait comme employé d'une usine locale. Très jeune, il contracta une ostomyélite qui entraîna la paralysie de sa jambe droite et dégénéra en pied-bot. Mis à l'écart de ses contemporains à cause de ce handicap, il s'adonna à des lectures d'une grande diversité et fut encouragé par son père à entrer à l'Université de Berlin où il obtint son doctorat en 1921. Le pays était encore bouleversé par la défaite militaire et par l'effondrement économique. Les opportunités étaient rares pour un intellectuel de province sans compétences pratiques. Le jeune Dr. Goebbels devint rapidement un antisémite virulent, convaincu que les Juifs étaient responsables de ses propres problèmes et de toutes les tragédies personnelles entraînées par l'inflationzeit. Pour exprimer cette conviction qui devint la passion la plus violente de sa vie, il se tourna vers les mouvements politiques d'extrême droite.

En 1924, il attira l'attention sur lui grâce à la virulence de ses discours lors des rassemblements des groupes Volkish et, en 1925, il rencontra Adolf Hitler avec lequel il se découvrit des affinités intellectuelles et en qui il décela l'étoffe d'un leader. Il écrit à son sujet: "Cet homme réunit toutes les qualités nécessaires à un roi. Il est la tribune vivante du Peuple, le dictateur à venir". Hitler fut interpellé par les talents du jeune homme et par sa loyauté, qualité déterminante dans le combat alors inachevé pour arriver à la tête de son mouvement. Il garda un oeil sur Goebbels et, en 1926, voulant donner un nouveau souffle à un parti nazi qui n'avait pas d'emprise sur la vie politique de la classe ouvrière dans la capitale nationale, il fit de lui le Gauleiter de Berlin.

Goebbels conserva ce poste jusqu'à la fin de sa vie et la fierté qu'il en retirait était apparemment partagée par sa femme. Irving nous dit que lors des derniers jours dans le Bunker, lorsque Hitler lui proposa son chauffeur, Hans Baur, pour la conduire en sécurité à UberSalaburg, elle répondit: "Mon Fuhrer, mon mari est Gauleiter de Berlin. Ma vie sans lui n'aurait plus aucun sens à mes yeux". Goebbels, pour sa part, avait toutes les raisons de se réjouir du revirement qu'il effectua dans le "Berlin Rouge" en mettant fin aux dissensions entre le parti nazi et ses unités locales de la S.A. afin de diriger tous ses efforts contre les communistes, organisant des marches provocatrices dans les quartiers de la classe ouvrière et des batailles rangées dans les rues, tout en menant une campagne antisémite virulente contre le gouvernement de la ville. Son adulation constante de Hitler dans son journal Der Angriff contribua activement à l'élaboration du mythe hitlérien à une époque où les partis républicains étaient en voie de désintégration. Conscient de cela, Hitler, en avril 1930, le chargea de la coordination de la propagande nazie à travers tout le pays au cours des batailles cruciales à venir.

Dans son compte-rendu haut-en-couleur de la façon dont Goebbels releva le défi, Irving écrit non seulement qu'il fut celui qui persuada Hitler de se présenter aux élections présidentielles (en l'annonçant avant même qu'il ait pris sa décision à ce sujet), mais également qu'il mina le gouvernement Bruening par une campagne dont le génie sans scrupule était sans précédent dans la politique allemande. Il annonça par exemple un "débat" dans le SportPalast entre lui-même et le ReichKanzler qui s'avéra être un enregistrement d'extraits de discours de Bruening entrecoupé de redoutables interpellations de Goebbels. Au cours des six mois qui suivirent — la période des gouvernements Papen et Schleicher --, il fut le supporter le plus fidèle et le plus acerbe de Hitler lors de la crise du Parti entraînée par la tentative de Gregor Strasser, l'un de ses fondateurs, de conclure un marché avec le gouvernement en échange d'un partage des pouvoirs. Ce fut probablement grâce à Goebbels, qui réussit à persuader Hitler de s'allier avec les communistes lors des grèves des transports à Berlin, en novembre 1932, que les banquiers et les nationalistes furent poussés à nommer Hitler chancelier plutôt que de risquer de nouvelles violences de cette espèce.

Il n'était pas surprenant alors, qu'aussitôt Hitler devenu chef de la coalition qui le porta au pouvoir, il récompense Goebbels en faisant de lui son ministre de la culture populaire et de la propagande, responsable de la presse, de la radio, du cinéma et du théâtre. Parmi tout ce qui a été écrit sur cet aspect de sa carrière, on a souvent accordé une attention excessive aux occasions amoureuses rendues possibles grâce au contrôle qu'il exerçait sur les films. Goebbels resta vierge environ jusqu'à trente cinq ans, mais par la suite, il semblerait qu'il fit tout pour rattraper le temps perdu. Ses relations conjugales, avec l'ex-Magda Quandt, pâtirent de son aventure avec l'actrice tchèque Lida Baarova et des ses relations avec bon nombre des starlettes qui défilaient dans sa loge, à Lanke, jusqu'a ce que Hitler, à la demande de Magda, le força à mettre un terme à tout cela. Il cultivait également certains souvenirs romantiques de sa jeunesse et de ses premières bien-aimées, et lorsque l'une d'entre elles, Anka Stahllerm, rencontra des difficultés conjugales, il lui offrit son aide et plus tard, pendant la guerre, lorsque son mari fut tué, il la fit engager comme éditeur de la revue de mode féminine Dame. Mais cette générosité nostalgique connaissait des limites. Lorsque Anka écrivit un article dans lequel elle racontait que, dans sa jeunesse, le ministre lui avait donné un exemplaire des Ballades de Heinrich Heine tendrement annoté, il l'évinça de son poste pour en faire une simple rédactrice.

Irving s'attache moins à exposer ces aventures qu'a démontrer à quel point Goebbels fut efficace en tant que ministre. Parmi ses premiers collaborateurs, cent furent récompensés de la médaille d'or du parti avant de rejoindre les rangs de son ministère, et l'énergie de ces jeunes nazis endurcis, guidée par les compétences bureaucratiques des hauts fonctionnaires, lui permirent en moins de six mois, de "forcer quiconque travaillait dans le domaine de l'effort culturel allemand à adopter la ligne du parti, que cela soit dans le.s milieux du journalisme, de la littérature, de l'édition, jusqu'à l'opéra, au théâtre et au cinéma". Une imposante Chambre de la culture se fixa pour objectif l'élimination de la musique atonale, "nègre" et "juive", ainsi que de l'art surréaliste, du cubisme et du dadaïsme, et dès le mois de novembre 1933, Goebbels put déclarer "le vieux libéralisme décadent et véreux terminé". Ce n'est que plus tard qu'il soupçonna que ce qui restait était mortellement ennuyeux et que les jeunes Allemands commencèrent à exprimer en douce leur protestation à travers le swing américain. Irving insiste sur l'affinité naturelle de Goebbels pour la radio. Il fut conscient dès le départ de son rôle clé dans l'effort de diffusion de l'information culturelle à un large public, et il incita les industriels allemands à s'assurer que les postes de radio étaient suffisamment bon marché pour que chaque famille puisse en être équipée. Irving écrit: "Les émissions radiophoniques connurent en Allemagne une expansion comparable à nul autre pays européen d'alors. De quatre millions d'auditeurs en 1933, le chiffre s'est envolé jusqu'à vingt-neuf millions en 1934 et quatre vingt dix sept millions en 1939."

Une fois atteinte la capacité technique de toucher de vastes auditoires, le contrôle rigoureux des diffusions d'informations, l'élimination des possibilités de dissidence publique, la dramatisation de la diffusion des déclarations politiques et des victoires de l'Etat et l'audition obligatoire des discours de Hitler, permirent d'assurer un degré de contrôle de l'opinion publique alors impossible dans les Etats démocratiques occidentaux. Goebbels s'avéra également très ingénieux dans l'art d'influencer les opinions étrangères et, lors de la guerre contre la France en 1940, il fut aussi fécond en coups fourrés qu'il l'avait été lors de la campagne au terme de laquelle Bruening fut écarté. Pour répandre l'angoisse et le découragement parmi les Français, ses diffuseurs colportaient la rumeur selon laquelle le gouvernement Reynaud avait fui de Paris, encourageait tous les patriotes français à retirer leurs économies des banques avant qu'elles ne soient confisquées par les nazis, donnaient des conseils sur la façon d'échapper à une épidémie de choléra qui n'existait pas, répandaient des rumeurs de négociations de paix et déclaraient ensuite qu'elles avaient été coulées par les Britanniques. Les programmes radio de Goebbels citèrent également des passages du faux journal d'un soldat britannique qui décrivait ses exploits sexuels avec des femmes mariées françaises, encouragèrent les accumulations de provisions, et décrivirent des atrocités nazies imaginaires afin de provoquer la fuite des populations et l'encombrement des routes françaises. Dans son journal, Goebbels écrit: "Magnifique! Continuez à jeter de l'huile sur le feu". En 1940, Goebbels créa un nouvel hebdomadaire intitulé Das Reich, destiné à l'intelligentsia critique et aux les gens qui émettaient de sérieux doutes quant à l'avenir et que la propagande de la radio ne pouvait convaincre. Irving nous dit que Goebbels contribua à un éditorial régulier qui finissait par être cité dans le monde entier comme archétype de la politique nazie. Publié tous les samedis, Das Reich devint le porte-drapeau de sa carrière de journaliste. Il avait une belle maquette, sa prose était littéraire, ses photographies superbes. Il était particulièrement apprécié par le corps des officiers. Sa diffusion dépassait le million d'exemplaires — "un succès de publication rare auquel je n'étais pas totalement étranger", écrivit Goebbels.

Un de ses lecteurs les plus assidus était Victor Klemperer, un Juif converti marié à une Protestante, qui a vécu tout au long du régime nazi à Dresden, dans des conditions de grand dénuement et, de façon intermittente, de péril mortel. Professeur de langue et de littérature qui avait été chassé de sa chaire par les Nazis, Klemperer était fasciné par ce qu' il avait appelé LTI (Lingua tertii imperii), littéralement: "Langue du troisième empire", c'est-à-dire les formes et les tournures littéraires employées par le régime nazi et, comme le montre l'excellent journal intime qu'il tint durant toute la période nazie, il rassembla diligemment les formules typiques en vue de rédiger plus tard un ouvrage sur ce sujet. Il nota ainsi par exemple la richesse en euphémismes de la LTI pour désigner les liquidations officielles: "il s'en était allé" se substituait à "il avait été exécuté". Klemperer fut aussi impressionné par le talent qu'avait Goebbels dans ses éditoriaux de Das Reich de transformer les échecs, sinon en victoires, du moins en de nouvelles démonstrations du courage et de l'invincibilité allemands. Ainsi, à mesure que la guerre prenait un tournant défavorable le front allemand ne se rompit jamais, il devint simplement plus élastique et on rappelait constamment au lecteur que si pour leurs ennemis, la guerre commençait à peser, eux ne ressentaient aucune lassitude car ils savaient qu'ils ne combattaient pas pour des gains matériels mais pour leur culture.

De tels arguments perdirent de leur efficacité avec le prolongement de la guerre et, en effet, il n'est guère possible d'affirmer que la propagande de Goebbels connut encore de grands triomphes dans les dernières années de la guerre. D'un autre côté, il ne commit jamais l'erreur de verser dans la facilité ou l'optimisme. Un sens naturel de la prudence faisait qu'il évitait de revendiquer des victoires là où il n'y en avait aucune, comme le fit à la veille de l'effondrement des lignes allemandes à Stalingrad, Otto Dietrich, son rival détesté et secrétaire de presse de Hitler. Goebbels savait aussi d'instinct les histoires qu'il fallait camoufler et Irving fait ainsi remarquer au sujet de l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler que "Goebbels ordonna qu'on masquat l'ampleur du putsch, à l'instar de l'affaire Rudolf Hess (suite à sa fuite en Ecosse). Il ne laissa filtrer aucun mot sur les objectifs des conspirateurs, ni même sur l'étendue du complot qui s'entendait depuis les fronts de l'Est jusqu'à Paris et à Vienne. Les traîtres demeurèrent pour Goebbels "une minuscule clique d'officiers réactionnaires". Enfin, dans toutes ses allocutions au peuple allemand, il resta proche des réalités de la guerre, insistant constamment sur le fait qu'elle ne pouvait être gagnée que par des sacrifices de plus en plus grands.

La haine que nourrissait Goebbels depuis sa jeunesse contre les Juifs ne diminua jamais durant toutes ces années. Lorsque les Nazis vinrent au pouvoir en 1933, il avait cru que cela aurait été célébré et consacré par l'élimination totale des Juifs de Berlin et cet objectif demeura donc sa plus grande priorité durant la décennie qui s'ensuivit. En juin 1935, il surmonta l'opposition au sein du parti pour obtenir la nomination au poste de Président de la police de Berlin du brutal et immoral Comte von Helldorf, un antisémite féroce, lui confiant qu'à eux deux, ils "nettoieraient" la capitale. En novembre 1935, après l'assassinat à Paris d'un diplomate allemand, abattu par un jeune étudiant de 17 ans d'origine juivo-polonaise, il eut un rôle clef dans la coordination des horreurs de la Kristallnacht, n'hésitant pas à outrepasser son autorité pour donner des ordres à des officiels du parti et des unités de S.A. à l'échelle de tout le pays. Dans son journal intime, il écrivit: "Quelques fonctionnaires des gau ont des hésitations, mais je continue à pousser tout le monde. Nous ne pouvons pas accepter que ce lâche assassinat aille impuni. Que les choses suivent leur cours". La difficulté était, selon Irving, "que ni la grande masse des Allemands, ni leur Fuhrer ne partageaient cet antisémitisme satanique". Il y eût bien, comme nous allons le voir, quelques expressions individuelles de sympathie pour les Juifs durant la guerre et, en 1941, Bernard Lichtenberg, prévôt de la Cathédrale de Sainte Hedwig, fut arrêté et envoyé à la mort pour avoir voulu prononcer de sa chaire un discours contre de récentes mesures nazies. Mais il n'y eut jamais, ni là ni même avant, quoi que ce soit qui puisse être considéré comme une déclaration publique de solidarité envers les Juifs. En ce qui concerne Hitler, les vaines tentatives faites par le passé par Irving pour essayer de l'exonérer de toute responsabilité dans l'Holocauste, empêchent d'accorder une réelle crédibilité aux arguments qu'il avance. Il voudrait.nous faire croire que Hitler n'avait pas voulu faire subir de violences aux Juifs, mais avait eu plutôt l'intention de les déplacer de l'Europe vers Madagascar ou plus vaguement, "vers l'Est". Cela convenait à Goebbels qui savait et quelque fois même l'avoua dans son journal intime, que cette déportation ne pouvait qu'être par la force des choses synonyme d'extermination. Le seul problème, selon Irving, fut que Hitler avançait sans cesse des raisons pour retarder les déplacements, tant et si bien que la guerre éclata à l'Est. Dès lors, la machine se serait enclenchée d'elle-même, sans qu'apparemment personne ne l'eut ordonné, et bientôt des Juifs commencèrent à mourir dans des lieux comme Auschwitz, bien que non pas, nous assure une nouvelle fois Irving, dans des chambres à gaz. Comme dans ses autres ouvrages, on n'y trouve guère d'explications satisfaisante concernant le génocide juif. Certes, beaucoup d'informations émergent ici ou là. mais il est difficile de les mettre bout à bout. Même une déclaration de responsabilité dans l'Holocauste aussi explicite que celle du discours de Heinrich Himmler à Posen en octobre 1943 n'est mentionnée par Irving qu'en passant et sans détails.

Jusqu'à relativement tard dans la guerre des nombres conséquents de Juifs demeurèrent en Allemagne, à Berlin, à Dresden ou dans d'autres villes où ils étaient employés dans les industries d'armement ou de première nécessité. Il y a peu d'écrits sur leurs vies, mais Irving pose clairement qu'ils étaient assujettis à de perpétuels harcèlements: ils étaient forcés de remettre leurs biens privés, ils n'avaient pas le droit de voyager en autobus ou de s'asseoir dans les tramways, de posséder ou même d'utiliser une automobile, d'acheter du tabac, d'avoir un téléphone ou une radio. Ils ne pouvaient pas non plus fréquenter les bibliothèques publiques, visiter les musées, aller aux concerts, se faire couper les cheveux chez le coiffeur, avoir des animaux domestiques ou, lorsqu'il y eût le rationnement, recevoir les mêmes rations que les autres Allemands. La liste des interdictions était infinie et elle était toujours rallongée par la Gestapo, qui avait la responsabilité principale du suivi de ces mesures. Mais Goebbels y joua aussi un rôle non négligeable et c'est à lui que les Juifs durent un de leurs fardeaux les plus abjects. En septembre 1941, il persuada Hitler qu'il était d'intérêt public de faire porter aux Juifs un badge qui les identifierait en tant que tels, et il décida que le badge serait une étoile de tissu de couleur jaune, dans laquelle serait inscrit le mot Jude.

Dans son journal intime, Victor Klemperer nota: "Le badge juif, sous la forme de l'étoile de David, deviendra légal le 19-9. En même temps, déni du droit de quitter les limites de la ville. Frau Keidl, l'aînée, était en larmes, Frau Voss eût une crise cardiaque, Friedheim dit que c'était jusqu'à présent le coup le plus dur, pire que le fait d'avoir à donner ses biens privés. En ce qui me concerne, je suis si écrasé que je ne parviens plus à trouver la paix. Eva (son épouse), qui peut à nouveau bien marcher, veut se charger de toutes mes commissions. Je ne quitte la maison que dans l'obscurité et ce, pour quelques minutes. (Et quid de quand viendra la neige et la glace? Peut-être qu'alors le public sera devenu indifférent, mais ché so io?)".

A la grande surprise, et de Goebbels et de Klemperer, la mesure se révéla impopulaire. Lorsqu'il put se convaincre de retourner dans les rues de Dresden, Klemperer découvrit que beaucoup d'Allemands ordinaires sortaient des rangs pour échanger des salutations avec lui et que certains lui faisaient part de leurs déceptions et de leurs inquiétudes, sans la crainte de courir le risque d'être punis.

A Berlin, Goebbels apprit que dans les transports publics, des gens offraient leur place aux Juifs. Ces marques de sentimentalité le mirent en rage et il écrivit en réaction, dans Das Reich, un virulent article qui fut largement diffusé. Intitulé Les Juifs sont les coupables, il affirmait que "(c'étaient) les Juifs (qui) avaient voulu cette guerre et qu'à présent, ils l'avaient", et que donc, le port de l'étoile jaune était une "mesure hygiénique" contre des ennemis aussi ardents qu'implacables. Il aurait même ordonné des actions encore plus violentes si, selon Irving, Hitler n'avait continué à le retenir. "Goebbels était mû par la constante flamme d'un antisémitisme inexorable et inexpugnable". Mais Hitler, affirme Irving, dit à Hans Lammers, son secrétaire "qu'il voulait que la résolution du problème juif fusse renvoyée à après la fin de la guerre, un jugement que bien peu d'historiens semblent disposés à citer". Le lecteur aguiché qui serait à la recherche de preuves concrètes de ce jugement sera déçu par la note justificative d'Irving. Il y dit mystérieusement que: "La minute non-datée (mais printemps 1942) de Schlegelberger sur la référence de Lammers au décret de Hitler, se trouve dans BA file R-22/52; bien que listée sur leur feuille d'Analyse des Preuves Administratives, cette page fut enlevée du fichier précité par les officiels américains à Nuremberg."

Malgré les joies enthousiastes que lui procuraient les fruits du capitalisme — il prenait un plaisir presque sexuel aux derniers modèles Mercedes-Benz dont les fabricants veillaient à ce qu'il fut constamment approvisionné --, le national-socialisme de Joseph Goebbels était tout aussi profondément enraciné que son antisémitisme. Il était toujours, dans son coeur, ce révolutionnaire qui durant le Kampfzeit, avait admiré l'esprit de combat des brutes S.A. à Berlin et avait soupçonné les alliés munichois de Hitler de chercher à le convertir à des moeurs plus conservatrices. Il n'y avait rien de doctrinal dans sa philosophie. Il était moins intéressé par la nationalisation des banques et des usines que par la création d'une nouvelle nation dans laquelle les Allemands auraient été galvanisés par une énergie révolutionnaire invincible. Il était convaincu que seule une telle énergie pouvait vraiment guider la nation aux heures de ses plus grands défis. Après les premières victoires faciles de la guerre, il commença à affirmer que Staline et Churchill (pour qui il nourrissait, bien malgré lui, une admiration empreinte de jalousie) parvenaient à obtenir plus de leurs peuples qu'Hitler avec les siens. Il parla dans Das Reich, en février 1941, de la guerre totale et de sa portée. Six mois plus tard, il nota dans son journal intime: "le peuple a droit à une guerre socialiste". Personne au sein du parti n'y prêta grande attention jusqu'à la défaite de Stalingrad. Mais en décembre 1942, Goebbels attira l'attention de Hitler sur la Grande-Bretagne et son service obligatoire des femmes et poursuivit en disant qu'il n'y avait aucune raison à ce que des femmes allemandes sans famille et âgées de moins de 50 ans ne puissent travailler, nonobstant l'appartenance sociale, et que garçons et filles en âge d'aller à l'école pouvaient être mis à contribution dans la défense antiaérienne. lrving dit que Hitler formula de complexes objections d'ordre biologique, tandis que Martin Bormann répliqua sur un ton méprisant que Goebbels ne cherchait là qu'à atteindre les 10.000 personnes les plus fortunées qui vivaient comme s'il n'y avait pas de guerre et qu'enfin, Goering et le chef des ressources humaines, Fritz Sauckel assurèrent Hitler qu'il n'était pas nécessaire de prendre des mesures de crise.

Goebbels poursuivit sa lutte pour une mobilisation totale, affirmant que "la plus totale et radicale des guerres est aussi la plus courte" et en février 1943, dans ce que Irving décrit comme une tentative de mettre Hitler devant le fait accompli, il fit un remarquable discours sur la guerre totale au Sportspalast de Berlin, poussant 15.000 personnes au délire en leur demandant: " Voulez-vous une guerre totale? Voulez-vous une guerre, si besoin est, plus totale et plus radicale que celle que nous commençons à peine à concevoir aujourd'hui?" Ce fut, comme le démontre clairement lrving dans l'analyse fouillée qu'il fait de ce discours et de sa dissémination, le discours le plus éloquent de sa carrière, mais il n'eut pas de retombées. Bien que Goebbels eut rédigé de nouveaux plans de mobilisation qui devaient avoir pour effet de ratisser et de dénicher des masses impressionnantes de personnes pour le service de guerre, Hitler confia ces plans à des comités composés d'individualités qui n'étaient favorables ni à ceux-ci, ni à leur auteur. Car le fait était que Goebbels n'était guère apprécié à la cour de Hitler. Ce ne fut donc qu'après la tentative d'assassinat de Hitler du 20 juillet 1944 qu'il eût sa chance. Il joua en effet un rôle crucial dans la mise en échec du complot, comme le montre lrving dans son excellente narration de ces évènements, et il était à présent l'homme de la situation. Hitler lui donna enfin l'autorité dont il avait besoin pour insuffler l'effort de guerre d'une nouvelle énergie révolutionnaire et Goebbels écrivit alors: "le 20 juillet fut en fait non seulement le nadir de notre crise de guerre, mais aussi l'aube de notre résurgence". Mais bien entendu, il était trop tard. Les Russes étant déjà bien avancés dans leur marche vers Berlin.

Après Stalingrad, Goebbels avait confié à son attaché de presse Moritz von Schirmeister, que si les choses venaient au pire, il se tuerait et tuerait toute sa famille. Il semble n'avoir jamais flanché dans cette détermination et lrving termine son ouvrage sur une terrible description qui raconte comment Magda et lui tuèrent leurs enfants avant de se donner la mort. Avant sa propre mort, Hitler avait nommé un gouvernement suppléant, avec le Grand Amiral Donitz comme Président du Reich et commandant en chef, et Goebbels comme Chancelier du Reich, une position où le devançait toute une galerie d'illustres prédécesseurs, dont Otto von Bismarck. Son autorité fut courte, aux deux sens du terme. Irving écrit laconiquement que du Nord au Sud, son "domaine s'étendait d'un km, du Pont Weidendamm au Prinz-Albrecht-Strasse, et d'un peu moins que ça d'Est en Ouest".