Robert Hersant

"Précurseur et professionnel hors pair", mais aussi "inventeur du pluralisme de pacotille" et "homme de l'ombre et des coups défendus": dans une biographie qui vient de paraître, Le monde selon Hersant, Philippe Huet et Elizabeth Coquart dressent un portrait contrasté de Robert Hersant dont les journaux sont lus chaque jour par un Français sur cinq.

Les auteurs qui furent journalistes à Paris-Normandie (journal de son groupe), retracent l'itinéraire de ce fils d'officier de la marine marchande, né à Vertou (Loire-Atlantique) en 1920, qui créa son premier journal à 18 ans. Rouen cocktail, qui se voulait "le poil à gratter de la vie locale", ne franchira pas l'étape du deuxième numéro faute de moyens mais Robert Hersant a attrapé le virus de la presse. En 1940, alors qu'il militait jusqu'alors aux Jeunesses Socialistes, Hersant bascule dans la collaboration et participe, dans le Paris occupé, aux activités de diverses organisations de la mouvance ultra-nationaliste. Après la guerre, il sera emprisonné quelques semaines, puis condamné à dix ans d'indignité nationale et depuis, écrivent les auteurs, "ce passé ne cessera plus de le rattraper".

Après ses avatars de la Libération, il renoue avec la presse et fonde, en 1950, L'Auto-journal qui se veut un organe de "combat pour l'automobile" et qui éreinte à chaque numéro les constructeurs. Les auteurs s'attardent ensuite sur la mutation du "chevalier blanc de la presse automobile" en "noir Attila des journaux de province", comme ils le baptisent. Robert Hersant s'attaque d'abord au centre de la France et rachète, coup sur coup, à la fin des années 50, des titres modestes comme Le libre Poitou, Le Courrier du Centre-ouest, Brive-information, Le Rouergue républicain, qu'il fusionne pour constituer Centre-Presse. Après un tour outre-Atlantique où il fonde, avec l'appui du général Charles de Gaulle, France-Antilles, et un échec dans l'Oise face à émilien Amaury, il se lance à la conquête de l'Ouest et met la main sur Havre-Presse puis Paris-Normandie à Rouen. A partir de ces solides bases en province qui ne cesseront de s'élargir, celui que ses détracteurs n'appellent plus que le "papivore" prend pied dans la capitale et rachète, dans les années 70, Le Figaro, puis L'Aurore et France-Soir. Il devient alors l'homme de presse le plus puissant de France et tente sa chance dans la télévision en 1987 en rachetant avec Silvio Berlusconi La Cinq, qu'il dirigera jusqu'en 1990. Son seul véritable échec, selon Philippe Huet et Elizabeth Coquart.

Qu'est ce qui faisait courir Robert Hersant qui, à la fin de sa vie — il est décédé en 1996 --, continuait à acheter des journaux dans les pays d'Europe de l'est ? "Il n'était pas venu, comme beaucoup, humer l'odeur de l'encre d'imprimerie par distraction. C'était une vocation qui lui venait de son plus jeune âge. (. . .) Devenu grand patron, il retroussait encore ses manches au marbre d'une publication acquise au fin fond du bocage, redessinait une maquette, refaisait un titre (. . .)". Les deux biographes estiment que Robert Hersant a su percevoir "avant tout le monde" les mutations de la presse et fut à la pointe de "toutes les nouveautés technologiques" mais que son souci de "rentabiliser au maximum" se paya "au prix d'une information moulée, lissée, aseptisée". Ils se demandent si derrière cette ambition de bâtir "un Brasilia de papier" ne se cachait pas la volonté de prendre une "revanche au centuple sur un faux départ qu'on lui jetait sans cesse à la face". Lui, disait, énigmatique: "Je m'amuse. chaque jour que Dieu fait".