Norbert Elias
Norbert Elias

Norbert Elias est mort à Amsterdam en 1990, peu de temps après son 93ème anniversaire. L'importance de ses travaux ne fût reconnue qu'à la fin de sa vie. Il avait 57 ans lorsqu'il obtint pour la première fois un poste permanent à l'Université, et son travail n'a été largement diffusé qu'à la fin des années '60. Cependant, quand elle vint, la reconnaissance, elle fut conséquente : Docteur honoris causa, prix et décorations des gouvernements européens... Loin de se complaire dans les lauriers, Norbert Elias augmenta sa production scientifique, écrivant plus de livres durant la décennie de ses 80 ans que pendant l'ensemble de sa vie. Il eut également des disciples, notamment aux Pays-Bas et en Allemagne, qui reprirent le flambeau après 1990 en publiant des fragments et des documents inachevés.

Norbert Elias naquit en 1897. Fils unique d'un fabricant de confection juif de Breslau, il eût parfois à souffrir dans sa jeunesse de l'antisémitisme. Alors qu'il exprimait son espoir de devenir professeur, un camarade de classe lui répondit : " cette carrière t'es interdite par ta naissance". Mais Norbert Elias faisait partie d'un groupe qui avait confiance en la culture germanique. La famille aimante, le monde rassurant des serviteurs et des gouvernantes que Norbert Elias décrit nous rappelle ceux de "l'enfance berlinoise" de son presque contemporain Walter Benjamin, bien que, contrairement à ce dernier, il fournisse peu de détails matériels sur les modes de consommation bourgeois de la Belle époque. De plus, Benjamin fut brisé par les évènements des années '30 et finalement se suicida, alors que Norbert Elias souligne à plusieurs reprises la confiance intérieure qu'il gagna dans ses jeunes années, lui permettant de surmonter la guerre, l'émigration et le long dédain du monde académique. Il rejoignit la division des transmissions en 1915, tout de suite après le lycée, et servit sur le front ouest. Comme tant d'autres, ses souvenirs de cette expérience sont constitués de séquences sanglantes. Puis il étudia la médecine et la philosophie à Breslau, déménagea en 1925 à Heidelberg, où il fréquenta le cercle de Marianne Weber, qui entretenait la mémoire de Max Weber. Karl Jaspers et Karl Löwith y avaient commencé à assimiler l'héritage wéberien. Demeurait également à Heidelberg un jeune américain, Talcott Parsons, qui présenta plus tard sa propre version, étroite et fonctionaliste, de Weber au public américain auprès duquel il devint très influent (version qui fut après guerre réexportée en Allemagne comme "kit intellectuel" du plan d'aide Marshall). Norbert Elias a beaucoup parlé des débats de cette époque, sur la sociologie de la connaissance par exemple, plus qu'à propos de la politisation des universités. Bien qu'étant sympathisant de gauche, il resta étonnamment étranger à la politique. En 1930, Norbert Elias déménagea à l'Institut de Recherches Sociologiques de Francfort, le Marxburg. Son compte-rendu de ses trois années là-bas est très austère. Il ne mentionne ni Erich Fromm, ni Leo Löwenthal, ni Paul Tillich, ni même Adorno, pourtant un ami proche. Au printemps 1933 il décida de quitter l'Allemagne. Ne réussissant pas à trouver de poste en Suisse, il vint à Paris où il se mit à vendre des jouets, reconnaissant qu'il n'avait pas d'avenir à l'Université, et déménagea une nouvelle fois, plutôt à regret, pour l'Angleterre. Un fonds de soutien pour les réfugiés juifs lui fournit une aide modeste qui lui permit de travailler dans la salle de lecture du British Museum et d'écrire son oeuvre maîtresse.

Le Processus de Civilisation comprend en fait deux livres dont le premier, La Civilisation des moeurs, est sans doute le plus connu. Dans cet ouvrage, Norbert Elias s'intéresse aux moeurs de l'élite: comportement à table, fonctions du corps, vie sexuelle, agressions, etc... Il dessine une structure du changement sur le long terme, de la fin de l'époque médiévale au début de la période moderne. à mesure que le seuil de la honte s'élevait des choses qui auparavant étaient acceptables devenaient inacceptables (comme par exemple se moucher dans la nappe); des comportements (tels que déféquer) étaient de plus en plus pratiqués dans des endroits particuliers à l'abri des regards. La chambre est l'exemple classique de l'évolution des frontières entre la sphère privée et la sphère publique. Dans la société médiévale les visiteurs étaient habituellement reçus dans la chambre, les lits eux-mêmes montrant le prestige et l'opulence de leurs propriétaires. Il n'y avait rien d'inhabituel à ce que des étrangers partagent un même lit et les auteurs de livres de savoir-vivre de cette époque considéraient cela comme chose normale. Un auteur anglais de la fin du XVe siècle donnait ce conseil: si vous partagez un lit avec un supérieur, demandez-lui quel côté du lit il préfère, ne vous couchez pas avant qu'il ne vous y invite ("cela n'est pas de la courtoisie"), couchez-vous droit et dites bonne nuit. Cependant il y avait des signes de changement.

De la Chambre, d'Erasme était encore principalement consacré aux attitudes à l'égard des autres, mais on commençait à entendre de nouveaux sons de cloche, faisant écho aux thèmes de la modestie et de la moralité. Les comportements changeaient doucement et la chambre devint un lieu de plus en plus privé au cours des deux siècles suivants, tout au moins pour l'élite sociale. Les injonctions morales des donneurs de conseils devinrent de plus en plus sévères. Un autre changement advint : l'habitude de dormir nu fit place à celle de porter des vêtements de nuit, habitude qui fut prise en Europe à peu près au même moment que celle d'utiliser une fourchette et un mouchoir. Norbert Elias suggère que la propension croissante à couvrir le corps, dans la chambre comme dans la salle de bain, donnait une nouvelle signification à la peinture de nus dans l'art.

Cela ne représentait pas un raffinement superficiel, affirme Norbert Elias, mais un tournant dans la structure des sentiments résultant d'un changement des relations sociales. D'où passage de la courtoisie à la civilité et à la civilisation; d'où également le second livre, qui propose un synopsis de la construction de l'état depuis l'aube du Moyen-Age jusqu'au XVIIIe siècle, au fur et à mesure qu'une unité politique plus puissante se constituait, revendiquant le monopole des taxes et de l'utilisation de la force. Ce processus a créé les circonstances dans lesquelles la violence privée fut domptée et les affects remodelés.

Au cours des années, les contraintes qui étaient personnelles et externes devinrent impersonnelles et intériorisées et que, prenant la forme d'une "nouvelle économie des instincts", elles devinrent automatiques — un processus du même type que celui décrit par Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, qui montre comment une attitude originellement religieuse se détache petit à petit de son objectif premier et acquiert sa propre dynamique comme pulsion intériorisée.

Le Processus de civilisation est un livre merveilleux, audacieux, comparatif, curieux de tous les sujets. Norbert Elias est très sensible aux lieux, qu'ils soient intérieurs ou extérieurs (je vous renvoie aux Scènes de la vie d'un Chevalier, à la fin de la première partie). Sa formation médicale, dont il souligne l'importance dans ses Réflexions, peut expliquer pourquoi il écrivit si bien à propos du corps, des gestes et des expressions du visage. Il est dommage qu'il n'ait rien écrit concernant Lavater et la physionomie.

Ces qualités se doublent d'une grande ambition théorique. Comme de nombreux auteurs de l'école de Francfort, il jouait Marx contre Freud avec bonheur. Il empruntait également des thèmes majeurs à la génération des fondateurs de la sociologie (à Weber sur la formation de l'état, à Sombart sur le luxe, à Veblen sur la consommation) et les utilisait pour servir ses propres recherches. La synthèse qui en résulte est complètement originale. Il y a des digressions, et parfois la matière déborde, comme lorsqu'il étudie les manières de se comporter dans une chambre au XIXème et au XXe siècle et ne résiste pas à un aparté sur les chemises de nuit contemporaines, avec une note de bas de page sur les pyjamas américains, mais, malgré la structure légèrement floue, l'argument principal est cependant toujours cohérent. Certains l'ont même trouvé trop cohérent, trop "horloger". L'accusation n'est pas juste : Norbert Elias présente un processus irrégulier, il est ouvert aux conséquences inattendues et aux variations nationales, et il n'oblige pas ses données à entrer dans son cadre d'interprétation.

D'un autre côté, on ne doit pas non plus prendre tous ses arguments pour argent comptant. Norbert Elias écrit presque uniquement à propos de l'élite séculière, et néglige la religion et les Eglises. Il place la date d'émergence de l'état moderne trop tôt et exagère la centralisation des pouvoirs. La cour, comme la bourgeoisie, s'élève toujours de manière à faire grandir avec elle les germes de la modernité. Certaines affirmations soulignées par Norbert Elias peuvent également être discutées. Il reconnaît que le terme "civilisé" a besoin de guillemets, mais cela ne le protège pas des critiques qualifiant son projet d'eurocentriste, et même de "raciste". Le dernier qualificatif est absurde car Norbert Elias avait une aversion congénitale à la fois pour l'arrogance colonialiste et pour le romantisme du concept du bon sauvage. Mais son livre est traversé par une logique récurrente, une forte bouffée d'humanisme évolutionniste. La distinction sur laquelle le livre repose, entre une "civilisation" française rationnelle, raffinée et une "culture" allemande tournée sur elle-même, vitale, organiciste, n'est plus guère intéressante aujourd'hui. cette distinction a pourtant joui d'une longue vie après 1945, notamment parmi les auteurs essayant d'expliquer la "déviation" hors normes occidentales des allemands. Mais elle demeure une division construite et surfaite. Les deux termes de Civilisation et de Culture sont en effet ambigus et ils sont traversés par de nombreuses similitudes qui mettent en question leur opposition nette. En toute honnêteté, Norbert Elias était plus original et plus attentif à ce qu'il écrivait que beaucoup de ses successeurs.

Le Processus de civilisation est un classique qui se lira différemment à mesure que les préoccupations changeront. Par exemple, la manière dont il a été utilisé dans les débats sur la "société permissive" et la "barbarie" moderne. Le livre suggère, quant il ne l'encourage pas, de nombreuses voies pour la recherche historique future. Norbert Elias écrivit sur l'invention de l'enfance avant Philippe Ariès et sur les massacres de chats avant Robert Danton. D'innombrables territoires vierges qu'il avait esquissé ont été depuis lors profondément dessinés. Son analyse de la vie de cour et du mécanisme royal (La Société de Cour, 1969) reste pleine de ressources non seulement pour ceux qui étudient les débuts de l'absolutisme moderne, mais également pour les historiens qui s'intéressent à des thèmes sociaux plus larges ou à des périodes plus récentes.

Durant les vingt-cinq années qui ont suivies l'achèvement du livre sur le Processus de civilisation, la vie de Norbert Elias fut agitée. Il obtint un poste de professeur chercheur à la LSE, déménagea à Cambridge avec son équipe durant la guerre, et fut même brièvement interné comme étranger sur l'Ile de Man. Après la guerre il enseigna dans le privé à Londres, puis rejoignit en 1954 le département de sociologie de Leicester. Là, Norbert Elias resta une sorte d'outsider, étranger aux paradigmes dominants de la sociologie à l'époque de Parsons et de Popper. Lorsqu'un étudiant diplômé le questionna à propos de ses précédentes publications, il marmonna semble-t-il vaguement qu'il avait écrit "quelque chose sur les moeurs". Entre 1940 et 1965 il écrivit très peu.

Le changement intervint dans les années '70, lorsque Norbert Elias fut cité par de jeunes sociologues européens et accepta des invitations dans les Universités et les Instituts du continent. Il sortit alors d'Angleterre. Pendant les années '80, il répartissait son temps entre le Centre de Recherche interdisciplinaire de Bielefeld et son appartement d'Amsterdam. Dans ses derniers travaux il développe des arguments qui découlent du Processus de civilisation, tout d'abord dans La Société de Cour, puis dans une série d'essais publiés à titre posthume comme Mozart, sociologie d'un génie, qui étudie les relations de Léopold et de Wolfgang Amadeus Mozart dans le cadre des contraintes de la cour de Salzburg. Il étend également l'analyse sociologique à de nouveaux domaines : à Francfort il encourage Gisèle Freund à écrire sur la sociologie de la photographie; à Leceister il travaille avec Eric Dunning sur la sociologie du sport. à côté de ces micro-intérêts, Norbert Elias écrivit aussi sur une large variété de thèmes généraux : la mort, le temps (cf. Sur le Temps, un essai sur l'histoire universelle du temps et de sa mesure, qui paraît au mois de juin chez Fayard) et l'utilisation des symboles dans la société. Tous d'importants essais marqués par un intérêt pour le développement de la société humaine dans son ensemble et le besoin de transcender les frontières des disciplines pour essayer de comprendre ce développement.

Les derniers livres sont étonnamment débarrassés à la fois de jargon et de références à des travaux d'autres auteurs. L'écriture de Norbert Elias peut être répétitive et a des points faibles. Il ne supportait pas facilement les sots et sa définition de la bêtise s'élargissait toujours davantage. Il était caustique lorsqu'il parlait des oeillères académiques, de l'érudition politisée et du manque de courage intellectuel. Pour Norbert Elias, les religions sont obscurantistes, les illusions nocives et le sociologue doit "détruire les mythes". Dans les Réflexions il traite avec mépris les modes, il s'en prend à la "corruption intellectuelle" et dresse une longue liste de choses qu'il n'aime pas, de l'opposition corps-esprit aux fonctionalismes en tous genres. Son austère droiture suggère une confiance sereine non dénuée de vanité. Lorsqu'Norbert Elias écrit : "j'ai toujours su que le haut du pavé intellectuel était du toc", nous entendons la voix authentique de ce Holden Caufield octogénaire et sans repentir.