Naguib Mahfouz
Naguib Mahfouz

Il est satisfaisant de savoir que les oeuvres de Naguib Mahfouz ont été traduites en français bien avant que le romancier égyptien n'obtienne le Prix Nobel en 1988. Dès 1970, les éditions Sindbad avaient publié Passage des Miracles, et elles continuent ce même travail encore aujourd'hui, désormais sous la houlette de Actes Sud. Il serait cependant injuste de méconnaître le travail accompli par d'autres éditeurs tels que Lattès, Denoël ou les éditions de l'Aube. Le résultat heureux est qu'on peut maintenant accéder à une partie non négligeable de l'oeuvre, ce qui ne doit pas faire oublier cependant que dans sa langue originelle, elle ne comporte pas moins de cinquante romans ou recueils de nouvelles. Pour ne parler que de celles-ci, Naguib Mahfouz en a écrit plus de deux cents, dont le recueil intitulé L'amour au pied des pyramides propose un choix, quatorze en tout, d'inégale longueur.

Au moment où paraissait en France la première partie de l'oeuvre de Mahfouz, et notamment sa fameuse Trilogie romanesque, on a beaucoup parlé de naturalisme, en s'appuyant sur des comparaisons avec Zola. Le propos paraît aujourd'hui d'intérêt médiocre, tant il devient évident que le caractère prodigieux de l'oeuvre de Mahfouz vient de son aptitude à transcrire, dans l'expérience vécue des personnages, la mutation sociale bouleversante,voire écrasante, qui est le fait de l'Egypte en tout cas depuis le début des années cinquante, avec la proclamation de la République et l'accès au pouvoir de Nasser. Mahfouz étend son champ d'observation bien au delà, puisque le dernier de ses recueils auquel L'amour au pied des pyramides emprunte une nouvelle date de 1996, vingt-six ans après la mort de Nasser. Mais il est certain que Le Mendiant, publié au Caire en 1965, reflète de facon tout à fait caractéristique le désarroi d'une certaine bourgeoisie cairote après une douzaine d'années de nassérisme. De toute façon, on peut considérer que la mutation de l'Egypte dont il est question dans l'oeuvre de Mahfouz recouvre un bon demi-siècle, et qu'elle commence avec l'élimination du Roi Farouk et l'évacuation des derniers Anglais. Faut-il préciser que malgré la position extrêmement critique de Mahfouz à l'égard de ce qui se passe ensuite, il n'est pas question de parler à son sujet de passéisme. C'est précisément parce qu'il fait partie de ceux qui ont voulu le changement et qui ont oeuvré pour l'obtenir que Mahfouz a connu la déception et le désarroi, cet état caracterisant le héros du Mendiant, Omar al-Hamzawi, un avocat du Caire qui renonce à tous ses biens et avantages acquis pour se lancer dans une quête poético-mystique, où s' exprime surtout son refus et son manque d'intérêt pour le monde tel qu'il est devenu.

Ce côté tolstoïen donne à penser qu'il y a peut-être une ressemblance entre la Russie d'après le servage et l'Egypte nassérienne. Dès le XIXe siècle - celui de Méhémet-Ali, d'Ismail et du Canal de Suez - il s'était créé en Egypte une bourgeoisie éclairée, appuyée sur le capitalisme foncier, et qui ne pouvait survivre aux différentes réformes agraires lancées par Nasser. La société égytienne a du absorber en même temps le passage accéléré au developpement industriel, l'imposition du modèle soviétique et les effets d'une politique extérieure extrêmement agressive. L'oeuvre littéraire de Naguib Mahfouz ne raconte bien sûr rien de tout cela explicitement et directement, mais on peut aussi considérer que cette oeuvre est peut-être le meilleur moyen sinon le seul de comprendre comment les Egyptiens ont du passer des audaces flamboyantes et vengeresses de 1956, année de la nationalisation du Canal de Suez, aux humiliations non moins retentissantes de la Guerre des Six jours en juin 1967. Il n'y a sans doute qu'un grand auteur qui puisse faire comprendre ce que signifie pour un peuple cette mutation-là et quels en sont les effets, y compris dans la longue durée.