Taslima Nasreen
Taslima Nasreen

LETTRE DE DIVORCE

Si tu fais ton chemin, tu ne seras plus à moi

Tu seras le gigolo de toute une chacune.

Suivant n'importe laquelle

tel le vautour qui s'acharne

sur la forme et la substance

Tu t'en repais — ne percevant plus

La moindre différence

Entre le corps de l'amour et celui

de la femme payée.

A la poésie, tu préfères la ruse.

A la tombée de la nuit, ton sang n'est plus

que piétinement de mille et un chevaux

Sans bride — les ancêtres se réveillent

et tes hémoglobines dansent la rumba.

Je t'ai souvent parlé de clair de lune.

Tu es incapable de percevoir la différence

entre nouvelle et pleine lune.

A l'amour, tu préfères l'opulence.

Sous le talon de n'importe qui, tu aspires

La moindre goutte d'alcool, cet alcool bien aimé

qui t'imprègne de la tête aux pieds

Sans qu'un seul instant tu sois désaltéré.

Je t'ai souvent parlé de rêves.

Toi, tu ne vois aucune différence

entre égout et océan.

Si tu fais ton chemin, tu seras le gigolo

de n'importe laquelle.

Qui est à toute une chacune ne sera jamais mien.

FRONTIERE NATURELLE

Je vais aller de l'avant

Derrière moi, une famille entière qui me rappelle

Mon enfant qui me tiraille par les pans du sari

Devant moi, un mari qui bloque la sortie.

Mais je m'en vais.

Le seul obstacle, c'est une rivière

Mais je traverserai.

Je sais nager, mais ils me l'interdisent

Eux tous, ils ne veulent pas que je traverse.

Il n'y a rien sur l'autre rive, rien

qu'une vaste étendue de champs vides

Mais ce vide-là je veux le toucher

Ne serait-ce qu'une seule fois,

Courir contre le vent, dont les gémissements

Me donnent envie de danser. Un jour,

Vous pouvez en être sûrs, je danserai

Et puis je serai de retour.

Je n'ai pas joué au gollachut depuis des années

Je soulèverai un beau tintamarre un jour,

en jouant au gollachut.

Et puis je reviendrai.

Depuis des années, je n'ai pas pleuré

dans le giron de la solitude.

Un jour je pleurerai toutes les larmes de mon

coeur.

Et puis je rentrerai.

Il n'y a rien devant sauf la rivière

Et je sais très bien nager.

Pourquoi ne m'en irai-je pas ? je m'en vais.

SENTENCE DE MORT

Me voici devant vous.

Procédez à l'ultime examen.

Permettez-moi un dernier bain.

Enquerrez vous de mes dernières volontés.

Demandez-moi, sans doute, d'exprimer mes

souhaits

Quant au menu de mon tout dernier repas:

Un riz spécial ? des langoustes ? du koï frit ?

Un pickles à l'écorce d'orange amère ?

De l'hilsa à la moutarde ?

Les personnes que je souhaite voir - père,

mère, frères, amis ?

Quelqu'un de particulièrement proche, un être

très cher ?

Non, je ne souhaiterais rien de tel.

Plutôt que tout cela, vous auriez l'étonnement

De ne me voir exprimer

Que cet unique désir...

Si je vous dis que je veux un monde sécularisé

Pourriez-vous me l'offrir ?

Ou si je réclame que l'on brise les digues,

les murs, les barbelés et les frontières

entre nations ?

Si j'exige un monde sans classe, sans religion,

Où l'égalité entre les femmes et les hommes

existerait réellement enfin

Sauriez-vous me le donner ?

Pourriez-vous me faire entrevoir l'aube

d'un monde aussi beau ?

Si oui, j'irais à la potence en riant,

J'écouterais sans murmurer ma sentence

de mort.

Sinon, j'arracherais la corde, je m'évaderais

pour vivre encore et encore.

Vivante, tel une rizière aux trois quarts

submergée,

Je sèmerais le monde de mes rêves.

SOIF

(Noyant nos corps dans l'essence de parfum

nous nous ébattrons dans les filets du désir)

Mon plus cher souhait:

Demeurer à jamais

Au contact de ce trésor sans prix.

Si le chant de la pluie emplit enfin le ciel

J'offrirai mon corps à découvert

A ses baisers froids, je répondrai

Avec la tiédeur de mes lèvres entrouvertes.

Je languis d'être enfin à genoux

Dans l'abandon de tout palais, l'oubli

De tout empire.

étendez seulement les bras, cueillez

En une fois toute la chaleur de l'été

Son exquise douceur.

Réveillez l'appel du tambour, j'ai besoin

De la crue pour apaiser ma soif!

Que l'inondation me soit enfin refuge !

Oh, depuis si longtemps j'ai souhaité

Voir le sceau du sang anoblir

Les formes de ce corps trop virginal !

Pour toucher ne serait-ce qu'une seule fois

L'insupportable beauté --

J'abandonnerais monde et foyer !

(Traduction de Patrick Hutchinson)