Rada Ivekovic
Rada Ivekovic

Ce texte reprend, en les remaniant en partie, mes propos du séminaire La Nation mâle, tenu en 1995 au Collège International de Philosophie. Il a été prononcé au séminaire Les limites de l'exception, organisé par Eric Lecerf et François de Bernard.

-- Rada Ivekovic

Lorsque des écrivains, des philosophes, se détournent de leur travail véritable, la critique, vers le geste prétentieux du Démiurge, nous n'avons alors plus besoin de rien et la réalité a rattrapé le rêve. Dans le cas qui nous intéresse, le cauchemard communiste a été réalisé par les nationalistes. L'insomnie de la raison a créé des monstres... Ce n'est qu'au prix de la culture, renversée en son contraire (la violence exterminatrice envers l'autre, qui se révèle être suicidaire), que l'on peut ériger la nation en principe.

La fin de la Guerre Froide nous a laissé sans repères, sans valeurs. Ce qui a disparu avec la Guerre Froide, c'est la possibilité sécurisante de projeter sur l'autre tout le mal que l'on porte en soi. Si l'on ne peut le transposer sur l'autre, on est obligé de le reconnaître de ce côté-ci, en soi, en son propre pays. Et c'est autrement plus douloureux. Cela implique aussi que nous soyons beaucoup plus près à nous déchirer nous-mêmes. L'atomisation, l'effondrement, nous regagnent aussi.

Paradoxalement, la philosophie, la littérature, apparaissent comme des tentatives de raccommodage, de couture de la déchirure du monde. Il s'agit de reprendre cette béance qui ouvre sur le néant. J'ai dit paradoxalement, parce que la philosophie ou la littérature remplacent ou complètent en cela l'irremplaçable, ce qui est complet par excellence, la révélation. Il s'agit du Texte de l'origine, peu importe laquelle, du Sacré-même. Le paradoxe de l'unité première aussi bien du Texte que du monde réside en ce que celui-ci doit en même temps être fragmenté, lésé, profané, pour pouvoir montrer son unité, sa sainteté. Ce paradoxe poursuit l'homme depuis la nuit des temps et trouve son expression en l'insuffisance du langage. Le langage ne peut embrasser ce qui est sa condition d'existence, c'est à dire la vie, ni ce qui lui précède. Il le fait pourtant d'une certaine manière. Ce qui permet cette ruse du langage, c'est le temps, la distanciation dans le temps. L'être humain est toujours né à (dans) une langue déjà existante, quoique la langue ait également une dimension individuelle. Avec l'écart temporel (de l'origine racontée dans le Texte) - apparaît l'abstraction. Cette abstraction est la littérature, la philosophie, l'histoire etc. Elle est la culture.Elle a ceci de particulier qu'elle fabrique de la différence au moyen du temps. Cette production de la différence, aussi contradictoire que cela puisse paraître, est en même temps la tentative de recoudre la blessure du monde.

Dans des périodes particulières de crise, lorsque ce clivage entre la réalité et l'idéal se creuse, l'effort pour le raccommodage redouble. Un tel clivage peut apparaître en un même tissu social, mais il peut également être provoqué (en exaspérant la différence) là où sa dynamique n'est pas jugée suffisante en vue de l'effet souhaité. De tels clivages se forment, existent ou sont créés exprès entre des mondes voisins. Je pense en particulier au gouffre qui sépare l'Occident/Nord et le reste du monde. Une partie de cet ensemble s'articule (ou est articulée et anticipée) comme le monde de l'Islam. L'on produit ainsi ce monde de l'Islam en tant qu'Autre de l'Occident, en une nouvelle dichotomie qui peut-être par-là se reconstitue depuis la Guerre Froide. La diabolisation de l'Islam est un fait mondial (la Bosnie-Herzégovine n'en est qu'une version peu originale) en tant qu'expression du nouveau stéréotype. Mais il a d'autres formes également, l'Islam n'étant pas la seule incarnation possible de cet Autre appelé Orient, mais seulement celle qui est en ce moment la plus voyante. Et l'Orient n'est pas la seule figure occidentale de l'Autre.

La Révélation est un monde en soi, ou dans le pire des cas,elle est parallèle au monde. Mais personne n'a directement accès au Texte qui est comme la Loi dont l'accès est défendu par de nombreuses entraves.L'homme ordinaire (en principe au masculin), peut entendre la Révélation, la copier, la transmettre. Il n'en est pas l'auteur, il n'est donc pas Dieu, mais le représentant (l'ambassadeur) de celui-ci. Là où Dieu n'est pas encore mort, l'homme apparaît comme épi-sujet. Par son rôle, il permet le fondement de la loi et de l'ordre, légitimant par-là la domination ainsi que son propre rôle. C'est justement là la production de la différence dont nous parlions. La différence s'exprime philosophiquement en tant que différence entre le sujet et l'objet. Elle est aussi à la base de la dynamique occidentale. Cette auto-fondation dissimule le vide de la fondation, de l'origine; elle cache le fait qu'il n'y a pas d'origine à partir du même, mais seulement à partir du différent, de l'autre et des croisements. Les fondements ou l'origine dans l'autre ou même simplement auprès de l'autre (l'autre principe, l'autre sexe, l'autre tribu...) menacent l'identité du même quand celui-ci est particulièrement en questionnement. être réduit ainsi à une origine hétéronome serait égal à une chute dans le néant pour l'identité qui tient encore fort à une origine (texte, nation, loi, etc) et qui n'accepte pas le changement, le mouvement, l'absence de fondation. L'origine doit donc être dissimulée, reconvertie, masquée. C'est là le devoir de la Révélation, de la loi du père et, en dernière analyse, de la littérature aussi.

La philosophie occidentale, comme la littérature, a fait les deux: elle a dissimulé les fondations par l'auto-fondation en une origine autistique. Elle a également démasqué l'inexistence de fondements, et a donc procédé au dévoilement de l'intenabilité de la thèse sur l'origine autistique à partir de soi-même.

Ailleurs, par exemple en Inde, les choses se passent autrement, puisque il y a des "révélations"qui ne fondent rien, qui ne développent pas une métaphysique du sujet, ne proposent pas de formule universelle, et où donc la philosophie n'a de fonction qu'à guérir l'homme de son penchant métaphysique et ontologique qui est inscrit, telle une erreur, par le karma (le principe actif, matériel et donc dynamique) dans le comportement humain et surtout dans la sphère du désir et d'Eros dans tous les sens. Ainsi, ces philosophies sont nécessairement aussi des thérapies.

En Occident, avec la littérature et la philosophie, apparaît ce personnage paradoxal, l'auteur, une forme du sujet. Le devoir de l'auteur philosophe est, maintenant, d'analyser l'ordre symbolique, de montrer que le roi est dévêtu. L'auteur se plaît dans cette tâche subversive au moins depuis les Lumières. Cette jouissance est paradoxale, comme sans doute toute jouissance. Elle est quelque-peu masochiste (se qui ne l'empêche pas d'être un peu sadique sur les bords), parce qu'elle met l'auteur dans une situation de fragilité: il est menacé par le nouvel ordre qu'il introduit (en renversant le monde), par son objet, par ses concurrents. Il se confirme en se donnant aux autres, en s'adonnant à l'écriture comme à une dérive, à une trahison du Texte premier. Il recoud la déchirure apparue dans la Révélation par de nouvelles cicatrices dont chacune déborde du Texte premier. Ainsi l'écrivain s'aventure-t-il du livre vers le monde extérieur, et se perd-il en celui-ci. Ce hors-texte est sa malédiction, son égarement. Il est la part maudite de la modernité. La modernité occidentale, entendons nous bien, car il n'y a de modernité qu'occidentale. Elle est globalisée par le pire. Il s'agit de l'exil que l'Occident véhicule de part le monde, et dont parle Fethi Benslama. La littérature, la philosophie, la culture, ne sont que des manières de dire cette perte de la totalité originaire dont souffre l'homme moderne.

Le Texte prévoit la menace de sa propre inconsistance. Le langage porte en lui-même ce danger sous forme d'un pouvoir. Il prévoit sa décomposition en littérature. Le Coran se transmet, par exemple,comme ouvert à des sens multiples. La polysémie de la Révélation, qui lui est pourtant inhérente, met en question la Loi, elle représente la transgression de l'interdiction (paternelle) de liberté, elle représente une atteinte à l'échafaudage phallique de la lignée (du père) qui, s'il s'effondre, menace de nous emporter tous/toutes avec lui dans le gouffre. L'écrivain et le philosophe sont dans le risque, et la responsabilité ou le danger de l'écriture sont immenses. D'où le fait que les écrivains, les philosophes, sont les cible s des régimes non démocratiques s'ils pratiquent leur métier: car bien au delà du contenu, ils montrent par leurs écrits que la légitimité du pouvoir est douteuse, qu'elle repose sur une appropriation phallique, c'est à dire sur une usurpation. Ils montrent que le pouvoir est une fiction, au sens littéral ainsi qu'au sens figuré. Cette fiction, cette littérature marquent le partage entre nous et la totalité perdue, entre le particulier et l'absolu. Cette fiction a la fonction de souder la communauté autour d'une première différenciation donc,c'est-à-dire d'une exclusion fondatrice. D'après Benslama, ils'agit là de la seule véritable institution. L'autre face de la médaille de l'absolu est la déchéance.

L'Europe a touché à cette institution fondatrice, et doit donc chercher une autre manière de se fonder que dans le Texte de l'origine. C'est ainsi qu'elle en est arrivée à se fonder en se déclarant modèle du monde entier. Autrement dit, elle se fonde dans et par l'image universelle et humaniste qu'elle donne de soi, s'auto-légitimant en retour par les autres. Cette ruse meurtrière pour les autres par l'universel occidental qu'elle leur impose, est également suicidaire. Le changement moderne de paradigme est en même temps le dépeçage du mythe de l'origine comme dépeçage du corps paternel. Benslama appelle une telle chute des signifiants du Père l'exil vertical. Il écrit: "... l'Europe a aimé son exil, a voulu l'exporter vers le monde, y entraîner l'humanité, le lui imposer. Elle a usé de tous les moyens pour cette fin: la contrainte, la séduction, le secours, le commerce, l'exploitation, l'art, le discours, et la littérature aussi, qui comme le reste n'échappe pas à l'en-allée dehors. L'exil occidental est cette volonté de sortir la civilisation de la culture de l'origine pour inscrire en projet la communauté humaine. La culture de l'origine est celle qui soutient la présence permanente et immédiate de l'origine constituée dans une immobilité fondatrice,soustraite à la critique et au jeu".

Dans les cultures qui n'ont pas opéré le renversement, la transgression des injonctions du texte peut être dangereuse. Ceci est vrai également de ceux qui reviennent à une fondation dans la Loi, même si elles ne revendiquent pas le principe légitimateur de l'universalisme, comme c'est le cas de certains mouvements nationalistes. Il est vrai que ceux-ci ont la possibilité de faire appel aussi bien à la particularité (une démocratie "nationale", l'Etat) qu'à l'universalité (le dieu d'une religion monothéiste), et peuvent faire appel aux deux. Mais en dépit du conflit schizoïde de ces deux principes, c'est encore au sein du modèle occidental que l'on reste par les deux. Car, comme dit plus loin Fethi Benslama: "L'Occident n'est pas seulement un dehors pour les musulmans, mais le terme actuel d'un conflit interne". Une origine particulière ne peut plus être opposée à une origine universelle de manière efficace. Mais le système de l'Un ne permet pas de contestation. Celle ci n'est possible que par un renversement au moins partiel de ce système et son dépassement. En ce sens, des phénomènes de fondamentalisme, ou plutôt d'intégrisme, en hindouisme, parce qu'il ne s'agit pas de monothéïsme, n'ont pas de sens.

Le scribe ne se permettait point de contestation. C'est pourquoi sa place dans la hiérarchie était plus claire que la place du philosophe ou de l'intellectuel d'aujourd'hui, en temps de crise des valeurs et de crise générale.

C'est peut-être ainsi que celui-ci peut aujourd'hui avoir l'idée d'aller repêcher les mythes de fondation qui inventent une origine pure et absolument autonome de sa propre communauté, de sa tribu, de sa religion. Ce sont des mythes de réinterprétation de l'histoire qui doit prouver la naissance de soi-même à partir de soi-même et non à partir de l'autre, et manifester la vie sans convivialité. Le désert "nous" entoure... et il croît. Les guerres et les purifications ethniques montrent la force véritablement narrative et créative de ces mythes d'un renouvellement de l'origine. Pour arrêter la narration qui menace la fiction fondatrice de l'origine à partir du même (de l'Un), au plus loin du récit lui-même, la "pratique" de la purification ethnique et idéologique est plus fonctionnelle. Dans ces conditions, au sommet du conflit, l'Historien, le Philosophe, l'Ecrivain, l'Intellectuel en général a le choix de recourir ou non au fusil plutôt qu'à la plume. Il ne s'agit plus maintenant seulement de la fondation de la communauté au moyen du Texte, mais d'une inscription, dans le corps social, des frontières, de la coupure, qui séparera à jamais "notre" Loi de la "leur" et rassemblera ainsi la communauté: il s'agit de l'inscription de la matrice secrète de tout texte, n'importe lequel.

L'écriture n'est alors plus nécessaire ou bien, elle n'est plus qu'une mauvaise copie de la violence physique, car l'Ecrivain-Maître renvoie tout à la Révélation de sa propre vérité particulière comme seule vérité, ce par quoi il s'auto-proclame et s'auto-légitime, et ce par quoi il annonce son Etat (un Etat seulement pour son peuple) et donc sa Loi. Cette manière de souder l'unité du monde dans le tissu social sanglant est la plus efficace de toutes. Le but d'un retour du temps en arrière "comme si" est alors atteint, le passé lui-même est changé, un nouveau début est inventé dans le passé qui figure comme modèle pour le nouveau commencement préconisé. Rien de commun, de contaminé par la proximité de l'autre n'est plus reconnu, on procède aux changements de noms et de calendrier, et la (nouvelle) histoire redémarre à zéro. La différence entre le bien et le mal redevient claire, elle qui avait été provisoirement troublée par le mélange et la multiplicité, et donc par la culture. Nous n'avons plus besoin de culture. La jouissance du Maître se tourne maintenant vers le désir sournois, interdit et irrecevable de l'archétype du mal doublement refoulé. Vers l'ennemi, objet d'un désir pervers.

Et dans ces conditions, non seulement il ne peut être question d'un intérêt pour des philosophies lointaines, mais les conditions ne subsistent plus pour une quelconque philosophie. L'écriture, en tant que maintien des différences, a toujours eu la fonction d'un garant de la paix et du rassemblement. Mais quand la guerre devient une institution, quand on a recours à la guerre pour résoudre les problèmes, quand la guerre remplace la pensée elle-même, alors le langage perd tout sens , la philosophie perd sa raison d'être, et la littérature n'a plus rien à dire. Le philosophe devient alors le théoricien de la purification ethnique. La culture est remplacée avec succès par un ordre de brigands, par une discipline policière, ou par la loi militaire.

Mais si certains philosophes se rangent auprès des chefs de guerre nationalistes et deviennent leurs chantres; s'il est trop tard pour eux qui érigent la nation en raison en en faisant un contreproduit culturel, il n'est peut-être pas trop tard pour la philosophie.