Bruno Etienne
Bruno Etienne

On entend deci delà certains medias ou hommes politiques soupirer sur l'éventuelle absence de prise de positions des intellectuels à propos de l'Algérie: cette affirmation est totalement fausse en ce qui concerne ma profession qui depuis fort longtemps écrit sur le sujet mais pas dans le sens du consensus et de l'audimat .Mieux que cela encore nous sommes censurés ou tout au moins la presse refuse nos témoignages: c'est le cas pour moi et quelques autres.

L'amnésie et l'amnistie sont les deux abcès d'une mémoire sacrifiée, il faut donc essayer de reconstruire la mémoire collective gommée et croisée, en un double sens, parce que la dramaturgie du fait franco-algérien est une réalité fantasmagorique, et parce que les nouveaux croisés contre l'islamisme entretiennent la confusion. Il faut donc se résoudre à l'anamnèse et au travail de deuil des deux côtés. Or, dans les meetings politiques univoques, nous voyons la Jet Society qui, après la Yougoslavie ou le Rwanda — mais que l'on n'a pas beaucoup entendu sur Hebron --, s'intéresser enfin à l'Algérie, sans toutefois prendre l'avis de ceux qui ne se sont jamais tus (J'ai écrit Algérie, Cultures et révolution en 1976 !). Car la violence actuelle n'effraie que ceux, des deux côtés, qui ont besoin d'oublier celle d'hier. Alors, devons-nous participer à la nouvelle bataille d'Alger ?

Les Algériens veulent, à la fois que nous prenions partie, et se mettent à hurler dès que nous intervenons. Il se peut qu'avec le Procès de Maurice Papon commence enfin le travail de deuil sur Vichy. Bien entendu il n'est pas encore question de Papon Préfet de Constantine, ni de Papon Préfet de Paris, à l'époque où la Seine charriait les cadavres d'Algériens. Comment imaginer faire ce travail de deuil sur l'Algérie. En tous cas nous ne pouvons pas compter sur nos amis algériens pour nous aider à le faire: il ont tellement de mal à se dire la vérité à eux-mêmes: qui a tué le million et demi de martyres, qui a égorgé 377 hommes en une nuit dans la mosquée de Melouza, qui a mis des bombes tuant des femmes et des enfants ? Qui a coupé des nez, des couilles ? On ne négocie pas avec les égorgeurs ? La France a bien négocié avec ceux qui ont assassiné les chefs historiques de la révolution algérienne. Qui a tué Abane Ramdan? Qui a tué Khider? Qui a tué Krim Belkacem? Où est passé le trésor du F.L.N.? Est-ce que le clan des Boussouf-boys est né de l'imaginaire anti algérien ? Qui a tué le jeune ministre Khemisti ? Comment est mort le Colonel Zbiri? Qui a protesté lors de l'affaire Benzine, lorsque la sécurité militaire enleva et tortura le fils de son épouse française? Où étaient les beaux esprits lorsque la sécurité militaire a commencé son travail de répression ? Qui a écrasé le Printemps berbère? Et puis, plus près de nous qui a tué notre ami Mecili? Paris a renvoyé son assassin à Alger! Lorsque Benjamin Stora et Mohamed Harbi ont sauvé l'honneur, où étaient les intellectuels algériens et français? Où étaient-ils déjà lors de l'assassinat crapuleux de Jean Senac et celui plus surprenant de Medeghri, ministre de l'intérieur.

Où étaient les intellectuels lorsque le FLN a doté l'Algérie du code de la famille le plus réactionnaire de l'histoire du droit musulman? La France soutenait a fond ce régime qui arrête le processus démocratique: la presse française et les intellectuels se réjouissent avec la gauche algérienne alors que le FIS n'avait pas gagné les élections, que les Algériens n'étaient pas devenus brutalement intégristes,mais avaient voté contre le FLN! Enfin qui a tué Boudiaf, un islamiste ou la mafia? Qui a tué Merbah, lui-même ex-patron de la Sécurité Militaire? Qui a tué Belkaid, Hardi, ministres? Et bien entendu, Benhamouda? Je me pose même des questions quant à la terrible exécution de mon ami Boucebci. En tous cas, il semblerait que tous ceux qui ont tenté l'expérience démocratique à partir de la négociation ont été systématiquement éliminés par l'avatar mafiosiste de la Junte militaire.

Qui a empêché certains leaders modérés de se présenter aux élections, l'un Taleb Ibrahimi parce que sa femme était "étrangère" libanaise, l'autre, Rhéda Malek parce qu'il n'avait pas obtenu assez de signatures, un autre enfin sans explication ? Qui a pu vérifier sérieusement le déroulement de celles-ci ? Vous avez dit "démocrate" ?

Mais, où étaient les intellectuels lorsque le peuple algérien fut écrasé physiquement par sa propre armée en 1984, à Constantine en 1986, à Alger en 1988, où des centaines d'adolescents sont massacrés. Sans parler du maquis Bouyali. La Gauche française est complètement absente, y compris lorsque la répression s'abat sur des militants islamistes emprisonnés dans des camps dans le Sud algérien. Alors aujourd'hui, il est facile de faire pleurer Margot en nous parlant de Démocratie. Parce que, disons le tout net, le radicalisme de la violence en Algérie est le produit de ce pesant silence devant la responsabilité écrasante de l'échec des élites algériennes, donc de notre échec. Or, certains voudraient aujourd'hui nous faire prendre ce radicalisme pour une cause essentielle.

L'amnistie rend encore plus complexe la relecture de notre amnésie. Certains historiens pensent même que la loi est un obstacle à la connaissance: je ne peux pas soutenir sans perdre un procès que la torture était généralisée en Algérie, même si le Général Massu et d'autres nous l'ont confirmé sur les étranges lucarnes. Le problème ne peut être résolu que par l'anamnèse, puisque l'Algérie est pour nous le lieu catastrophique d'un être non émancipé à cause de l'idéal universaliste de l'Algérie française, nous sommes tous des frustrés de l'universalité, et le fait franco-algérien est l'écriture extrême de l'entrée de l'Algérie dans son Histoire moderne. Si l'Algérie est arabe et musulmane — et, en partie, berbère — elle est aussi l'échec de la part des Lumières qu'il y avait dans la colonisation, voilà pourquoi la Gauche est incapable d'intervenir. Il est aisé de l'accabler, il est beaucoup plus difficile d'aller vers l'arrière pensée, dans la brume du non-historique, pour retrouver les restes oubliés des traces illégitimes.

Alors, la Gauche algérienne, les démocrates algériens, les ex-terroristes, et les Staliniens préfèrent se passer de démocratie, plutôt que de laisser la victoire au Peuple algérien. Comme je soutiens que le Front Islamique du Salut et le Front National sont des partis politiques comparables en bien des points, je suggère à la Gauche française de suivre l'exemple de la Gauche algérienne. Le F.N. gagne les élections à Vitrolles: il n'y a qu'a interdire la démocratie aux peuples qui votent mal ou changer de Peuple. Il nous restera touiours les yeux pour pleurer...