Kenzaburo Oe
Kenzaburo Oe

Dans les oeuvres de William Blake, le mot "Japon" apparaît selon mes calculs six fois et chaque fois utilisé de manière à dénoter la terre la plus éloignée de Londres: "Traverser comme l'éclair l'Europe et l'Asie jusqu'en Chine et au Japon". Et même si le Japon n'est plus aussi distant de Londres, on est certainement beaucoup plus éloigné que ne le laisse imaginer le producteur de télévision japonaise lorsqu'il envoie son équipe de caméramen enquêter sur les restaurants et les antiquaires de Londres. La distance qui sépare le Japon de Londres est certainement plus grande aussi que l'estimation donnée par Kazuo Ishiguro dans sa belle et sobre prose.

En tant que Japonais en visite à Londres au jour J-5, j'ai ressenti avec une acuité particulière combien étaient distantes nos deux cultures. Ceci est bien sûr le résultat d'une méfiance qui perdure depuis que le Japon a montré son incapacité à assumer ses responsabilités pour ses actes d'agression pendant la seconde guerre mondiale. Et il me semble que pour sa part le Japon n'a pas d'autres choix que s'efforcer aujourd'hui de combler ce fossé. Cependant, le fossé entre le Japon et la Chine d'une part et le Japon et la Corée d'autre part est peut-être plus important que celui entre le Japon et l'Angleterre. Après mon voyage à Stockholm pour recevoir le prix Nobel de littérature en 1994, le premier pays étranger que j'ai choisi de visiter était Séoul. A mon arrivée, en dépit du fait que j'étais en possession du visa approprié, on m'a refusé le droit d'entrer et obligé à attendre péniblement pendant plusieurs heures. Ceci avait sans doute un rapport avec mon soutien au Mouvement démocratique coréen vingt ans auparavant et l'ordinateur de l'aéroport de Séoul avait apparemment une meilleure mémoire que l'ambassade coréenne au Japon.

A une conférence conjointement tenu, l'hiver dernier, par des groupes coréens chrétiens et des intellectuels japonais, il m'a été donner de rencontrer pour la première fois des écrivains comme Kim Ji Ha. Bien que je ne l'aie jamais rencontré auparavant, je connaissais ses opinions par l'entremise du Mouvement démocratique coréen. Plus tard, il m'a été permis d'organiser une rencontre publique à Séoul dans laquelle des écrivains japonais pouvaient, pour la première fois, dialoguer directement avec des Coréens. Après mon discours, j'ai été confronté aux questions suivantes: "Nous croyons que les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki, les seules qui ont mis un terme à l'impérialisme japonais étaient providentielles. Pourquoi, alors, critiquez-vous la politique d'armement des Etats-Unis? Avez-vous vraiment l'audace de faire face aux comfort women de la seconde guerre mondiale et de continuer à tenir un discours sur le tragique sort des victimes des bombes atomiques ?"

J'ai répondu: "Les victimes des bombes atomiques ne désirent pas qu'on les utilise dans le but de relativiser les iniquités d'un pays qui a mis à exécution des atrocités telles que le massacre à Nanjing ou l'emploi de la prostitution forcée. Ils se tiennent aux cotés des morts Chinois en partageant les souffrances des femmes âgées de Corée pour réclamer avec insistance que le Japon reconnaisse sa responsabilité dans la guerre. Afin que cet épisode sanglant ne se reproduise plus à l'avenir et avec comme ultime but l'élimination totale des armes nucléaires, ils travaillent pour la réduction graduée des armements militaires dans toutes les régions. Moi aussi depuis trente ans, je participe à un tel mouvement". Mon interlocuteur, assez âgé, n'était pas satisfait de ma réponse et continuait à réprimander. A ce moment-là, des femmes coréennes protestèrent en lui disant que j'avais dit tout ce que je pouvais, et elles commencèrent à le pousser et piquer son derrière avec les pointes aiguisées de leurs parapluies.

J'aimerais penser que le fait d'avoir pu être ainsi à la fois critiqué et défendu signifiait que j'étais désormais considéré comme un proche du peuple coréen. Je ne peux cependant pas dire que les citoyens coréens se sientt ouverts à la littérature japonaise, mais celle-ci a été toutefois mieux reçue que la sous-culture japonaise, laquelle a été catégoriquement rejetée par le gouvernement coréen. La présentation de la littérature coréenne au Japon est également contingente. Ces dernières années, les efforts déployés par de jeunes écrivains coréens et japonais pour organiser des conférences ensemble auront été un signe bienvenu. Mais ils n'ont pas encore réussi à toucher un plus grand public.

Le fossé entre les citoyens japonais et les chinois est encore plus grand. Aucun écrivain étranger n'a eu un impact aussi puissant sur les intellectuels japonais que Lu Xun. Pendant les cinquante années qui se sont écoulées depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, probablement aucun autre écrivain chinois n'a autant joui des suffrages des lecteurs japonais que lui. Mais aujourd'hui, bien que la coopération économique entre la Chine et le Japon ait progressé, l'échange culturel entre les deux pays semblent avoir régressé. Après la fin de la Révolution culturelle, lorsque les préoccupations économiques ont prédominé, la politique a dominé les relations sino-japonaises et la littérature a été assujettie au contrôle politique.

En 1960, au moment des protestations contre l'accord de sécurité conclu entre le Japon et les Etats-Unis, je me rendais à Beijing en tant que plus jeune membre d'un groupe d'écrivains. Tout comme la faction d'avant-garde du mouvement protestataire des citoyens, nous avions été particulièrement fêtés et même nous avions eu l'occasion de rencontrer Mao Zedong et Zhou Enlai. Après avoir pris contact avec des écrivains indépendants et d'esprit critique tels que Laoshe et Zhao Shuli (tous deux étaient habituellement maintenus en silence), j'ai pu faire le lien avec la mémoire de Lu Xun. Aujourd'hui, s'il existe de nombreuses relations entre des écrivains japonais et chinois, et si parmi ces derniers certains sont régulièrement reçus en visite à Tokyo, aucun d'entre eux ne se dresse réellement pour défendre les droits de l'homme en Chine. Il n'existe pas plus d'occasions pour les écrivains japonais qui se rendent à Beijing d'avoir des échanges avec les jeunes écrivains critiques continuant la tradition de Zheng Yi, qui après les événements de la place Tiananmen a choisi l'exil volontaire.

En visitant la Chine dans les années soixante, au moment où les blessures infligées par l'armée japonaise étaient encore fraîches, nous ne pouvions que baisser la tête de honte. Pour nous à ce moment précis, rien n'a été plus encourageant que d'entendre: "en dépit de la haine que nous portons à l'impérialisme japonais, nous ne haïssons pas le peuple japonais", bien qu'il fut clair qu'au-delà de ce geste conciliant engagé par les officiels du gouvernement, il demeurait une profonde haine. Haine qui s'enracinait au plus profond du peuple et dont seule la littérature pouvait entreprendre l'investigation.

Actuellement, certains signes évidents montrent que la mémoire et la méfiance du peuple chinois — qui n'a jamais pardonné aux Japonais les atrocités commises pendant la guerre — reviennent à la surface et sont en train de prendre des proportions de plus en plus virulentes; le différend concernant les iles de Senkaku en est notamment un des symptômes. Parmi tant de signes, n'y a-t-il aucun espoir de voir un désir de réconciliation naître spontanément entre les peuples de ces deux pays? La littérature se doit de servir de voie de médiation pour une telle réconciliation même si elle n'est malheureusement pas encore librement échangée entre les deux pays. Il me semble qu'à ce niveau la distance entre le Japon, la Chine et la Corée est plus grande que jamais.

Cependant à l'approche du siècle à venir, si on veut l'aborder sereinement, il faudra bien que le Japon adopte en perspective l'établissement d'une coopération et d'une conciliation avec les autres pays asiatiques. Il est intéressant d'observer à cet égard les efforts actuellement fournis par les écrivains. La presse japonaise est la plus libre d'Asie, mais ces deux ou trois dernières années elle a donné lieu à un curieux phénomène.

Alors que les commentateurs et experts politiques et sociaux maintiennent aujourd'hui une attitude précautionneuse à l'égard des questions nationales et internationales, ce sont les critiques littéraires, surtout les plus jeunes, qui se permettent de lâcher des "ballons d'essai". Ils n'ont pas le moindre savoir spécialisé sur les questions dont ils traitent. Ils ne peuvent pas non plus prétendre à beaucoup d'expérience directe. Néanmoins, ils élèvent la voix avec émotion sur toutes sortes d'événements courants. Au fur et à mesure que la démocratie née après la guerre commence à perdre ses forces et que les tendances réactionnaires refont surface, ces "ballons d'essai" sont lâchés de plus en plus fréquemment. Ce type de commentateur est sceptique quant à une réforme démocratique et ne croit pas à la nécessité d'une période de regret national suite à la défaite du Japon dans la seconde guerre mondiale. Les jeunes critiques littéraires d'aujourd'hui sont intensément nationalistes. Quand ils commenceront sérieusement à influencer les débats des commentateurs politiques et sociaux expérimentés et seront cautionnés officiellement par les spécialistes universitaires (qui les manipulent secrètement comme des marionnettes depuis le début), les idées qu'ils représentent seront considérées comme représentatives des opinions du peuple japonais tout entier. Je suis inquiet à l'idée que dans les années à venir, ces néo-nationnalistes vont occuper le devant de la scène dans les milieux intellectuels du Japon.

Masao Maruyama, historien éminent de la pensée politique japonaise, mort l'été dernier, s'est demandé pourquoi les divers savants et spécialistes du japon d'avant-guerre et de la période de la guerre ne pouvaient prévenir ni la montée d'un nationalisme japonais opposé à la modernisation, ni la guerre d'agression qui en résulte. Pour lui, la réponse se trouvait dans le fait que les divers spécialistes du Japon étaient cloisonnés dans leur spécialité respective. C'est pourquoi ils n'ont pas réussi a développer entre eux une façon de communiquer. Maruyama a envisagé et a travaillé en vue d'établir une société d'après-guerre dans laquelle les intellectuels japonais pourraient communiquer entre eux. Il y avait beaucoup d'intellectuels dans le Japon d'après-guerre qui étaient vraiment contrits de n'avoir pas fait partie d'un groupe de résistants avant et pendant la guerre. Pour emprunter les propres mots de Maruyama, ils ont formé une "communauté de pénitence". Moi-même qui ai consacré ma vie à promouvoir la démocratie dans la période d'après-guerre, je me vois contraint de reconnaître la situation. Cependant, c'est un fait que pendant la période d'après-guerre, ces intellectuels repentants ont essayé de créer une langue commune afin de transcender leur propre domaine de spécialisation. En empruntant à l'universel pouvoir d'imagination enraciné dans ce langage, ils ont cherché à promouvoir le meilleur avenir possible pour le Japon. Au coeur de cette intention et de cette attitude, il y avait le désir d'une véritable réconciliation avec le reste de l'Asie.

Il n'est pas difficile de comprendre les raisons pour lesquelles les néo-nationalistes ont concentré leurs attaques sur Maruyama. La méfiance et le mépris pour les idéaux démocratiques qu'il a embrassés dans l'après-guerre s'expriment quasi ouvertement parmi les critiques et les universitaires. Les "ballons d'essai" sur cette question des jeunes critiques ont réussi. Ma crainte est que cette attitude ne se propage parmi les Japonais sous forme d'un sentiment d'isolement pur et dur par rapport au reste du monde. Le langage couramment utilisé par ces néo-nationalistes pour étendre leur logique (ou illogique) est différent par nature de celui conçu par Maruyama. Ce dernier était conçu pour être utilisé comme un langage commun pour les intellectuels japonais et exprimé dans une langue japonaise digne, ouverte sur le monde. Les nouveaux critiques se sont éloignés intellectuellement et linguistiquement de ces avancées. La "communauté des repentants" pour la réalisation de laquelle la vieille génération a tant sacrifié n'a pas été maintenue par cette nouvelle génération. De plus, ces gens sont en train de se refermer contre l'Asie et le reste du monde. Ils n'aspirent pas à un langage universel. Si les néo-nationalistes réussissent à dominer les médias japonais, alors les politiciens conservateurs (il est douteux qu'il y ait encore des politiciens progressistes) qui ont tranquillement attendu ce jour, ainsi que certains bureaucrates et industriels, n'hésiteront plus à pavoiser sous leurs véritables couleurs nationalistes, aussi bien au niveau national qu'international.

Le Japon ne sera-t-il pas conduit ainsi dans le prochain siècle à devenir de nouveau le pays de cette planète le plus éloigné de l'Occident? Je suis extrêmement inquiet à propos de la situation intérieure du Japon et de la communauté internationale asiatique. L'utilité de ce pourquoi j'ai tant travaillé, par l'entremise de la littérature, est remis en question lorsqu'il se voit exposé aux critiques des néo-nationalistes. Mais la littérature n'a-t-elle pas régulièrement affronté, tout au moins depuis Cervantes, ce genre de dilemme? Outre le fait que je continue d'écrire, j'organiserai un séminaire permanent entre les écrivains d'Asie. Bien que ceci puisse paraître contredire les vues pessimistes que j'ai exprimé ici, je sais que parmi les jeunes chercheurs japonais, beaucoup ont appris à maîtriser le chinois, le coréen et même diverses langues des Philippines. Avec la coopération de ces jeunes érudits, j'aimerais promouvoir la discussion lors de ce séminaire dans les langues de ces différents pays, à propos de leurs littératures respectives. Si, de plus, nous utilisons l'anglais comme lingua franca du séminaire cela encouragera des efforts individuels en vue d'approfondir la compréhension mutuelle. Bien sûr, la participation des pays occidentaux sera la bienvenue. Je souhaite que ce séminaire devienne le futur centre des re1ations mutuelles entre les peuples d'Asie.