Francis Lalanne
Francis Lalanne

Pauvre France devenue aujourd'hui une république bananière, toute entière phagocytée par un pouvoir corrompu à l'extrême, une opposition tout aussi avilie par un monde politique dont les exactions sont couvertes d'immunités; un monde intellectuel et artistique endormi dans les délices de la rue de Valois, et comme président, depuis plus longtemps que la moyenne des rois, le monarque masque d'un droit républicain ressemblent fort, en pire, à ce qu'était ce fameux droit divin dont la république était censée abolir les privilèges. Tout cela sur fond de démagogie médiatique et de discours tronqués assimilant démocratie et liberté comme si la raison du plus fort avait quelque chose à envier à celle du plus nombreux.

Dans cette France défigurée la république des lettres a bien du mal à compter ses combattants. La dissidence est chèrement payée par ceux qui refusent l'establishment de cette France de la honte. Lorsqu'ils ne sont pas des hommes publics, ils sont persécutés par l'administration fiscale, condamnés à la ruine et poussés parfois aux pires extrémités au terme d'une lutte inégale et d'une pression souvent illégale de cette Gestapo moderne qu'est la DGI. Certains même sont poussés à un suicide moral ou physique n'ayant plus les moyens de faire valoir leur droit. Même punition pour l'homme public lorsqu'il est condamné pour crime de non collaboration. Pour lui le châtiment s'aggrave d'une peine de radiation du monde médiatique lorsque les campagnes de spoliation menées à son encontre ne parviennent pas à l'éloigner de son public. C'est ainsi que l'on voit des chanteurs populaires disparaître des ondes et des écrans; des auteurs à succès publier leurs ouvrages pratiquement sous le manteau quand ce n'est pas sous un faux nom ou à compte d'auteur; mis au banc de leur profession même par les artistes d'état; excommuniés par la presse d'état; une façon comme une autre de couper la tête à ceux qui osent dire non.

Je suis l'un de ceux là; cet article est peut-être mon dernier. Du temps où les rois n'étaient pas des monarques, les aristocrates constituaient un véritable contre pouvoir veillant en permanence à ce que le roi n'abuse pas de ses prérogatives. Au roi qui demandait au comte : "Qui t'a fait comte ?" le comte pouvait répondre: "Qui t'a fait roi ?". Il n'y a pas de liberté collective sans contrôle du pouvoir par un contre pouvoir. Ce qui manque aujourd'hui à notre démocratie décadente c'est une aristocratie intellectuelle et populaire capable de dénoncer les abus du pouvoir; une chevalerie moderne défendant le pauvre contre les excès de la classe dominante, car aucun système fut-il collectiviste n'empêchera jamais la constitution d'une caste privilégiée. Tous les systèmes y compris les systèmes socialistes ont été testés; aucun n'a supprimé l'injustice et la la misère; et je reste, en tant qu'anarchiste, convaincu plus que jamais que le meilleur système est l'absence de système. La lutte anarchiste est une lutte d'individu; une lutte semblable à celle de ces chevaliers, de ces aristocrates libertins avant que Louis XIV ne les transforme en parasites sociaux.

L'artiste aujourd'hui devrait tenir ce rôle mais la république française guillotine l'aristocrate lorsqu'il dénonce la monarchie républicaine. Voila pourquoi l'artiste peu à peu devient le contraire de lui-même, un aristocrate à la lanterne, un faux chevalier aux airs plus vrais que le vrai puisque le vrai devient minoritaire. Malheur aujourd'hui à qui ne fait pas partie de la majorité ! Il met en péril la démocratie ! Moi je vous échange un baril de Juan Carlos contre mille barils de Mitterrand car je préfère un roi sans pouvoir garant des libertés à un monarque républicain dictant sa loi.

C'est pourquoi je ne fête pas le 14 juillet car c'est pour moi l'avènement du terrorisme républicain. C'est pourquoi j'ai refusé il y a cinq ans de participer aux festivités du bicentenaire de la révolution bourgeoise baptisée, de manière éhontée, Révolution française. L'histoire de la République écrite avec le sang des pauvres gens n'est qu'une suite de confiscations du "droit des peuples à disposer d'eux-mêmes" par des oligarchies plus ou moins monarchisantes. Aujourd'hui la 5ème république tient le pompon avec une soi-disante gauche et une soi-disante droite, toutes issues du même vivier de hauts fonctionnaires se substituant à l'état, et apprenant à l'école du pouvoir qu'il n'y a pas de salut pour la France si elle n'est pas gouvernée par l'ENA. L'homo-politicus, dont le seul but est aujourd'hui d'arriver au pouvoir pour y rester et faire son beurre sur le dos du contribuable, n'a rien à envier aux ci-devant dont la particule condamnait au billot sous le règne de dame guillotine. De gauche et de droite les politiciens sont tous du même parti celui des énarques et c'est leur privilège qu'ils défendent en se faisant élire non l'intérêt de la France. L'intérêt de la France est celui des français mais on ne parle aux français que de la France jamais d'eux-mêmes. A quoi sert au français d'avoir une France riche si le français est pauvre ? A quoi sert au français d'avoir un franc fort si son pouvoir d'achat est faible ? Ce sont des questions parmi tant d'autres aujourd'hui.

Les libertés publiques ne doivent pas aliéner les libertés individuelles, le peuple seul doit être souverain. Ses représentants, s'il en faut, doivent appliquer la volonté du peuple et non pas faire appliquer leur volonté au peuple. Les représentants du peuple, s'il en faut, doivent être au service du peuple et non le peuple à leur service. Les libéraux sont les nouveaux staliniens car à l'instar de Staline ils ont l'air gentil; ce bon gros air de nounours rassurant, de "Mourrez nous ferons le reste !" de "Faites-nous confiance on se charge de tout, on sait ce qu'il faut faire nous; pas vous ! On est sorti de l'ENA nous; pas vous !" comme si l'ENA c'était la cuisse de Jupiter. Et ça vous regarde de haut, ça vous toise, et ça vous explique l'inexplicable et surtout l'incompréhensible, dans un charabia savantissime; et quand vous ne voulez pas faire semblent de comprendre ça vous envoi les C.R.S. ou les inspecteurs du fisc, mais ce ne sont pas eux qui frappent ce sont les employés de l'état. Et le citoyen de gober ça parce qu'il a été endoctriné, élevé depuis des générations et des générations dans l'idée qu'être un bon citoyen c'était savoir fermer sa gueule ou ne parler que par l'entremise d'un bulletin de vote à période fixe; que la liberté c'était de choisir entre deux figures imposées et toutes ces sortes de choses comme diraient nos ennemis anglais.

Voilà donc la pensée que nous célèbrerons en fêtant chaque année la prise de la Bastille: nous fêtons le coup d'envoi du terrorisme d'état, le passeport pour Robespierre, l'ascenseur pour l'échafaud... Avec les cérémonies du bicentenaire le gouvernement français avait déjà franchi les limites du ridicule mais en oubliant de s'incliner sur la mémoire des martyrs de cette boucherie sans précédant il outrepasse les bornes de l'abjection. C'est un peu comme si l'on omettait d'honorer la mémoire des six millions de Juifs exterminés dans les camps de la mort nazis. Il est vrai qu'il y en a qui préfèrent fleurir la tombe de Pétain. Parmi les martyrs de la terreur il y eut deux des plus grands poètes français, Jean-Pierre Claris de Florian, le propre petit neveu de Voltaire, auteur de ce merveilleux recueil de fables, joyau de sensibilité et d'esprit et surtout de cette chanson, la plus célèbre dans le monde et le temps de toutes les chansons françaises: Plaisir d'amour. Il fut exécuté à Sceaux en 1794 pour délit d'opinion anti-terroriste; et André Chénier l'admirable pour avoir oser prôner une révolution plus populaire que bourgeoise. Rédempteur de la poésie au siècle de la barbarie révolutionnaire. Ses idées libérales le conduisirent à l'échafaud en 1794, quelques jours avant la fin de la terreur. Mais il nous laisse une oeuvre considérable, tant par le fond que par la forme. Né à Constantinople en 1762 d'une mère d'origine grecque, son enfance fut bercée par la culture hellénique. On retrouve cette influence dans toute son oeuvre, et surtout dans sa poésie élégiaque. Avant de mourir sur l'échafaud, il se toucha la tête et dit à celui qui devait l'exécuter : "Pourtant, j'avais quelque chose, là ". Il avait aussi quelque chose dans le coeur : l'idée d'un monde meilleur où la beauté, l'amour ne seraient plus jamais bafoués, insultés, méprisés, broyés... Cette sensibilité nous parvient aujourd'hui dans chaque vers qu'il a écrit par-delà ses allusions constantes aux grands mythes antiques. Son frère, Marie-Joseph, choisit de collaborer avec les terroristes, en écrivant des hymnes à la haine, comme l'épouvantable "chant du départ " ("...et du Nord au Midi la trompette guerrière a sonné l'heure, l'heure du combat "; "Tremblez ennemis de la France, rois ivres de sang et d'orgueil, le peuple souverain s'avance, tyrans, descendez au cercueil "; "La République nous appelle, sachons vaincre ou sachons périr"; "Un Français doit vivre pour elle, pour elle, un Français doit mourir"). Il est mort dans son lit, sans avoir rien fait pour sauver son frère, et sa révolution a sombré dans les horreurs de la guerre. André a choisi de chanter l'amour. Il est mort guillotiné à 30 ans, mais son chant vit toujours.

LA JEUNE TARENTINE

Quel calme sombre et pur règne sur ce visage !

D'une profonde nuit c'est le ciel sans nuage...

Grand Dieu ! de la vertu c'est la tranquillité !

D'un coeur simple et sans art c'est la sérénité !...

D.A.F. de Sade

Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés,

Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez.

Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine.

Un vaisseau la portait aux bord de Camarine.

Là l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement,

Devaient la reconduire au seuil de son amant.

Une clef vigilante a, pour cette journée,

Dans le cèdre enfermé sa robe d'hyménée

Et l'or dont au festin ses bras seraient parés,

Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.

Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,

Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles

L'enveloppe. Etonnée, et loin des matelots,

Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.

Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine.

Son beau corps a roulé sous la vague marine.

Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher

Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.

Par ses ordres bientôt les belles Néréides

L'élèvent au-dessus des demeures humides,

Le portent au rivage, et dans ce monument

L'ont, au cap du Zéphir, déposé mollement.

Puis de loin à grands cris appelant leurs compagnes,

Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,

Toutes frappant leur sein, et traînant un long deuil,

Répétèrent : "Hélas ! " autour de son cercueil.

Hélas ! chez ton amant tu n'es point ramenée.

Tu n'a point revêtu ta robe d'hyménée.

L'or autour de tes bras n'a point serré de noeuds.

Les doux parfums n'ont point coulé sur tes cheveux.