Yeshayahou Leibowitz
Yeshayahou Leibowitz

Al-Youm al-'Ard, le jour de la terre, demain tout est bouclé: nous essayons de regagner Jérusalem avant la fermeture des Territoires "administrés" (on se demande par qui à Gaza!) et visiblement occupés par l'armée israélienne. La sortie de la ville est éprouvante: les "aigles rouges" ont dressé des dizaines de barrages de carcasses de voitures et de détritus de toutes sortes qui brûlent il faut éviter le cloaque des rues noyées dans vingt centimètres de résurgences d'égouts, les pierres au sol ou celles qui tombent sur le toit de la voiture en faisant un bruit auquel on ne s'habitue pas facilement...

Puis, les barrages de l'armée se succèdent jusqu'au "check point" où une voiture nous attend de l'autre côté. De jeunes soldats israéliens, blêmes de peur, nous arrêtent parce que Slimane Zeghidour, grand reporter à La Vie, bien que français, a une tête d'Arabe. Un sous-officier druze aux yeux bleus, un soldat noir (fallasha?), un jeune marocain qui n'a pas vingt ans, nous parlent en arabe. Pourtant en général on regarde d'abord la couleur de la plaque d'immatriculation de la voiture avant la tête des occupants mais ce soir tout le monde est à cran. Au passage de contrôle, un groupe de colons, que l'armée a du mal à contenir, manifeste. Ils ont la même tête de braillards que ceux de chez nous qui ont assassiné Jacques Roseau... Triste!

Cauchemar: je me revois, en décembre 1961, sur la route entre Oran et Sidi Bel Abbès. C'est vraiment la fin!

Yeshayahou Leibowitz ne dit pas autre chose lorsqu'il crie, depuis des décennies, que l'état d'Israël est en train de s'auto-détruire. Il me reçoit dans son modeste appartement, dans son bureau rempli de livres jusqu'au plafond — je repère tout de suite la Halacha de Maïmonide et il me dira que le livre auquel il tient le plus est effectivement celui qu'il lui a consacré (La foi de Maïmonide). Il est là devant moi, fragile avec sa calotte sur ses quatre-vingt-dix ans et pourtant le regard ne trompe pas: cet homme est la vigueur même, en lui converge toute la colère des prophètes d'Israël qui hurlent sur les méfaits du Prince.

Enseignant la science politique dans son croisement avec le champ religieux, et faisant travailler mes étudiants sur l'un de ses livres plus anciens (Judaïsme, peuple juif et état d'Israël), il n'était pas question que je vienne ici sans lui rendre visite. Dans un premier temps, mon idée était plutôt de lui rendre hommage après l'affaire du prix refusé pour son dernier ouvrage (Israël et Judaïsme, ma part de vérité), un peu comme un jour je crus honorable d'aller saluer Mircéa éliade avant sa mort: quelle arrogance prétentieuse de ma part! J'ai rencontré un jeune homme de trois mille ans! Fin, subtil, cultivé comme tous ces vieux Juifs de l'ancienne Europe, délicat, nuançant son français pour moi, mais ferme, dur, violent, précis, ne faisant ni cadeau, ni concession, et surtout pas de démagogie!

Bien que scientifique d'origine, Leibowitz a produit une oeuvre récente qui est à proprement parler au coeur de l'interrogation essentielle et actuelle en science politique par-delà le cas d'Israël: peut-il exister un état religieux? Bien sûr la réponse pour lui est négative. Par certains côtés nous sommes en présence d'un miroir inversé et homothétique à l'oeuvre de quelqu'un comme Darius Shayagan par exemple, mais très loin de la thèse de Dominique Colas et curieusement sur un tout autre registre que l'oeuvre de Raphaël Drai, avec lequel pourtant Leibowitz a quelques traits communs. Au moins leur immense culture talmudique par comparaison avec la maigreur des connaissances de certains auteurs à la mode sur la fin du religieux.

Leibowitz n'est ni humaniste — il récuse ce mot --, ni bien sûr athée ou même laïc! Il est tout au contraire un homme très pieux qui respecte le "joug" des obligations, et il est la démonstration éclatante que l'on peut, aujourd'hui, être, à la fois, un esprit critique et un homme de foi absolue sans concessions au mondain et au séculier.

Pour lui, un peuple défini par son état ne peut l'être que dans le sens mussolinien de "régiments de personnes guerroyant ensemble". Et l'état d'Israël n'a aucune légitimité ni aucune compétence pour définir qui est juif et donc à fortiori pour légiférer en matière religieuse.

La clé suprême de toute la pensée de Leibowitz tient en une phrase: "La vie n'a de valeur et de sens que dans le culte divin". à partir de ces deux considérations, sa logique devient implacable: le chemin le plus court de la civilisation à la barbarie passe par le nationalisme. Or Israël est un état comme les autres, c'est à dire nationaliste, patriotique, donc fasciste, qui détruit le judaïsme. Comme de plus cet état est l'appareil de l'oppression juive contre un autre peuple, il est devenu totalement illégitime. C'est l'armée qui possède l'état, et depuis 1967 elle a des comportements qui vont la transformer fatalement en armée "judéo-nazie". "La politique de conquête est une politique nazie" (p. 46 de I. et J.). Penser, affirmer que la nation, la patrie et l'armée sont "sacrées" le fait hurler d'horreur.

Au passage, Leibowitz règle quelques comptes avec les grands mythes de la propagande: l'antisémitisme est bien moins virulent que ne le prétendent certains, et la philosémie bien plus équivoque rien de ce que les Goyim attribuent au "génie juif" ne vient du judaïsme, que ce soit chez Chagall ou Einstein le seul miracle de la Diaspora est la survie du judaïsme, mais à l'intérieur d'Israël c'est encore pire: "Dans la démocratie israélienne il est interdit aux Palestiniens de manifester". Dayan était un voleur de biens publics, la Knesset est composée de clercs stipendiés, d'ivrognes, d'athées et d'apostats. Et l'état est dirigé par des profanateurs de Shabbat. Quant au "hooliganisme national", il est favorable à l'ouverture de camps de concentration pour les "traîtres comme moi".

On comprend mieux pourquoi l'establishment israélien n'a pas voulu lui remettre ce prix, d'autant plus qu'il rappelle que Shamir a participé au groupe (le LEHI de Y. Stern) qui avait fait des avances à Hitler.

Par-delà la violence du propos, il faut essayer de comprendre ce que ce sioniste convaincu veut dire aux siens et — bien que cela ne l'intéresse guère — à nous les Goyim. Car Leibowitz est juif sioniste, et c'est pour cela que sa voix est tonitruante. Elle s'appuie sur deux pôles: la Torah et les mitzvot. Rien d'autre ne présente le moindre intérêt et relève de l'hypocrisie ou du mensonge.

Tout d'abord il part d'un constat: on ne peut pas corriger l'Histoire, et il y a aujourd'hui deux peuples qui pensent avec la plus parfaite bonne conscience dans leur âme que ce pays est leur pays. Quelles que soient les erreurs de l'un et de l'autre il n'existe qu'une seule solution morale: le partage mais pas plus qu'Israël n'est l'état du judaïsme, la Palestine ne sera l'état de l'Islam: Israël est l'état de certains Juifs contemporains et la Palestine sera l'état de certains Arabes contemporains.

Pour lui la division drastique est entre ceux qui veulent un état national et un état dominant un autre peuple, et ceux qui veulent libérer le Pouvoir de cette tâche maudite en libérant la religion de l'état. Pour éclairer son propos, il me rappelle que c'est la loi de 1905 qui a sauvé le catholicisme, et que l'état d'Israël ne parvient pas à cette libération en particulier parce que les Rabbins "officiels" sont des "fonctionnaires concordataires", alors que l'essence de la religion est de s'opposer au Pouvoir.

Il n'y a pas d'état religieux parce que le sens de l'état est l'intérêt des hommes et non point le service de Dieu. L'essence et le sens politique de la religion ne peuvent être que de limiter l'autorité du politique par une opposition permanente contre le Pouvoir en vue de baliser ses limites.

L'Histoire n'a pas de sens religieux et même la Shoah n'est pas un problème religieux, sauf peut-être pour les chrétiens. La foi peut être un don elle est toujours un devoir le télos de l'homme est de servir Dieu or Dieu n'a besoin de rien la foi est une idée que l'homme a de son devoir et attribuer une volonté quelconque à Dieu est stupide. Seule la réalité de Son existence compte, et non point Ses attributs qui ne peuvent se nominer que négativement.

Le Mur occidental est un lieu d'idolâtrie.

Et si l'essence du judaïsme est le peuple juif, cela ne signifie point qu'elle soit liée à un pays, à une langue: d'ailleurs depuis le XIXe siècle la majorité des Juifs a rompu avec le judaïsme, et la judéité n'a plus rien à voir pour eux avec le judaïsme.

Au passage, je prends un réel plaisir à sa dissertation sur la Shekhina, car seule l'immanence divine dans sa présence/absence (Sakina, en arabe) m'intéresse dans les trois religions monothéistes, et je suis surpris que Leibowitz ne connaisse pas Ibn' Arabi ni à fortiori l'émir Abdelkader. Beaucoup de mystiques musulmans pensent comme lui à propos de l'état religieux. Il regrette d'ailleurs de ne pas savoir l'arabe. Et lors d'une conférence dans une université, il a été frappé en retour de la maîtrise de l'hébreu par ses interlocuteurs palestiniens.

Bien entendu il est très rude et surtout indifférent envers le christianisme, alors qu'il est plus nuancé sur l'Islam, à propos desquels il est sur la position de Maïmonide: le christianisme est un polythéisme et l'Islam un véritable monothéisme. En fait il pose clairement le débat de l'impossibilité du dialogue trilogique: si Christ est Dieu, le judaïsme est forclos et Mohammad est un faux prophète. Il est donc logique que la survie du judaïsme soit insupportable pour les chrétiens et relativement indifférent aux musulmans.

Enfin, ultime lucidité, Leibowitz pense que les états Unis n'ont plus aucun intérêt stratégique à soutenir Israël, et que celui-ci est dans la situation du Viet Nam du sud..." Tant que l'état d'Israël, dans son abyssale bêtise, sera persuadé que l'aide américaine se poursuivra éternellement, il ne sera pas intéressé par la paix".

Et ce vieil homme tonitrue en tapant sur son bureau: "Si nous continuons dans cette voie, l'état d'Israël sera détruit dans quelques mois".

Alors.

Seul, le Prophète ? Isolé ?

Je ne crois pas, car j'ai cru comprendre que d'une part le débat est rude sur son oeuvre mais au moins existe-t-il, l'affaire du prix en témoigne, et Leibowitz ne se prive pas de parler et personne ne l'en empêche sur ce plan les pays arabes ont des leçons à prendre !

D'autre part plus de mille soldats et officiers de l'armée israélienne ont refusé de servir cette année dans les territoires occupés et plus particulièrement à Gaza, c'est à dire plus que tous les réfractaires à la guerre d'Algérie pendant huit ans.

"Nul ne sait ce qu'est la guerre s'il n'y a son fils", disait Joseph de Maistre qui comme Maïmonide croyait au règne de la Providence.

Honni, certes, parce que les prophètes ont toujours raison. Trop tôt.

Comme la presse et les commentateurs unanimes ont admis que l'événement était historique et la chose irréversible, disons tout de suite qu'il s'agit là de l'emphase habituelle des médias en mal de titres à sensation, d'éphémère et d'événementiel, car rien n'est joué, tout est à faire et la route longue et parsemée de douleurs déchirantes. D'ailleurs, les médias ont déjà oublié la Palestine! Comme tout le monde a oublié que le problème est posé depuis l'effondrement de l'Empire ottoman, depuis les accords Sikes-Picot et la déclaration Balfour en pleine guerre de 1914-1918, comme tout le monde a oublié que les Palestiniens n'ont jamais accepté le grignotage de leur territoire depuis 1920, puis 1933, puis 1936, puis 1947. Tout le monde a oublié que l'ONU a créé DEUX états lors du partage, et qu'Israël autoproclamé n'a jamais accepté les frontières internationales.

Autrement dit, la Palestine et les Palestiniens ne sont pas nés en 1933!

Ces précautions étant prises, il faut comprendre pourquoi cet accord a eu lieu maintenant seulement et quels sont les obstacles à son application.

Plusieurs facteurs emboîtés expliquent le timing. Tout d'abord, l'effondrement de l'URSS, mettant fin à la bipolarité du monde, a permis la guerre du Golfe et celle-ci a rendu possible cet accord.

En effet, les acteurs secondaires (Israël, Syrie) ont compris que les grandes puissances ne leur laisseraient plus de marge d'autonomie: la leçon irakienne est rude et, dans le nouvel ordre mondial, Israël n'est plus un acteur indispensable. Les états Unis ont de nouveaux partenaires (Arabie Saoudite et Turquie) qui contrôlent le monde arabe et le monde islamique face à l'Iran. C'est la théorie du "Muslim Belt, car le problème crucial est désormais localisé vers les Républiques islamiques ex-soviétiques, dont certaines possèdent l'arme atomique !

L'ennemi principal (le communisme) ayant disparu, les états Unis et leurs alliés arabes dénoncent le nouveau péril: l'intégrisme musulman!

Israël a profité du fait que les Grands étaient occupés ailleurs et de la faiblesse de l'OLP pour négocier secrètement. Si l'opération réussit -ce dont je doute-, Israël aura joué le jeu et en tirera des bénéfices internationaux. Si l'opération ne réussit pas au bout des cinq années transitoires, Israël pourra rappeler que nous étions prévenus: les Arabes sont incapables de s'entendre entre eux, et dans les deux cas Israël s'est débarrassé de Gaza !

Les bons sentiments étant rares en politique, on peut se demander pourquoi l'OLP a brusquement cessé d'être une organisation terroriste! Peut-être, parce qu'elle est trop diminuée pour représenter un véritable danger face à la menace "intégriste" bien réelle après des années d'Intifada dans les Territoires occupés, et surtout à Gaza, où le Hamas prend le pas sur toutes les autres organisations. Seule l'OLP reconnaît Israël et accepte l'idée des deux états. Mais pourra-t-elle contrôler ses troupes ?

Les problèmes sont différents à Gaza et en Cisjordanie: alors que les élites y sont bien plus modérées dans celle-ci que dans celle-là, les difficultés peuvent venir de là. à Gaza, le Niet de certaines organisations produit déjà des conflits violents, et l'armée israélienne fait le "sale boulot" pour l'OLP!

Mais, en Cisjordanie, il en va tout autrement: les Palestiniens ont pris l'habitude de coopérer volens nolens avec les Israéliens et, après trente ans d'occupation, les partenaires se connaissent bien. Les gens ont pris l'habitude de gérer leurs affaires eux-mêmes, ils ont inventé des formes nouvelles d'administration et de gestion, sans tenir compte des états d'âme des apparatchiks de Tunis!

Et la première difficulté est bien là: que se passerait-il si des milliers de Palestiniens venaient à rentrer au pays?

En effet, un certain nombre de problèmes n'ont aucune solution dans les accords, dont il faut rappeler rapidement le contenu essentiel.

Un conseil élu dans les Territoires sera chargé de gérer l'autonomie pendant cinq ans. Mais les questions se posent:

- Quels Territoires? Y compris Jérusalem?

- Le mot "autonomie" est dit self government dans le texte, avec quel sens réel ?

- La juridiction, l'ordre public et la sécurité seront assurés par une force de police, mais l'armée israélienne garde le contrôle des axes routiers et assure la protection des "colonies de peuplement" qui ne seront démantelées qu'à Gaza.

- Le retrait des forces militaires de Gaza et Jéricho doit être achevé quatre mois après la signature de l'accord. D'ores et déjà ce n'est pas le cas.

- Les négociations doivent aboutir dans cinq ans sur le statut final, dont rien n'est dit.

- Les élections doivent avoir lieu dans les neuf mois qui suivent l'accord.

- Plusieurs accords intérimaires et comités mixtes sont mis en place, et il est fait appel à l'aide internationale sur le plan financier.

Il faut donc sérier les problèmes cruciaux:

- Celui de l'eau n'est pratiquement pas posé or, il est vital pour les Palestiniens, qui n'ont pas du tout les mêmes droits que les Israéliens sur ce plan-là.

- Le statut des "colonies" est imprécis, et les difficultés entre le gouvernement israélien et les colons religieux semblent sérieuses.

- Le problème de Jérusalem Est n'est même pas abordé.

En revanche, plusieurs points apparaissent comme positifs:

- La violence entre les différents opposants à l'accord est bien moins grande que ce que l'on craignait.

- Les états arabes de la région ont donné leur accord au processus, bien que les accords bilatéraux avec Israël soient loin d'être conclus.

La seule chose qui est irréversible est que les Palestiniens et les Israéliens ont accepté la légitimité réciproque.