Liliane Hasson

Liliane Hasson : L'Ombre de La Havane, recueil de Nouvelles de Manuel Granados, Miguel Mejides, Antonio José Ponte, Zoé Valdès et Carlos Victoria.

Il était difficile de trouver un titre qui convint mieux à ce recueil de nouvelles d'écrivains cubains que celui qui lui a été donné, L'Ombre de La Havane. Déictique, symbolique, spatial et temporel, il définit à merveille ce qui reste aujourd'hui de cette capitale un temps éclaboussée par la lumière des Tropiques. Tous les récits, ou peu s'en faut, sont interrompus par ces apagones (pannes d'électricité) qui tendent à se répandre dans toute l'Amérique latine, et jamais aux heures annoncées par les gazettes.Cinq écrivains cubains (en exil ou sur l'île) évoquent ici la capitale crépusculaire chantée par Lezama Lima et Alejo Carpentier et qui exlosa une dernière fois dans la fiction futuriste de Reinaldo Arenas, La Couleur de l'été. Quand un régime politique vacille sur son socle, il devient aussi ombreux que le paysage qu'il s'était efforcé d'obscurcir. Aussi peu ou pas de vindicte chez ces écrivains, mais des fantômes, des ectoplasmes, qui défilent et se faufilent entre les interstices du réel, tel le héros de la nouvelle éblouissante de Carlos Victoria qui, nu, s'enduit d'un étrange onguent pour sauter d'un immeuble à l'autre. Même plongée dans l'ombre, la pénombre, La Havane balbutie encore comme en témoignent les existences erratiques d'Antonio José Ponte ou le bigleux de Miguel Mejides. D'un noir tranchant sur un blanc insipide, le personnage principal du récit de Manuel Granados opte pour la résistance; dommage qu'il singe la langue des maîtres! Zoé Valdès, elle, vole aux mots ce que le réel lui refuse, dans une délicieuse vulgarité. Au terme de cet ouvrage poignant, récit d'une longue agonie, on se réjouit tout de même que la littérature, éternelle autre peau de la Havane, ait oublié de faire le mort.