Ben Okri
Ben Okri

Ben Okri étonne ici son lecteur autant qu'il étonne les dieux. Nous connaissions son versant réaliste avec cette rumeur de campagne électorale lors de l'accession à l'indépendance du Nigéria décrite dans La Route de la faim. Quoique déjà, cependant, apparaissait pour le lecteur attentif, dans le trajet du héros parmi la jungle, l'irruption d'un fantastique tout droit venu des mythologies orales. Dans Etonner les dieux, on plonge de la première à la dernière ligne dans un merveilleux qui s'avère plus proche de la fable philosophique que du conte de fées. Princesses, roi-prophètes, maîtres et licornes habitent un parcours initiatique qui mènera le héros, "né invisible", de la quête du secret de l'invisibilité à une "invisibilité supérieure". C'est autant une image des rites de passage du jeune africain dans la brousse qu'une généralisation du système de questions proposé par le sphynx à Oedipe. Car ici, onirisme oblige, le parcours est sans cesse balisé par des guides, des oiseaux, des nains, susceptibles des interrogations et des interprétations les plus obscures et cependant claires pour le sage. Quant au décor, toujours plus fabuleux, il n'apparait que pour disparaître. On est plus près de la poésie des Villes invisibles d'Italo Calvino que de l'univers codifié de la fantasy. Le héros traverse "L'avenue des miroirs", la "ville des pierres sensibles", visite "les marchés étincelants où les Invisibles du monde entier venaient acheter et vendre des idées". Il rencontre l'amour et la "dame extraordinaire" qu'il repousse finalement. La sentence ne tarde pas à tomber: "Tu as refusé d'aimer une illusion, alors tu devras aimer sans illusion". Ainsi, de saynètes en symboles, fantasmagoriques mais chargés de la quintessence de l'expérience, il connaitra le but: "Créer la première civilisation universelle de justice et d'amour". Ne serait-ce pas le but du peintre d'Un Amour dangereux, et celui de Ben Okri?

On ne saurait limiter Ben Okri à une quelconque africanité. Si, Nigérian, il écrit en anglais, c'est aussi, par une inspiration venu de particularismes locaux, pour intégrer l'universel. Et s'agréger à cette world fiction qui, venue de plusieurs continents, propulse dans la langue anglaise des imaginaires polymorphes. Les anciennes colonies britanniques renvoient au Royaume Uni un enrichissement inespéré de la littérature. Ainsi de Ben Okri, mais aussi de Vikram Seth, de Hanif Kureshi et de Salman Rushdie dont le Haroun et la mer des histoires permet également de tempérer et colorer le monde rationnel grâce à la poésie et à l'enseignement de contes qui puisent leurs matériaux dans des traditions excentriques et cependant vitales. Heureusement, les récits de Ben Okri et de Salman Rushdie n'ont rien du spiritualisme fumeux et à courte vue qui fait le succès des pélerins et alchimistes à la Paulo Coelho. Quelque part, avec leur intelligence du métissage des cultures, avec leur compréhension intime des ressorts et des perspectives de l'homme, ils redonnent foi en l'humanité. Malgré une conclusion un peu trop joliment idéaliste de réconciliation par la "créativité et la grâce", il est peu de livre aussi entraînant et lumineux que cet étonnement des dieux.