Khalil Gibran

Encore un livre sur ce porteur de vérités simples. Jean-Pierre Dahdah, un des traducteurs les plus inspirés de l'oeuvre de Khalil Gibran (1883-1931), notamment du Prophète, et fidèle à son message "messianique", a tenté dans cette véritable somme biographique de rendre compte de la trajectoire fulgurante d'un homme dont le verbe retentit encore à travers le monde, porté par son souffle spirituel inépuisable.

Amorçant son voyage au coeur même du pays des cèdres (le Liban), Dahdah édifie le cadre dans lequel s'est épanoui la jeunesse de Gibran, cadre antique bercé par un passé riche en légendes et où les noms des lieux sont synonymes de beauté teintée de religiosité: El, Baal, Adonis, Astarté, Myriam... ou vallée sainte, montagne sacrée, cèdres millénaires, rivières écumeuses... un parcours nécessaire pour comprendre et cerner le lexique de base de l'oeuvre de Gibran. Evoquant par la suite les origines de son personnage, l'auteur étale les ramifications familiales, ethniques et religieuses de son identité qui jouèrent, par leur diversité, un rôle essentiel dans la structure de son imagination et les substrats de ses pensées. Mais la vie de Gibran qui a puisé dans son terreau originel la matière de son génie doit autant à son destin singulier. Dahdah, avec patience et passion, nous conduit sur ses traces en tâchant de scruter les marques des évènements qu'il a vécus et leur résonance dans son âme sensible: les drames du père, les mariages de la mère, sa nativité (terme préféré à "naissance", comme pour souligner la dimension divine du "prophète"), les jardins de l'enfance, l'exil de la famille, les premiers pas aux Etats-Unis, le retour provisoire au Liban, le départ pour Boston (ou la "descente aux enfers" puisqu'il perd en l'espace d'une année environ trois membres de sa famille dont sa mère), le cycle des protectrices ou "anges gardiens", etc. Voyageur impénitent, Gibran prenait plaisir à épuiser son âme de sublime et son corps de labeur en intensifiant de jour en jour sa production littéraire et artistique; l'amour, la haine, la liberté, le destin, la vie et la mort, Dieu, les sentiments, des sujets de portée universelle. Dahdah montre bien comment Gibran les traitait dans ses ouvrages ou articles. La perspicacité de sa vision confortée par un style subtil et fortement révélateur exerçaient, en ce début de siècle dominé par le matérialisme et le nationalisme, un engouement sacré sur le lecteur de ses écrits et le contemplateur de ses peintures. N'est-ce pas une raison pour que toute la presse arabe se soit fait l'écho de la révolte contenue dans ses pensées au moment où l'on assiste à l'effritement de "l'unité" géographique et culturelle du Moyen-Orient?

En 1920, en compagnie d'une pléïade d'écrivains, il fonde Le Cénacle de la Plume, association qui jouera par sa production d'avant-garde un rôle déterminant dans la renaissance des Lettres arabes. Mais le succès immédiat de son livre, Le Prophète, le met au devant de la scène internationale. Qualifié à l'époque par le London Times de "synthèse de tout ce qu'il y a de meilleur dans la pensée chrétienne et la pensée bouddhiste", le nom de Gibran sera intimement lié au titre de ce chef d'oeuvre. Dahdah, tout au long de sa biographie, relate minutieusement l'activité gigantesque de Gibran qui lui a permis, aux dépens de sa santé fragile, de rencontrer une bonne partie des écrivains et artistes de son temps. Mettant l'accent sur le rapport ascétique qu'il a entretenu durant sa courte vie avec les hornmes et les femmes d'ici-bas, l'auteur place l'itinéraire de Gibran sous le signe de la Providence. Citoyen du monde au verbe lumineux, il mourut jeune comme par lassitude d'un éveil qui n'a que trop duré. Mais, en attendant "un instant, un moment de repos sur le vent, pour qu'une autre femme le porte à nouveau en son sein", Dahdah invite son lecteur à accompagner le poète dans son souffle.

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Jean-Pierre Dahdah, Khalil Gibran, une biographie (Éditions Albin Michel).