Patrick Hutchinson
Patrick Hutchinson

Comment le dire ? Qu'aujourd'hui je regarde par ma basse fenêtre la neige prier, prier aveuglement pour et sur le monde ? Que mon seul souhait serait que la neige recouvre ainsi tout, de Washington jusqu'à Bagdad en passant par Paris, Londres et Berlin, que pendant quelques heures au moins tout soit neuf, telle une page blanche, que plus rien ne soit reconnaissable, donc que l'on puisse enfin un instant tout reconnaître pour la première fois ? Que pendant quelques jours, plus aucun message ne puisse passer, plus aucune piste d'atterrissage être utilisée, plus aucun missile décoller ? Qu'il n'y ait pendant quelques heures ou quelques jours, plus rien que Bodhidharma farouchement assis dans sa grotte quelque part dans le Sinkiang - ou pourquoi pas, ici dans le cirque Calès de Lamanon. Bodhidharma seul dans sa grotte les paupières excisées pour rester en perpétuel éveil. Que l'on oublie enfin un instant cette sale manie que les humains ont si bien contractée depuis quelques millénaires de vouloir tout régler, et surtout les problèmes les plus graves, les plus objectivement incontournables, par une course arbitraire au pouvoir, à la domination (autant dire à l'abîme). Quand ils sont sous l'empire de la nécessité, presque tous les hommes deviennent des sages, mais dans l'aisance et la puissance combien sont tant soit peu maîtres d'eux-mêmes ?

Dix millions d'êtres humains dans la rue en un seul jour pour dire non à la guerre, c'est la plus grande manifestation de l'histoire, mais que pèsera-t-elle face aux raisons géostratégiques de quelques hommes ordinaires habitués et sans doute même depuis longtemps devenus accrocs du grand jeu de la domination et de la puissance ? Pour des hommes sont doute terrifiés devant l'idée même de perdre ne serait-ce qu'une once de ce satané pouvoir qu'ils ont réussi à s'arroger et à usurper sur le monde, cela restera sans doute un facteur somme toute marginal dans leurs calculs. Ces dix millions, vous en étiez peut-être ? Dix millions, c'est 0,6% de l'humanité entière, mais qui tous ces gens, qui étaient-ils ? Des rêveurs, des excités, des chômeurs, des mineurs, des paumés, mêlés à des exclus, minoritaires de tous acabits, exploités par intrigants et mécontents interposés ? Des gens extérieurs et pour la plupart même indifférents aux multiples niveaux de la loi de la pesanteur sociale et politique sur lesquels reposent les grands arbitrages de cette "manufacture du consensus" (Chomsky) qui régit tout en ce bas monde ? Ils ne faisaient que profiter d'un samedi après-midi d'hiver par beau temps pour se promener sans risque au soleil et donner en spectacle télévisuel leur belle âme collective, sinon tourner en farce leur sentiment d'impuissance. Vous, vous ne vouliez pas que l'on vous amalgame avec les toupies du rave, les défenseurs de Saddam Hussein et de Yasser Arafat, les sempiternels pacifistes de tous les Munich, les vomisseurs systématiques d'Outre-atlantique et de libéralisme, les nostalgiques incurables de la moustache, fut-elle national-autoritaire, fut-elle rouge-brune ? Bien sûr, car tout le monde le sait, c'est à dire, tout le monde ayant atteint l'âge fatidique ou le degré d'intégration sociale nécessaires pour sentir intimement le poids des variations du prix du pétrole corrélées à celui de l'encours du crédit à la consommation sur leur destin ou sur leur duodénum, et cela arrive de plus en plus tôt.

Tout le monde le sait donc bien dans le fond, à l'estomac, que cette guerre aura lieu, car elle doit avoir lieu, et cela dans les plus brefs délais, si notre système-monde doit survivre, même si du point de vue esthétique, éthique, humanitaire ou caritatif, nous aimerions tellement, tellement qu'il en soit autrement. D'ailleurs, dès lundi matin, dans tous les pays où cette world-manif historique aura pendant quelques heures défrayé la chronique - mettant du baume au coeur de ceux qui sans être (au grand jamais !) des pacifistes, et sans être dans le fond trop partisans de ce genre d'exercice plutôt périlleux, avaient opté stratégiquement pour la posture du refus ou de l'attente - dès ce lundi matin donc, se sera déroulé dans le sommeil des caméras et dans l'indifférence des éditorialistes la plus écrasante des contre-manifestations : celle de tous ceux - et ce fut souvent sans doute les mêmes, et vous et moi aussi ! - qui ont pris leur voiture pour aller au travail ou se rendre au supermarché ou mieux encore à la station d'essence, pour constater avec amertume que le prix de l'essence avait encore augmenté. Il existe un proverbe chinois - ou s'il n'existe pas, il faudra l'inventer - qui dit : "Quand le loup sort du bois, l'hiver va être dur". Autrement dit : quand les choses vont aller vraiment mal, les premiers concernés montent en première ligne. N'est-ce pas là ce que nous voyons sur tous les fronts actuellement ? A Washington et à Londres, sinon à Paris (mais pendant combien de temps encore ?), les Maîtres sont de retour. Les patrons et les détenteurs de patrimoine montent en première ligne. Les représentants directs du capitalisme global (ce capitalisme qui vient de se révéler même pour les néophytes aussi corrompu et aussi confit en népotisme que n'importe quel république bananière ou féodalisme bureaucratique d'état) c'est-à-dire les fils de famille, les fidèles commis et les féaux hommes de main, viennent de monter aux créneaux ou s'affairent à actionner les pompes, quitte à se faire à l'occasion pompiers-pyromanes. L'administration Bush n'est-elle pas un conseil d'administration de compagnie pétrolière texane, à peu de choses près, au complet ? Phil Condit de Boeing ne vient-il pas de se féliciter publiquement de l'aubaine du plus grand budget militaire de l'histoire des Etats-Unis - lequel n'incluait pas les 100 milliards de dépenses supplémentaires au bas mot que va inévitablement entraîner la guerre annoncée - car sans ces commandes, son entreprise aurait été depuis longtemps contrainte à la faillite par la chute en vrille de la fréquentation des vols de l'aviation civile ? Pareille chose n'est-elle pas vraie de corporations géantes telles que Lockheed Martin ou Northrop Grunman, General Dynamics ou l'anglo-américaine BAE Systems ? A un moment où la plupart des actions sont défaillantes ou en chute libre, certains des majeurs de l'industrie de l'armement et de l'aéronautique américaine viennent d'enregistrer depuis un an des taux de progression allant jusqu'à 16%. Au point où le CEO de l'une d'entre elles a pu récemment déclarer, sans fausse vergogne : "We believe we are recession-proof, we work on a different cycle, the fundamentals have got stronger over the last months. ." (Nous croyons, nous autres, être à l'abri de toute récession, nous fonctionnons sur un autre cycle, les éléments-clés se sont même renforcés ces derniers mois. .)... Et pour cause, pardi !

Donc, si on veut être lucide, on doit constater que ce qui caractérise l'étrange moment historique que nous vivons - cette drôle de drôle de guerre - c'est que la gouvernance capitaliste n'a plus les moyens d'avancer masquée. La vieille tactique des années du consensus libéral occidental des radieuses décennies et de la fausse conscience de l'après-1945 a bel et bien vécu et fait son temps : depuis pas mal de temps déjà, on n'a plus guère les moyens ni le loisir de faire endosser les périodes de crise ou de récession par de plus ou moins complaisantes oppositions sociale-démocrates, et il n'est plus temps de plaisanter avec des variantes plus ou moins sophistiquées, mais suspectes de braconnage électoraliste embarrassant comme l'expérience Clinton- Blair, ou en Europe Jospin- Schroeder (au charisme momentanément repris en plein vol par Chirac, qui lui aussi pour des raisons rigoureusement symétriques a dû monter au filet !). Ce à quoi nous assistons de façon de plus en plus évidente est ce qui a été annoncé par quelques esprits sérieux et indépendants (Wallerstein, Negri et Hardt, et même Emmanuel Todd !) depuis pas mal de temps déjà. La crise du système qui se profile est en train de forcer les principaux intéressés - l'infime minorité à qui tout le système profite indéniablement en termes de richesse et de pouvoir, ainsi que tous leurs dépendants, clients et néo-vassaux - à monter en première ligne et à prendre volens nolens le visage de l'autorité ou de l'agression nue.

Un enfant de dix ans peut désormais percer à jour l'affligeante tartufferie de la valse des inspecteurs d'armes, des résolutions-ultimatum et des non moins hypocrites contre-résolutions du Conseil de Sécurité de l'ONU. Ce même enfant à peine plus âgé n'aura pas de mal à apprendre en utilisant Internet ou en apprenant une langue étrangère que la guerre d'Irak a déjà commencée. Que ce qui se passe entre-temps devant les yeux ahuris des opinions publiques du monde entier est une autre guerre dans la guerre : une guerre qui vise non pas tant le vieux fantoche pétrolier déjà tellement affaibli qu'il ne contrôle plus ni son espace aérien, ni l'intégrité de ce qui lui reste de territoire et ne possède même plus la souveraineté sur son propre info-espace hertzien et électronique, mais tourne à la confrontation ouverte avec les alliés et les commensaux d'hier. Une guerre de domination ouverte pour remettre de l'ordre dans les vassalités et la hiérarchie des accès aux ressources géostratégiques (et à peine accessoirement aux marchés se rétrécissant à vue d'oeil). Voilà une nouvelle qui n'est pas à prendre à la légère pour tous les partisans d'un monde véritablement multipolaire, bariolé, baroque et poly-démocratique de demain : le loup est sorti du bois et il croît avoir les moyens in extremis d'asseoir sa domination définitive. Dans la perspective d'une telle offensive, qui inaugure réellement la période historique dans laquelle nous entrons - et qui commence déjà par viser le projet en voie de réalisation d'un pôle européen véritablement autonome en son coeur - il n'y a déjà plus de place désormais pour une tolérance quelconque envers les néo-impérialismes concurrents et/ou historiquement déclinants. La nouvelle Ostpolitik de l'Allemagne réunifiée fait long feu, et ce sont finalement d'autres (notamment, bien entendu, l'OTAN et les américains) qui tirent leurs épingles du jeu sur les terres de l'Est. Quant à la France, il y a visiblement feu à la brousse de toute une politique (ou de tout un système politico-mafieux comme le disent certains) francafricaine. Seuls ceux qui font partie de la garde rapprochée ou de la maisnie du roi, auront droit à leur part de concessions et de contrats : les autres auront les reliefs, et encore par ordre de mérite décroissant (Allez voter maintenant au Conseil de Sécurité !). Face à une réalité aussi peu amène, quel discours néo-impérialiste ou baroud d'honneur national-identitaire peut encore nous sauver la mise ? Evidemment, il reste les tractations de coulisse et le monnayage des soutiens : tout un nouveau nouvel ordre du monde qui est en voie de formation derrière le paravent des discours et des stratégies rhétoriques. Et plus le recours à tout un montage de beaux discours et d'images convenues - Chirac et de Villepin par exemple, en "guerriers de la paix" alors qu'ils ne font que sauver ce qui peut être sauvé d'un système qui échappe de plus en plus à leur contrôle. Tout ce qu'il faut pour endormir et flatter l'orgueil national en attribuant encore une fois le beau rôle à la Patrie des Droits de l'Homme. Pourtant, on aurait peut-être intérêt, ce serait peut-être judicieux aussi, de se souvenir de temps en temps de l'ex-Yougoslavie et du Rwanda. La preuve que cette guerre d'Irak sans cesse annoncée, différée, remisée est en réalité une guerre contre l'Europe, ou du moins une offensive diplomatique et militaire pour la construction d'une nouvelle, autre Europe plutôt américaine, ne vient-elle pas de nous être administrée avec éclat ? Il y eut d'abord la tristement célèbre "Lettre des Huit", retirant littéralement la moquette sous les pieds d'un couple France-Allemagne déjà mis à mal par les désaccords graves au sujet de la PAC et pris au piège (ou au revers) par un élargissement qui se révèle être pire qu'un cheval de Troie, une mutinerie préparée de longue date. Maintenant, suprême affront, Bush ne vient-il pas de se permettre de renvoyer en émissaire, pour prier Chirac de commencer à amorcer son virage d'entrée dans l'atmosphère du nouveau consensus, ce pâle Aznar qu'on a pu voir tout récemment jouer les sergent Garcia à la triste mine aux côtés du conquérant va-tout texan ? Cela, alors que la solidarité entre partis et politiques plus ou moins d'un même bord aurait dû jouer. Si la guerre d'Irak a lieu - et bien entendu, elle a déjà lieu, mais quelque soit la modalité de sa mise en scène médiatique finale - c'est donc une autre Europe qui imagine de rentrer avec les dépouilles opimes de la triste épopée.

En fait, ce à quoi nous assistons n'est-ce pas à un tout autre niveau aussi cela : un remake, dans la meilleure - c'est-à-dire la plus catastrophique - tradition du kitch hollywoodien de l'épopée d' Alexandre le Grand, avec Bush père en Philippe de Macédoine (non pas assassiné mais mis sur la touche, on ne pratique plus systématiquement le régicide), Bush en juvénile émule d'Achille s'étouffant sous sa tente avec un bretzel, et Blair en bellâtre Hephaïsteon éternellement fidèle malgré toutes les cabales des traîtres, mais finalement éconduit. Au programme : la fuite en avant vers les terres de la mythique Asie, le pactole pétrolier, l'or (ou l'atome) perse, les marchés fabuleux de l'Inde et de l'Asie centrale. Effets spéciaux garantis, y compris une époustouflante nouvelle cartographie de toute la région. Il est temps de rejoindre l'Anabase. D'ailleurs, le très symbolique porte-avion Charles de Gaulle n'est-il pas déjà depuis quelque temps sur pied de guerre, c'est-à-dire en état de préparatifs maximum, dans le port de Toulon ? Déjà en route, dîtes-vous ?

Mais pendant ce temps - c'était plus ou moins notre point de départ- les peuples boudent la grandiose représentation (du moins une faction grandissante d'entre eux). Les péplums grandiloquents, avec sang et or, passions, rapts, trahisons, coups de couteau dans le dos et tout le pittoresque des massacres, des chevauchées légendaires, semblent être passés de mode. Les peuples n'ont, paraît-il, plus le même goût du sang (si tant est qu'ils l'aient jamais eu). Et c'est bien là ce qui est éventuellement le plus intéressant, l'autre face épocale du moment historique extraordinaire, mais effrayant, que nous vivons. Ce sont au moins en partie les mêmes gens qui ont voté majoritairement pour Blair ou pour Aznar qui sont descendus le plus massivement dans la rue le 15 février. A Londres, ils étaient de deux à trois millions, deux millions à Madrid. Pour l'Angleterre, c'était la plus grande manifestation de rue de toute son histoire. Quant à l'Italie, n'en parlons pas : le peuple anti-berlusconien, alter-globalisation et anti-guerre n'en était pas à son premier tour de piste. On peut parler en tout cas de raz de marée, et ce fait patent que c'est surtout dans les pays dont les leaders supposés charismatiques ont rejoint la croisade de l'aspirant texan à l'empire universel que les manifestants ont été les plus nombreux (en France, ils étaient à peine 250 000). Le fossé continue donc toujours à s'élargir - le gouffre devrait-on sans doute dire - entre déjà au moins les peuples européens et les élites politico-économiques au pouvoir, les maîtres et suzerains qui prétendent les diriger, et à ce propos de problématiques aussi importantes et aussi réelles que la dite globalisation économique ou la guerre Nord-Sud. C'est donc toujours une même vague de fond qui a porté au pouvoir un Blair en Grande-Bretagne, ce même soulèvement et glissement vers les marges des classes moyennes progressivement exclues du partage des bénéfices de la grande braderie néo-libérale qui ont fait descendre dans la rue en masse à Londres le 15 février. C'est donc du moins provisoirement Blair (et avec lui dans doute aussi en grande partie les autres leaders du camp de la guerre) qui en toute apparence s'est gravement trompé de film. Mais a-t-il eu le choix dans son casting ?

Si les peuples européens, dans leur vaste majorité et surtout dans la profondeur de leurs couches moyennes, ne sont pas d'humeur guerrière, c'est sans doute parce que on n'a pas suffisamment su les humilier, traumatiser et terrifier (terroriser !), comme on a réussi si bien à le faire pour le peuple américain. C'est là une grave erreur, pour certains, de persuasion plutôt "huntingtonienne", pour qui les Etats-Unis mènent effectivement une croisade indispensable contre les nouveaux barbares et les nouveaux tartares qui sont à nos portes, et cela chez des peuples dont les dirigeants ne savent même pas mâter les révoltes de leurs propres banlieues. Cette erreur est d'ailleurs évidemment née sur le long terme par un effet pervers du Plan Marshall et de la politique de consensus de la Guerre Froide où l'on s'est vu contraint d'accorder à ces vaincus, fourriers du fascisme et autres nostalgiques de l'état corporatiste et patriarcal, trop de privilèges et de droits sociaux. Il convient donc de redresser cette regrettable erreur de perspective historique au plus vite. Mais comment le faire sans susciter une nouvelle génération de dirigeants aux dents plus longues, prêts à nouveau à aller jusqu'à la rupture du consensus mou, jusqu'à la logique de l'abominable, de la guerre ? Sans aller jusqu'à provoquer ces peuples et ces dirigeants européens qui prétendent y faire obstacle, dans leurs latentes divisions mêmes ? Est-ce que le système du monde est à jamais condamné à la logique hiérarchisée et unipolaire de la domination, autrement dit à l'Empire universel comme forme-monde transmigrant d'une époque à une autre, fut-elle à la fin kitch et hollywoodienne à souhait ? Ou est-ce que, comme le pensent Negri et Hardt, un peu dans le sillage de Spinoza, peut encore se réveiller chez les peuples une puissance, une nouvelle énergie de légalité constituante fédératrice et égalitaire ? L'humanité européenne est-elle déjà fatiguée de trop de parturition ? Sommes-nous condamnés à devenir les empressés vassaux du Roi Coca Cola, sinon de périr sous les flots montants de barbares ensauvagés par leur relégation historique ou leur exclusion d'une part du butin impérial en voie de rétrécissement ? L'Europe pourra-t-elle encore, comme le croit si ardemment Peter Sloterdjick, mettre radicalement fin en son propre sein à la logique de la translatio imperii, en transformant en ambition de "grande politique" d'une toute autre sorte la notion même d'Empire ? L'Europe sera t-elle demain, à la barbe de l'Empire des sicaires du pétrole et de Wall Street, une fédération de fédéralismes (comme le croit Edgar Morin), en perpétuelle expansion auto-constituante et auto-fédérante, une sorte de nouvelle Hanséatique du savoir du coeur et de l'esprit à l'échelle de la planète ? Ou la prise en tenaille de l'élargissement et de la guerre d'Irak vient-elle de sonner le glas de la possibilité même d'une telle aspiration ? Peut-on rêver de cette autre Europe délocalisée, en fugue baroque qui rejoindra l'Europe réelle comme par capillarité, de proche en proche ? C'est sans doute au peuple du 15 février, de Gênes et de Seattle de répondre !

Quant au présent, on hésite évidemment entre les scénarios. Et si, ainsi que le pense certains, comme José Lugo, de Direct Democracy TV, Saddam possédait vraiment des armes de destruction inavouables de par ses adversaires mêmes (et pour cause, eux-mêmes ayant été les fournisseurs d'origine!), des munitions bactériologiques vraiment terrifiantes, par exemple ? On sait qu'il suffirait d'un tout petit stock pour devenir une menace vraiment apocalyptique, surtout si l'on dispose de drones (avions sans pilotes) pour les délivrer. Et si ce que voulait l'administration Bush était en fait d'être acculée par un veto du Conseil de Sécurité à devoir envahir l'Irak presque seule, en se basant sur le précédent du Kosovo, et en prétendant disqualifier les Nations Unies d'avance par un soudain coup d'auto-légitimation, par défaut ? Ainsi les Etats Unis de Bush auraient déjà gagné la moitié de leur guerre, en réussissant à avoir réaligné en un coup l'Europe et le Monde, tout en se réservant plus que jamais la part du lion, c'est-à-dire davantage le contrôle des ressources-clés. Peut-être que la guerre réelle à côté sera une relativement piètre affaire, ou du moins l'espèrent-ils ? Du même coup, ils auraient également réussi le coup de la mise au pas graduelle de l'OPEP, et surtout de l'Arabie Saoudite. Le monde de la contre-manifestation pourrait continuer à respirer pour quelques décennies encore. Mais pas partout de la même façon. Il y aura des gagnants et des perdants, et pas seulement au Moyen Orient. C'est même chez nous que la crise risque de migrer. Au fait, pourquoi pas une France pacifiste, alter-mondialiste, pour les droits de l'homme et la légalité internationale, pour l'interdiction des armes de destruction massive et le jugement universel des crimes de guerre et contre l'humanité, dès aujourd'hui