Robert Lafont

Au tournant des siècles et des millénaires, dans quelques années à peine, aux guichets des banques, des bureaux de poste et des gares, aux comptoirs des bistrots, si l'on entend encore tinter une monnaie de métal mésallié, en France ce ne seront plus des francs qu'on comptera. Le franc ne sera plus en France, où il s'installa en cet an 1360 alors que la patrie était encore en grand danger et où le Directoire le réinstalla en 1795, alors que Bonaparte portait à l'étranger cette patrie de victoire en victoire.

La France y sera-t-elle encore? Les prophètes ultra-libéraux et post modernistes de la globalisation économique nous annoncent la fin de l'Etat-Nation, dont on s'accorde à dire qu'elle est le modèle impénitent. La fin de l'indépendance monétaire, quand l'histoire tourne sur des gonds aussi solennels, est-elle l'un des signes de la fin d'une aventure qui a... Mais combien a-t-elle, de lustres et de siècles, la France? Nous avons achevé l'année 1996 où, anniversaire oblige, même s'il est faux, les Français ont cru officiellement qu'elle avait juste un millénaire et demi. La date était erronée. Mais qu'importe! La célébration s'imposait à la conscience collective. Elle aurait été unanime si le Pape ne s'était pas avisé de venir chez nous traiter les affaires de foi sur fond de souvenir vendéen et de Sacre de Reims. Que ce soit en 96, ou en 99, date corrigée par le savoir des historiens, il fallait grandement achever ce si beau parcours pour proclamer qu'il continuait. Car la France est éternelle, qui de nous ne l'a pas appris à l'école? Et ça n'est pas un vulgaire Maastricht qui peut changer ce cours hors de la portée des marchands de la Place d'Europe. On a donc contenu la polémique autour des crimes de Clovis, si anodins au regard de la fondation, même hasardeuse et inconsciente, d'une si belle destinée, et sur le fil ambigu de la nature véritable, religieuse catholique ou religieuse patriotique, de cet Etre suprême: car si l'Eglise a le droit de célébrer Saint Rémi Baptiste, la République a le devoir de se réclamer du Baptisé, suivant en cela le Missel ordinaire de Monseigneur Lavisse. Le Pape ayant été d'une discrétion élegante de grand prélat romain, nous avons tous terminé l'année sans accroc au sentiment qui nous unit, confirmés en communion française dans la cuvée de Clovis.

Qu'on pardonne un esprit fort, ou qui se prétend tel, un ultra-laïque en somme, qui entend l'être en histoire civique comme en histoire sainte, un juré peseur, de plus, des réputations nationales, qui se pose une question indiscrète: et si tout cela n'était que fausse monnaie d'historiens de mauvais aloi? Cela, bien sûr, la fondation de la France par Clovis. Comment ce chef tribal sanguinaire, ce borné politique du glaive, cet homme sans culture ni foi, semblable à bien des roitelets barbares de son temps, mais plus rustre que la plupart, parjure avec constance et meurtrier par vocation, aurait-il eu dans sa tête chevelue le concept d'une Nation ou même d'un royaume de quelque autre légitimité que le droit du vainqueur assassin des vaincus sur un territoire que sa seule conquête délimite? On en tombera vite d'accord. Mais, dira-t-on, dit-on toujours en France francolâtre, il y a le destin supérieur couvé dans ce nid infâme. C'est bien de cela que je parle: de l'idée de France, telle qu'elle devait se réaliser et telle qu'on peut en effet la découvrir comme un germe à incubation lente et d'abord imprévisible dans l'accouplement contre nature de l'Eglise oecuménique du Christ et du grand premier tueur d'une tribu païenne. Si cette idée-là était une idée fausse? Après 1500 ans, il serait grand temps de s'en apercevoir! Allons y voir.

Fin du Ve siècle: Dans la pourpre toujours symboliquement drapée, mais pratiquement en pièces, de l'Empire romain, trois grands pouvoirs se sont récemment mis en place. Ils portent le nom de trois souverains de sang germain, qui ont également traité avec Rome et se sont taillés des royaumes dont la logique territoriale éclate aux yeux. Gondebald le Burgonde règne des Vosges à la Saône, des plateaux suisses à Lyon, et descend le Rhône jusqu'au confluent de la Durance. Il occupe la partie centrale du grand sillon médian d'Europe occidentale où le Partage de Verdun établira Lothaire, où commanderont somptueusement les ducs de Bourgogne jusqu'à Charles le Téméraire, le lit de la pensée impériale de Charles Quint, l'axe Rhin-Rhone qui a fait rêver les économistes de la seconde partie de notre siècle, la Dorsale des géographes-historiens. Le style de ce domaine est européen. C'est "une Europe": l'Europe du milieu. Théodoric règne à Ravenne, la ville-port qu'il embellit de merveilles artistiques. Il possède les deux rives de l'Adriatique et la vallée du Pô, venant à peine d'éliminer Odoacre. Dans quelques années il y joindra Provence, Rhétie, Norique et Pannonie. C'est là aussi une Europe: celle du Sud Est, qui naît sous l'autorité et sur le flanc de l'Empire grec. Sa logique s'imposera à Verdun: c'est le Sud du domaine de Louis le Germanique. L'Empire autrichien en profitera jusqu'à l'unité de l'Italie. C'est elle qu'esquisse aujourd'hui l'Eurorégion qui joint Alpes et Adriatique et dont la nostalgie résonne dans le projet indépendantiste padan. à Toulouse règne Alaric. Son horizon va de la Bétique, la future Andalousie, à la Loire. Les Pyrénées le divisent, mais personne n'a encore songé qu'elles pouvaient être une frontière naturelle. Depuis un millénaire elles jouent le rôle d'axe dans la circulation des hommes. C'est l'Europe du Sud-Ouest. A la cour de ce grand roi l'on vient de très loin. Toulouse est comme Ravenne une capitale européenne. C'est l'Europe occitano-ibérique, qui descend des limites nord d'un Massif qu'on dira central beaucoup plus tard, tout naturellement vers le soleil et la Méditerranée. Ces trois souverains ont en commun une éducation héritée et reçue de l'Antiquité méditerranéenne. Les Goths se sont installés à l'ouest du Rhône après un long périple où ils ont beaucoup détruit et quelque peu appris, du moins les Wisigoths, à écrire leur langue. Dans leur déplacement de la Rhénanie vers Lyon, la capitale romaine des Gaules, les Burgondes se sont bien débarbarisés eux aussi. Leur autorité s'établit donc sur un respect d'ensemble des structures administratives et urbaines. Leurs initiatives législatives, qu'il s'agisse de la Lex Visigothorum de 475 ou de la Loi Gombette de 516, essaient d'harmoniser le droit écrit et la coutume germanique. Ils sont également chrétiens, mais les Visigoths et les Ostrogoths sont ariens, ce qui est, depuis l'accession de Constance au trône de Constantinople, la façon d'être chrétien la plus répandue au sud et officielle en Orient. Les Ostrogoths sont catholiques. La nièce de Gondebald, Clotilde, qui a épousé Clovis, l'est résolument. Les Francs sont restés païens jusqu'à ce moment-là. Ils ne se sont en rien romanisés. Clovis va faire enregistrer leur coutume sous le nom de Loi Salique dans un méchant latin où l'instance judiciaire se dit mallberg. Les Francs occupent une quatrième Europe occidentale qui a, comme les trois autres, sa logique territoriale. En glissant à haute date dans l'Empire pour se faire soldats-agriculteurs, en forçant la frontière de cet Empire dans le grand passage du Rhin de 406, les Francs Saliens ont d'abord "rebarbarisé" la région jusqu'à la Somme. Puis ils iront jusqu'à la Loire.

Le regard sur la carte nous informe qu' il y a deux Europes horizontalement l'une sur l'autre: celle qui prolonge la plaine sibérienne jusqu'au Pas de Calais et au Cotentin, boulevard des peuples envahisseurs, où rien n'arrête la ruée vers l'Ouest, et celle qui se morcelle entre Balkans et Golfe de Gascogne. Entre les deux, trois passages principaux, la Pannonie sur le coude du Danube, le confluent de la Saône et du Rhône et le seuil du Poitou. L'Europe des plaines et du Nord dessine par son recourbement occidental, entre Rhin, Vosges, Morvan et embouchure de la Loire une vaste cuvette que traverse la Seine; Lutèce, qui sera Paris, est une capitale régionale fort bien située au carrefour des relations internes de cette Europe extrême. Quand Clovis est seul maître entre Loire et Rhin, ayant soumis les frères Ripuaires, il fait de ce bassin géographique un berceau ethnique, la Francie.

Mais Clovis ne s'arrête pas là. En 507, à Vouillé en Poitou il force la route du Sud, en éclatant de sa hache - la francique - le crâne du grand roi Alaric II. La terreur franque descend sur le monde aquitain, jusqu'en Ibérie. De cet acte, que les successeurs de Clovis complèteront en soumettant la Burgondie, date la contradiction que le pouvoir porte à la logique des espaces. L'Occident double de l'Europe tend à se simplifier par l'extrapolation de l'autorité du Nord. Désormais, en profil multi-séculaire, le Sud, entre les Alpes et les Pyrénées, sera senti comme la "marche" de cette autorité, un pays plus qu'occupé: retroussé, qui finit par ne plus se voir lui-même.

La France, succédant à la Francie, a pour fonction de nier deux Occidents, le dorsal et le méridional. Elle va s'occuper à cela un millénaire et demi, moins cinquante ans, de Clovis à 1945 en passant par les guerres des Capétiens, celles de Louis XI et de la série des Valois, celles de Louis XIV et de Louis XV, celles de la Révolution et de l'Empire, et deux guerres modernes pour le haut Rhin qui tournent au conflit mondial. Chemin et guerres faisant, elle va manquer périr plusieurs fois et ne s'est finalement bornée là où elle est - sur la Bidassoa, les Albères, Menton, le Montgenèvre et sur la ligne capricieuse qui coupe la plaine belge - que par l'échec de ses ambitions ibériques, italiennes, rhénanes, flamandes plusieurs fois renouvelées. Pour ce qui est du Midi, il lui a fallu trois grandes campagnes militaires qui, chaque fois, ont remis en scène la résistance des espaces à 1a territorialisation franque.

Début du VIIIe siècle: La vague de l'Islam, portant avec elle la civilisation méditerranéenne orientale vient provoquer le Franc sur les deux seuils où communiquent Nord et Sud: d'un côté jusqu'à Autun, de l'autre jusqu'à Poitiers. A l'ouest, au lieu même où Clovis avait tué Alaric, Charles Martel tue Abd-ar-Rahman. Dans l'affaire, les Septimaniens, Aquitains et Provençaux ont serieusement hésité à choisir leur camp. Le Franc a donc du, après Poitiers, aller mater jusqu'au-delà du Rhône des velléités d'alliance méridionale islamo-chrétienne. Narbonne ne tombera sous ses coups qu'en 739, sept ans après Poitiers. De cette seconde furia franca témoignent encore les ruines de Maguelonne.

Troisième descente. Depuis Lyon cette fois. En 1209 la croisade s'ébranle, dirigée contre les terres de Toulouse où s'abrite l'hérésie cathare. Les hérétiques se couvrent du nom de "chrétiens", et peut-être le sont-ils à leur façon, comme leurs frères bosniaques qui, dans la même foi et sous le même nom qu'ils se donnent encore, éreintés de persécutions, se feront musulmans. De 1209 allons à 1242: Dans cet intervalle de temps l'encadrement féodal de la société méridionale a été détruit, les Français prenant la place des seigneurs autochtones. Avec l'hérésie, les tendances mondaines et la tolérance dont jouissaient les Juifs ont été réprimées par l'inquisition, inventée à Toulouse. Le roi d'Aragon Pierre le catholique, qui se portait au secours des Toulousains, a été tué au combat. Le comte légitime a été exproprié, et ne doit d'être revenu dans son comté qu'à une victoire imprévue de ses armes et au soulèvement de ses sujets. Devant la menace de l'invasion française réitérée, se sont mis d'accord avec le comte Raimond VII le duc de Bretagne, le comte de la Marche, le comte de Provence, soutenus par les rois d'Aragon, d'Angleterre, de Castille, de Navarre et l'empereur Frédéric II. Le sort de l'Europe est en jeu. L'Europe a peur de la France. Ce sort est réglé à Taillebourg par les armes françaises.

Mais l'hérésie s'était réorganisée: Montségur, temple et forteresse, se préparait au siège. Montségur va tomber. L'Europe tourne sur ses gonds d'espace, de temps et de culture. Sous la couronne de Saint Louis, Clovis est sur la Méditerranée. à l'époque des ensembles féodaux ou impériaux bariolés succède l'ère du royaume unifié la police inquisitoriale fait régner l'ordre moral des bûchers. L'Europe est désormais moulée "à la française".

1453: il y a un siècle que sur le sol de France se battent deux partis, celui des Normands, qui ont la couronne d'Angleterre, et des Bourguignons - Europe atlantique et Europe dorsale -, et celui du roi Franc devenu roi de France sacré à Reims, celui du Pré Carré. Le premier est aussi celui des consulats urbains et des libertés bourgeoises, celui de la grande culture occitane, ou de ce qui en survit. A Castillon, quatrième grande descente du Nord, l'artillerie française balaie les milices des cités garonnaises. L'armée de France ira réduire Bordeaux et soumettre l'Armagnac. C'est le moment où Provence, Bretagne et Bourgogne, par carence dynastique, intrigue matrimoniale et traité imposé tombent comme des fruits mûrs. Entre les Alpes, les Vosges, l'Océan et la Manche, les Europes ne sont plus. Il y a le plein de France.

On pourrait ajouter à ce plan rigoureux d'occupation des sols aliénés, poursuivi pendant sept ou huit siècles, l'évocation de quelques sursauts et répressions. Parler du front de catholiques "politiques" et de protestants qui se fait derrière Henri III de Navarre, le roi de langue d'oc, juste avant qu'il n'entende messe et ne rentre à Paris: il recouvre et déborde l'aire aquitaine pour dessiner des "Provinces unies du Midi" en lutte contre la centralisation monarchique. Aller chercher dans les révoltes du temps de la minorité de Louis XIII des alliances sociales méridionales qui contredisent l'ordre royal que Richelieu conduit au succès. On atteindrait peut-être ainsi, sur un autre fil des temps noué à la chaîne du destin national, les Communes de 1871 et le soulèvement de 1907 en Languedoc. Ou la grève de Decazeville en 1961. Attention! Ne va-t-on pas trouver une "histoire d'Occitanie", chapelet d'occasions fracassées, de révoltes matées et d'espoirs rengorgés, dont, en bonne foi, il est difficile de dire qu'il valait moins que la cause de l'ordre français? En pays retroussé, voilà qu'on prend à revers la sécurité de l'Histoire univoque. Mais vaut-il la peine de s'en indigner? La fausse monnaie estampillée d'Etat a un cours toujours assuré, et, comme on le voit, circule à très long cours. Les Français continuent à ignorer Alaric, Théodoric et Gondebald et, pour un temps encore, à compter leurs Francs roulés de la tirelire de Soissons.

Et pourtant, depuis cinquante ans, le combat est maintenant de nouveau engagé entre la vérité des espaces et l'artifice du territoire. Non en termes militaires, mais en termes sourds et rampants d'économie politique. Il y eut d'abord, peu de temps après la guerre, cette révélation que la Dorsale rhénane commandait d'économie toute la politique européenne. Les aides américaines la reconstruisait. Paris se sentit décentré au centre de son Hexagone qui devenait latéral. Paris, dès lors, s'embarrassa entre deux options: ou se rattacher à cette force, et pour cela il fallait jouer le déséquilibre du territoire, contre l'Ouest et le Midi en faveur du Nord et de la Lorraine; ou s'enfler avec les forces de tout ce territoire de façon à contrebalancer du poids d'une capitale "incontournable" cette glissade sur le flanc. La contradiction passe par la CECA, la révolte des périphéries dans les années 60 - 70 contre le "colonialisme intérieur": la guerre du lait, la guerre du vin et les défaites du charbon, les velléités européennes d'un J.-J. Servan Schreiber ou le lourd appareil franco-français du pouvoir gaullien, va jusqu'à Mitterrand et rebondit dans la relance de l'Aménagement du Territoire par Charles Pasqua. En fin de parcours, la région suzeraine, l'Ile-de-France, s'alourdit exponentiellement des chances que lui donne par paradoxe la régionalisation dans un ensemble qui se désarticule. On en arrive ainsi à cette évidence que Charles de Gaulle le Téméraire reconnaît à la Foire de Lyon au début de 1968 et que retrouve le benoît Raymond Barre en 1996 depuis ce même Lyon, l'un avec l'emphase de qui tient la barre du bateau national sans autre maître à bord, l'autre avec des pudeurs touchantes d'unité nationale préservée dans la décentralisation et l'européanisation: ça n'est que l'échine de l'Europe dorsale qui soulève le dallage du Territoire, mais ça l'est bien. On le sait à Dijon comme à Lyon.

Ailleurs, c'est la région du Nord qui trouve ses chances en Eurorégion. Ou c'est l'Arc méditerranéen qui se bande de forces modernistes entre Ligurie et Catalogne. Dans l'immédiate après guerre, on parlait de déséquilibres du Territoire. Et naturellement, depuis le Centre on ne pouvait que les aggraver, puisque le Centre s'en était bâti et en vivait. Aujourd'hui on en est à penser depuis Lille, Lyon, Marseille ou Toulouse à rééquilibrer l'Europe sous le Territoire. Et dans le débat, la France ne sait pas si elle est avec l'Europe du Nord ou l'Europe du Sud. Ce qui n'est que naturel puisqu'elle est faite d'un Nord qui a mangé le Sud, mais qui, étant aussi un Ouest, risque d'entrer à son tour en déréliction.

Et l'on compte ses sous au guichet de Maastricht, en se demandant si l'écu de Bourgogne ou le sol tholosan ne vaudraient pas leur poids d'Euros. Dans un monde capitaliste où la grande région transfrontalière a plus d'avenir, nous dit-on, que l'Etat-nation, les forces réelles, qui sont économiques, appellent l'europe des régions et fuient l'héritage de Clovis. C'est là ce que nous sommes en train d'apprendre, ou que nous pourrions apprendre... Car il est difficile pour la France de se comprendre, après tant de siècles où l'artifice du Territoire s'est fait passer pour frontières aussi naturelles que géométriques. De se comprendre même en quittant le terrain des géographes pour celui des juristes historiens.

1789, 1790, 1793: trois dates qui définissent la France existant de droit. Le premier bicentenaire a été célébré avec toute l'emphase mitterrandienne. Les deux autres esquivés.

1789: une nation est née, la Nation du peuple. Heureux avènement! On pourrait en avoir fini avec le Corps du Prince, qui souffre des querelles familiales des souverains, est mis en pièces et recousu au hasard des traités, passe d'un maître à l'autre et doit reconnaître chacun d'eux comme personne sacrée. Désormais l'hornme n'est plus comme le sol, il se choisit lui-même un destin autonome. Cette autonomie du nouveau Corps, le Corps social, a pour fondement la Déclaration des droits du 26 août, un texte véritablement universel, et de portée trans-séculaire: le travail législatif que se donnent aujourd'hui les instances supra- (le Conseil de l'Europe) ou internationales (l'ONU) se veut son élargissement et sa mise à jour. L'a précédée l'abolition des structures principales de l'Ancien Régime la nuit du 4 Août. N'y aurait-il plus de vieux pour corrompre le neuf ? Légiférant ainsi pour l'homme et le citoyen, l'Assemblée nationale est étrangère à toute pensée de territoire. Elle fonde la Nation sur le contrat et ouvre celui-ci à qui veut le contresigner. C'est bien ainsi que va l'entendre Pascal Paoli, le père de la Nation corse, lui qui le premier au monde a pensé fonder la patrie sur un contrat constitutionnel. Il quittera Londres et l'exil. A Paris, au Champ de Mars l'accueillera Mirabeau pour lui demander pardon d'avoir porté les armes contre la liberté de la Corse.

1790: c'est précisément l'année où Paoli revient, est élu à l'Assemblée constituante, nommé Lieutenant général chez lui. La France refondée en droit confie la défense armée à celui qu'une France antérieure a combattu, dans le pays qu'elle a occupé au mépris des droits des peuples. C'est aussi l'année où émerge des désordres du pays profond la sanction du pacte national que signifie la Fête de la Fédération. Le pouvoir est désormais une délégation ascendante, les pièces du territoire se recousent sur l'adhésion citoyenne. La nouvelle Nation ne peut se construire que sur le principe fédéral.

1793: à travers des secousses extraordinaires de la société française - le roi guillotiné, la République proclamée, les Girondins à peine battus - la France se donne, par la volonté de Robespierre, une Constitution dans la pensée de Rousseau, comme avait voulu le faire avant elle la Corse. Constitution qui n'admet de pouvoir qu'émanant du peuple et révocable par le peuple à tous les échelons de la vie nationale. Retombant sur le territoire, ce texte revient au principe fédéral, quelque haine que les Jacobins aient nourrie pour ceux qui se proclamaient fédéralistes. Mais Paoli doit se rendre à l'évidence: les Français continuent à se comporter chez lui comme des occupants. Il lui faudra en 93 reprendre le combat, retrouver son statut de chef d'une nation indépendante, et, tournant le dos à l'espérance française, offrir la couronne de Corse au roi d'Angleterre. La Convention l'a déclaré traître et mis hors la loi: la loi française importée. Quant à la Constitution jacobine, elle est suspendue aussitôt que promulguée, et n'aura plus jamais l'occasion de ressortir de la clandestinité. Car toutes les constitutions françaises successives remontent non à ce texte fondateur virtuel, mais à son contraire juridique: la Constitution de l'an VIII que Siéyès élabore pour Bonaparte après le coup d'Etat. Elle a pour principe que "la confiance doit venir du bas, et le pouvoir du haut". La France ne pourra jamais avoir qu'une administration centralisatrice autoritaire, qui traversera crises et régimes. La République ne connaîtra jamais le pouvoir jacobin dont elle se réclame. Elle continue à s'abuser sur ce point. Elle de fonde en France dans une pensée qui la renverse, et les prétendus Jacobins y sont des bonapartistes.

C'est ainsi que s'est faite la France moderne, nation d'adhésion et de volonté, dont le principe n'est que politique et ignore l'ethnique. Elle est le contraire de la Nation allemande qui va peu après trouver ses théoriciens, dont la national-socialisme exaspérera l'ethnisme, auquel pourtant obéit encore la Constitution d'une pacifique République fédérale. A propos de Clovis, cette année 1996, le débat a bien été par moments entre ceux pour qui la France date de 1789 et ceux qui la pensent franque baptisée. C'est bien ainsi qu'elle s'est faite en principe. Dans les faits elle s'est aussitot trahie. Dès la Fête de la Fédération, le Territoire du Royaume imposait ses limites à la refondation citoyenne. Les Girondins maintiendront cette idée que la République est universelle, qu'elle doit être donnée aux autres, mais leurs intentions sont suspectes: ces négociants va-t'en-guerre exportent les armes pour conquérir des marchés. La politique de sauvetage de la Liberté en France toume vite à l'expansion militaire, la libération des peuples à l'annexion.

C'est dans l'affaire corse que gît toute la perversion du destin français, en une admirable et très simple fable à un personnage. Le fils du commandant de l'arrière-garde corse à Ponte Novu, élevé à la française et en France quand son père a changé de camp, mais qui n'a d'abord, sous l'uniforme d'officier français, qu'une intention: libérer sa patrie du joug français, après avoir par trois fois intrigué en Corse dans le dos de la France, trouve à Toulon son chemin français. C'est un chemin impérial. Le patriote du pays soumis, passant au service de son vainqueur, va faire dégénérer en tyrannie la cause de la Nation dont il devient le chef. Et, bien sûr, quelque chose des espérances de 1789 - 93 continue à passer dans les conquêtes impériales françaises. L'Empereur a tellement lu les philosophes qu'il trahit! Le vieux monde monarchique s'écroule sous ses coups. Mais les Français, qui n'ont appris cette histoire que sur leur versant, savent-ils quelle fonction sociale réactionnaire a assumé leur occupation de l'Espagne? Mesurent-ils la haine d'une juste cause que la brutalité de leur soldatesque a éveillée dans le menu peuple de Milan ou de Naples? Continuer à proclamer chez soi les droits de l'homme n'autorise pas à les bafouer chez les autres. C'est là, en définitive, le drame des Faux Monnayeurs innocents. Et ils l'ont été, ces citoyens se bernant eux-mêmes sur eux-mêmes, tout en étant la France même pendant un siècle et demi. Ils ont cru sincèrement à leur mission civilisatrice dans l'Empire colonial qu'ils se taillaient à coups d'expéditions militaires à travers le monde. Naïfs jusqu'à l'invraisemblance, ils revêtaient la spoliation et l'oppression, le mépris raciste de l'autochtone de leurs idéaux proclamés et jamais appliqués, et ne voyaient rien d'autre que cette défroque couvrant leurs crimes.

Ils auraient pu se réveiller en 1945. Mais, comme on sait, ils avaient de nouveau la tête occupés d'eux-mêmes. En se libérant du plus affreux ennemi de l'Homme, le nazisme, ils se trouvaient lavés de tout crime. En tout acte incarnant la cause de l'Homme. Et ils firent dix-sept années de guerre de reconquête. Malheureusement pour eux, heureusement pour les peuples, en vain. Les plus aveugles sont ceux qui pensent le plus près des sources du mensonge. Si la répression colonialiste a ses soldats dans la tradition de droite, c'est dans la tradition de gauche, sous le signe de la République et sous la couverture de ses principes, qu'elle trouve les ministres qui en passent commande. Pour la pensée nationaliste pure et nue, l'Algérie soumise assure la grandeur de la France. Pour la pensée tordue des démocrates pourris de nationalisme, l'Algérie, c'est la France. Et je bombarde les droits de l'homme sur les douars! Et je torture dans les prisons au nom de la civilisation que j'apporte! De ce fond de destin, pourtant, la France remonte. Mais à quel prix de conscience retordue ! Il fallait un chef formé à droite, qui ne s'abusait pas sur l'histoire ("la France s'est faite à coups d'épée"), pour tirer la Nation du bourbier. Mais de Gaulle ne pouvait le faire qu'en jouant d'une des plus impudentes duplicités que l'histoire ait connues. Les fanatiques de l'Algérie française entrent en révolte aux premières menaces de paix et lui permettent le coup d'Etat hautain dont il balaie la légalité rampante pour installer une République monarchique à sa mesure. Puis il fait la paix. Dans les deux opérations, il appelle l'opinion des citoyens à lui donner raison. Violée, bafouée, mais consentante, la conscience nationale, fille soumise, l'en remercie. Dans la mesure où elle est au plus bas, la taille de son héros monte très haut, à l'altitude d'un destin français qui se justifie de sa seule grandeur. Pourra-t-elle jamais s'en relever? De Gaulle a fait ce qu'il fallait faire. Il a eu raison pour la France. Les Français n'ont eu qu'à remplacer une fausse monnaie par une plus fausse encore pour trouver l'aloi de la vérité. Restent cependant sur la rive de l'histoire ceux qui avaient cru vrai le franc gaullien: les révoltés qui ont servi d'escabeau, qui se révoltent encore, et cette fois sont matés. Ils changent du coup de rive de la Méditerranée. Un million de déracinés "rapatriés", comme tout le monde ose le dire: la masse des sans-pays qui pensent que, la France n'étant pas plus en France qu'en Algérie, elle est toute avec eux. Le nationalisme obtus a émigré chez eux, qui n'ont plus que cette raison d'être. Mais personne dans l'instant ne remarque que le pouvoir gaullien, grand célébrant d'indépendance diplomatique, de grandeur rayonnante par le monde et conquérant de l'atome, a rencontré dans la gestion de l'économie les exigences d'une nouvelle phase du capitalisme. Les barrières de la protection nationale craquent. Et, si de Gaulle boude l'Europe institutionnelle et rembarre les Etats-Unis, le dollar et le deutschmark ont liberté sur la place française. Le sacrifice des petits boutiquiers, des paysans, des ouvriers d'entreprises non rentables, des sociétés périphériques va se poursuivre. Tout cela réfugié dans le carré de désespoir du nationalisme irrédent.

Vingt ans après. La France des politiciens s'est débarrassée de de Gaulle comme elle l'avait fait de Mendès-France. Mais l'habit reste, la Constitution n'a pas changée. Cependant, la politique se laïcise. Pompidou, puis Giscard parlent de la France plus discrètement à des Français moins ébahis. Mais où est donc passée la France de l'histoire? Serait-elle dans cette gauche qui se reconstitue et monte au pouvoir de scrutin en scrutin, ayant repris sur un ton plus acceptable de maturité l'élan juvénile de 1968? Un homme conduit la mutation, qui est lui-même un grand mutant, Français de droite converti au socialisme, ami des hommes d'affaires qui prêche l'anti capitalisme, ex-tenant de l'Algérie française convaincu de décolonisation universelle: François Mitterrand va-t-il refonder la France, en retrouvant les principes fondateurs jacobins et en ouvrant symboliquement l'unité nationale au "droit à la différence"? La gauche a gagné. Son Président va au Panthéon saluer Jaurès, le grand revivant.

Quinze ans plus tard, en même République monarchique: les institutions n'ont pas changé, malgré une discrète décentralisation. La politique étrangère est toujours celle du panache. Un nouveau président, de droite celui-là, a inauguré son mandat par un feu d'artifice atomique et nationaliste dans un Océan prétendument pacifique. En quoi il ne faisait qu'achever un plan de Mitterrand, l'homme de gauche. Y a-t-il encore une gauche? Le socialisme s'est usé à la gestion du capitalisme: Mauroy, Fabius, Rocard y ont politiquement péri. Sans renier le stalinisme sinon du bout des lèvres, les Communistes ont assisté à l'écroulement de l'Est. Maintenant qu'ils ne sont plus porteurs d'aucune grande espérance, les derniers, avec la droite nationaliste, à ne pas se rendre à Maastricht, ils ravaudent des bouts de programmes faute d'une idée. Impitoyablement, sans que l'opinion publique ait jamais été avertie par un gouvernement quelconque de ce qui se passait, bien au-delà des menaces que faisait peser l'Europe sur le fortin national, l'évolution du capitalisme a construit le marché qu'on dit "global" ou "mondial". Le pouvoir public s'est vidé de substance. La droite, alternant aux affaires avec la gauche, s'est mise, sous la stature d'un Président qui allait à sa mort en conduisant solennellement le char de l'Etat à l'étable, à gérer médiocrement, sans génie, mais aussi sans possibilités de manoeuvre, les restes de pouvoir que Wall Street lui abandonne. Elle ne manque pas de rejoindre la gauche dans cette crispation, la "spécificité française", qui la fait monotone célébrante et jamais innovante. Toujours bonapartiste, elle ne sait toujours pas que faire de la Corse.

Nous avons vécu, nous le voyons maintenant, deux ères célébratoires, la gaullienne et la mitterrandienne, qui toutes deux ont recouvert d'emphase identitaire la fin d'un long parcours d'Histoire. D'un long cours de fausse monnaie, de principe aliéné, d'idée transformée en son contraire, de destinée mensongère, qu'elle fut triomphante ou qu'elle soit à bout de souffle.

Au secours, France, tu te noies à te proclamer! Il te faut une idée de toi-même qui soit neuve en ce monde. Où vas-tu la trouver? Est-ce dans ce mouvement qui a parcouru les rues de tes villes deux automnes de suite, fait de tes salariés qui n'avaient rien à demander que la prorogation des sécurités gagnées et personne d'autre à solliciter qu'un Etat vidé qui n'en peut mais, des ministres à petites ambitions et un gouvernement au petit pied?

Pendant ce temps, la soute s'emplit. Cela fait plus de trente ans que le triomphe biseauté gaullien a commencé à l'alimenter de ses déchets de France. Jean-Marie Le Pen, qui fit jadis surface en ces eaux comme député poujadiste, breton qui célèbre la France intouchée au Parlement de Provence, n'a plus à chercher ses inspirations dans un trop intellectuel Club de l'Horloge. Il s'est mis à l'heure de Lavisse: Clovis et Jeanne d'Arc, quel Front national! Gauche et droite en choeur amébée crient leur indignation. Que n'ont-elles quelque chose d'autre à ânonner que ce que lui vocifère. Ah ! si la France s'avisait de se repenser! Est-il encore temps? Aux idées, citoyens! Mais les idées sont-elles désormais vraiment possibles en France? Leur champ n'est-il pas plutôt dans cette province ultérieure qu'est en promesse l'Europe? Le temps n'est-il pas venu d'échanger une monnaie qui fut toujours truquée pour une autre valeur fiduciaire?