Prix de l'Éducation nationale
Prix de l'Éducation nationale

Palme d'Or du Festival de Cannes, Prix de la Critique internationale et Prix de l'Éducation nationale 2007, le film 4 mois, 3 semaines et 2 jours du cinéaste roumain Cristian Mungiu vient de se voir censuré en milieu scolaire par le ministre de l'Education nationale Xavier Darcos. Le cabinet de ce dernier a en effet bloqué les crédits traditionnellement alloués au film lauréat du Prix de l'Éducation nationale, qui récompense chaque année depuis 2003 un film pour ses qualités artistiques, sa dimension culturelle et sociale et son intérêt pédagogique. L'oeuvre primée bénéficie normalement d'une édition sous forme de DVD, tiré à 1.500 exemplaires dans la collection À-propos du CRDP de l'académie de Nice et diffusé dans les collèges et les lycées à titre d'outil pédagogique. Cela ne sera pas le cas pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, qui raconte l'histoire d'un avortement clandestin en Roumanie sous le régime dictatorial de Ceaucescu.

Après l'avoir visionné, les membres du cabinet de Xavier Darcos ont jugé que le film de Cristian Mungiu était "trop dur" et "potentiellement choquant et destabilisant pour des élèves ayant entre 11 et 18 ans". Ils invoquent "le principe de précaution" et estiment que la diffusion de 4 mois, 3 semaines, 2 jours via le réseau des centres régionaux de documentation pédagogique n'est "pas souhaitable". Une lettre du ministère adressée à Christine Juppé-Leblond, inspectrice générale en charge du cinéma et de l'audiovisuel, invite même cette dernière à veiller à ce que le jury du Prix de l'Éducation nationale récompense désormais des films adaptés "à une diffusion auprès de l'ensemble des élèves de collèges et de lycées".

Malgré les dénégations du cabinet de Xavier Darcos qui réfute toute pression extérieure, de nombreux enseignants et cinéastes voient dans cette censure l'influence du lobby anti-avortement sur l'actuel gouvernement Sarkozy / Fillon, élu avec les voix des fondamentalistes catholiques d'Extrême-droite, et comptant en son sein des personnages tels l'actuelle ministre du Logement et de la Ville Christine Boutin qui se déclare opposée à l'avortement et à la contraception.

La Société des Réalisateurs de Films (SRF) dénonce les pressions des associations anti-avortement. "Choisir la vie", notamment, avait vivement réagi lors de la remise du prix le 27 mai dernier. Cette association n'avait pas hésité à mettre en cause le jury composé de six enseignants, deux étudiants et deux professionnels du cinéma (la comédienne Bernadette Lafont et le metteur en scène Marcel Bozonnet cette année) dans un communiqué, intitulé "La culture de mort récompensée à Cannes", qui qualifiait le film de "propagande pro-avortement" et affirmait son "opposition ferme à voir diffuser un tel film dans les établissements scolaires français".

Pour Patrice Roturier, vice-président de l'Université Rennes 2 et membre du jury, "il s'agit bien d'un acte de censure télécommandé par les plus hauts responsables de l'état en général et Madame la ministre Boutin en particulier". Il cite le blog de Ghislain Gomart, membre du Forum des Républicains Sociaux de Christine Boutin et Secrétaire national en charge du développement durable, qui, sans même avoir vu le film, relayait les prises de position de "Choisir la vie" et s'interrogeait ouvertement sur la façon dont l'Éducation Nationale comptait "gérer les traumatismes psychologiques qu'un tel film ne manquera pas de générer chez certains élèves". Patrice Roturier indique qu'à défaut de financement par la ministère de l'Éducation nationale, le jury du prix produira lui-même le CD-rom avec le soutien des réalisateurs et des enseignants. La SRF estime pour sa part que "la contraception, l'avortement, l'égalité entre les femmes et les hommes ne doivent plus être des tabous à l'école". Elle demande au ministre de l'Éducation Nationale de "reconsidérer sa décision qui s'apparente à une véritable censure contre le film et le travail des enseignants".

Les précédents Prix de l'Éducation nationale ont été attribués à Elephant de Gus Van Sant (2003), La Vie est un miracle d'Emir Kusturica (2004), Cinéma, aspirines et vautours de Marcelo Gomes (2005) et Marie-Antoinette de Sofia Coppola (2006).