Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani

Cinquième successeur d'Hubert Beuve-Méry, Jean-Marie Colombani vient de perdre sa place après deux mandats et treize années passées à la tête du journal Le Monde. Les journalistes du quotidien du soir et ceux des Publications de la Vie Catholique (PVC), qui étaient appelés à voter ce mardi 22 mai, n'ont pas confirmé sa reconduction comme directeur de la publication et président du directoire du groupe Le Monde - La Vie.

Lors du vote à bulletins secrets, Jean-Marie Colombani n'a obtenu que 48,49% des suffrages alors qu'il lui en fallait au moins 60%. 48,6% des votants se sont prononcés contre sa candidature et 3% se sont abstenus. Les adhérents de la société des personnels des Publications de la Vie Catholique (La Vie, Télérama,...) ont rejeté sa candidature à 61,4%. Les personnels de la filiale du Midi Libre, regroupés au sein de la Sojomil, avaient eux déjà voté lundi à plus de 52% contre sa réélection. Conformément aux satuts de l'entreprise, la Société des Rédacteurs du Monde (SRM), présidée par le journaliste Jean-Michel Dumay, exercera donc son droit de veto sur la nomination de Jean-Marie Colombani lors de la prochaine réunion du Conseil de surveillance à qui il appartient désormais de désigner un nouveau candidat. Celui-ci pourrait se trouver en la personne de Pierre Jeantet, ancien PDG du quotidien régional Sud-Ouest et actuel directeur général du Monde. Le Conseil de surveillance du Monde, présidé par Alain Minc, compte 10 voix d'administrateurs externes (Jean-Louis Beffa, Pierre Lescure, Etienne Pflimlin, Claude Perdriel, Société des Lecteurs du Monde) et 10 d'administrateurs internes (les représentants des diverses sociétés des Rédacteurs, des Cadres, des Employés, des Publications de la Vie Catholique, des journalistes du Midi Libre). Le candidat doit obtenir au moins 16 des 20 voix, dont les deux de la SRM, pour être élu.

Jean-Marie Colombani, seul candidat à sa succession, se présentait comme le garant de l'identité et de l'indépendance du Monde. Il était soutenu par les administrateurs extérieurs, par l'association Hubert-Beuve Méry, par Alain Minc, ainsi que par les cadres et employés du quotidien qui s'étaient prononcés la veille en sa faveur (à 90% pour les premiers et 67% pour les seconds).

La SRM était elle depuis longtemps très critique sur le bilan de Jean-Marie Colombani. Elle lui reproche les pertes à la fois d'influence et d'indépendance du journal, une situation financière très dégradée, et surtout une stratégie de développement coûteuse et hasardeuse consistant à vouloir faire du Monde un conglomérat regroupant des participations dans de multiples quotidiens nationaux et régionaux (Le Monde, Le Midi Libre, L'Indépendant de Perpignan,..), journaux gratuits (Matin Plus avec le groupe Bolloré), magazines (Le Nouvel Observateur, Télérama, Courrier International, Les Cahiers du Cinéma,..), sites internet, etc, le tout sans véritable "vision". Conséquence, le journal est en déficit pour la sixième année consécutive avec des pertes qui atteignent aujourd'hui 146 millions d'euros, il a perdu 3% de lecteurs l'année dernière malgré le lancement d'une nouvelle formule, 50.000 lecteurs l'ont quitté au cours des trois dernières années, et 15% du capital de l'entreprise est passé sous contrôle du groupe industriel Lagardère. Certains journalistes, tels entre autres le médiateur Robert Solé qui a appelé ses collègues à voter un "Non serein", fustigent également les "mauvaises pratiques de gouvernance", "l'absence de dialogue", et le "mélange des genres" associant un peu trop étroitement journalisme et business, ce qui porte atteinte à l'image d'honnêteté et d'indépendance du quotidien français jadis "de référence". En 2003, la publication du best-seller La Face cachée du Monde, de Pierre Péan et Philippe Cohen, avait aussi sérieusement écorné l'image d'intégrité du journal dirigé par le trio Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Edwy Plenel (à l'époque directeur de la rédaction).