Michel Foucault
Michel Foucault

Michel Foucault fut le plus éminent nietzschéen de notre époque. Mais aujourd'hui, il demeure presque impossible de parler sans passion de l'homme et de son oeuvre. L'impérieuse loyauté de ses disciples rend la démarche difficile, autant que les circonstances qui ont entouré sa mort. Mais la plus profonde cause réside chez Nietszche lui-même. Comment pouvons-nous prétendre juger celui qui professe de vivre "par delà le bien et le mal" ? D'autant que si nous le jugeons selon les critères de la morale traditionnelle, se confirmera le diagnostic nietzschéen de notre "ressentiment" d'esclave. Et, si nous le jugeons selon les critères du Zarathoustra, nous devrons accepter d'être rangés parmi les "derniers hommes". Donc, plutôt que de nous condamner d'avance selon l'une ou l'autre charge, nous choisissons de suspendre tout jugement, nous appuyant sur les grandes lignes du nouveau consensus savant qui considère le "perspectivisme" de Nietzsche et le "dépassement de la morale" comme doctrines de la tolérance démocratique. O sancta simplicitas. La vérité est que dans chaque page de ses oeuvres, Nietzsche s'érige en juge impitoyablement pessimiste - sur les nations, sur les religions, sur la démocratie, sur "ce sublime avortement que constitue l'européen d'aujourd'hui". Et personne ne profère de plus sévères critiques que le philosophe dont la profession est de "créer des valeurs". Nietzsche concidère celui-ci en tant qu'homme intégral, comme l'incarnation d'une morale, non comme simple auteur dont la vie peut être séparée de son oeuvre. Chez "le philosophe,écrit-il, il n'y a strictement rien d'impersonnel" et avant tout, son sens moral témoigne, de manière décisive et catégorique, de ce qu'il est. Même les philosophies les plus techniques et les plus absconses sont seulement les confessions personelles de la volonté de façonner la vie selon une éthique. Cette éthique est ce que Nietzsche veut découvrir et réévaluer. En conséquence, la première question qu'il pose en lisant n'importe quel philosophe est: "vers quelle éthique tout cela conduit-il ?".

Il est à mettre au crédit de James Miller que sa provocante étude biographique sur Foucault pose cette question authentiquement nietzschéenne à l'endroit de son sujet. Et, si par déférence pour nos sensibilités démocratiques, il faillit à juger l'homme qu'il découvre, c'est probablement pour le bien. La tâche en incombe maintenant au lecteur, comme il se doit. En considérant la vie de Foucault, son oeuvre, et sa mort comme un tout et comme partie intégrante de cette même quête de la mise en oeuvre de certains aspects de l'enseignement nietzschéen, Miller offre un portrait du penseur aussi convaincant qu'il est possible de l'espérer. Le récit qu'il en donne est tour à tour, vivifiant, poignant et horrifiant. Il nous introduit à la compagnie d'un esprit noble et indépendant qui conduit obstinément la poursuite du bonheur tel qu'il le comprend. Nous le voyons entreprendre un détour insensé et stérile à travers la réalité politique de son époque. Nous voyons ensuite le processus par lequel son obsession intellectuelle de la transgression se poursuivait corporellement, culminant dans une danse dangereuse avec la mort. En dépit d'un regrettable faible pour la dramatisation, Miller a écrit un livre important, un Ecce homo post-moderne qui nous permet de juger l'homme et la morale nietzschéenne qu'il a proclamée.

Foucault est né Paul-Michel à Poitiers en 1926. Sa famille appartenait à la bourgeoisie catholique aisée et s'attendait à ce qu'il suive la carrière de son père, un médecin. La guerre ruina leurs projets. Après avoir été le témoin de l'humiliation de l'occupation et de l'hypocrisie de Vichy, Foucault quitta la province pour Paris en 1945, pour ne plus jamais revenir. Miller a peu de choses à dire à propos de la famille de Foucault, se référant presque entièrement à la biographie de Didier Eribon. Il s'agit d'un travail charmant et superficiel, mais qui demeure une référence utile pour la chronologie et la connaissance des institutions universitaires françaises. Miller reconnaît sa dette envers Eribon et l'imite en passant rapidement sur l'enfance de Foucault. Les deux auteurs font de l'arrivée de Foucault dans un Paris récemment libéré le début de leur récit. C'est là que le jeune étudiant découvre la philosophie sous la direction de Jean Hyppolite, universitaire hégélien très respecté qui enseignait dans une de ces écoles préparatoires pour les jeunes gens se destinant à l'Ecole Normale Supérieure. Ces écoles ont toujours servi comme courroie de transmission des doctrines philosophiques françaises, et Hyppolite représentait l'orientation hégélienne des années trente. Mais arrivant à maturité après l'occupation, Foucault et nombre de ses contemporains estimèrent qu'il était impossible d'adhérer à l'humanisme existentiel qui s'était développé au cours de l'époque précédente. Bien qu'ils furent vaguement attirés par le Marxisme et le Parti Communiste Français, ils tournèrent presqu'immédiatement le dos à la génération des Sartre, Merleau-Ponty et Hyppolite. Ils commencèrent plutôt à explorer des penseurs qu'ils considéraient comme les critiques les plus radicales de la société moderne. Ceux-ci comprenaient des philosophes anti-humanistes, aussi bien que des écrivains d'avant-garde et des surréalistes dont l'hostilité envers la vie bourgeoise revêtait des formes plus esthétiques et plus psychologiques. L'histoire de la naissance d'un anti-humanisme français, son imbrication confuse avec le Marxisme dans la décennie d'après guerre, et ses modifications ultérieures dans le structuralisme et le soi-disant post structuralisme sont bien connues. Mais Miller s'attarde sur ces premières années dans le but d'examiner comment le rejet de l'humanisme pouvait être lié aux expériences les plus intimes de Foucault durant cette époque. Foucault semble avoir souffert énormément à l'Ecole Normale et, en dépit d'une réputation d'être brillant, était méprisé par presque tout le monde et privé d'amis. Il se déclarait disciple du marquis de Sade et s'amusait des plus affreux tableaux de Goya dépeignant les folies de la guerre. Une fois il pourchassa un de ses camarades étudiants à travers l'école avec un poignard; un autre jour, un professeur le trouve étendu de tout son long sur le sol de la classe, sans chemise et avec des entailles de rasoir sur toute la poitrine. Une tentative de suicide plus sérieuse suivit en 1948, après laquelle il a été admis en hôpital psychiatrique et, comme à son nouveau professeur Louis Althusser, lui fut ensuite attribué une chambre privée à l'infirmerie de l'école.

Avec délicatesse mais de façon convaincante, Miller et Eribon s'accordent à reconnaître qu'une homosexualité mal vécue nourrissait les souffrances de Michel Foucault. Bien entendu, à cette époque, il n'y avait pas d'autre moyen pour un jeune Français de vivre son homosexualité que dans l'ombre, en connaissant la honte, l'émotion, l'ironie, le dégoût de soi et l'endurcissement qu'une telle vie engendre inévitablement. Eribon fut le premier à traiter publiquement de l'homosexualité de Foucault, mais assez curieusement spécule peu sur d'éventuels effets sur sa vie et son oeuvre. Miller, de son coté, perçoit ces effets comme à la fois multiples et indirects. Alors qu'il se peut que Foucault soit socialement devenu un paria en raison de son homosexualité, ce fut l'idée des frontières sociales et de leur transgression - et non l'érotisme homosexuel en tant que tel - qui domina dans ses conceptions adultes. Miller a sûrement raison à ce propos, et sa perspicacité nous permet d'envisager deux thèmes de la vie de Foucault, séparés mais connectés entre eux. Le premier, qui doit beaucoup au mélange marxisto-nietzschéen qu'a produit sa génération, réside dans l'analyse historique de l'évolution des rapports sociaux mouvants entre centre et périphérie; c'est un thème familier à tous ses écrits sauf les derniers. Le second doit davantage à sa découverte des surréalistes et des figures d'avant-garde, tels que Georges Bataille, Antonin Artaud et Maurice Blanchot, dont l'influence sur cette même génération est peu comprise hors de France. Foucault vit en eux la possibilité d'explorer personnellement ce qui fait rompre encore plus les amarres des moeurs bourgeoises ordinaires, pour chercher dans l'érotisme, la folie, les drogues, le sado masochisme, voire le suicide, ce qu'il appelait des "expériences-limite".

C'est là que Miller est à son égard plus original. Il s'est entretenu avec bon nombre de personnes ayant été impliquées ou pouvant crédiblement retranscrire les expériences dionysiaques de Foucault dans ces univers. Il a également réexaminé sous cet angle les travaux de Foucault, en détectant bien plus d'allusions à ce domaine que nous n'en avions remarquées jusqu'alors. Par ce va et vient entre les deux démarches, il réussit à évoquer la double quête de Foucault: scruter la société moderne avec le regard détaché de la généalogie nietzschéenne, et voyager à travers les espaces les plus reculés de l'expérience humaine que notre société et sa moralité ont tenues cachés. Hormis sa brève appartenance au PCF, et un premier ouvrage de psychologie d'une tonalité pavlovienne, Foucault n'a eu que peu à voir avec le marxisme et le stalinisme des années 50. Plus tard, au cours d'un été, il porta son désengagement au crédit de la découverte de méditations intempestives. Il observa qu'à partir de là, sa vie prit une allure nouvelle, et il se remit en route "sous le soleil de la grande recherche nietzschéenne".

S'il faut lui reprocher quelque chose, on peut dire que Miller aurait du mettre davantage encore l'accent sur la précocité de l'orientation apolitique et même anti-politique des premières années de Foucault. Cela aurait mis en relief plus nettement le contraste avec sa posture politique plus tardive. Pour ceux qui le connaissent à travers ses écrits et engagements de la la fin des années 60 et du début des années 70, son désistement du militantisme pour d'obscurs textes classiques sur la moralité et la sexualité a toujours paru bizarre, et a produit une littérature insipide traitant de la nécessité dialectique de ses retournements célèbres. Miller suit généralement ce schéma progressif. Néanmoins, si l'on revisite l'oeuvre de Foucault et le contexte politique français d'alors, après la lecture de La passion Foucault, un tableau bien différent s'esquisse. Foucault apparaît désormais essentiellement comme un moraliste nietzschéen, qui a débuté et achevé sa carrière en essayant de se situer dans ses relations avec la société et face à ses propres pulsions. Le Foucault politique constitue une exception, le produit d'une conjoncture historique malheureuse. La distance entre Foucault et les politiciens français fut initialement d'ordre géographique. Déçu par la rupture de sa première liaison sérieuse, et sentant encore plus l'ostracisme de la société française, Foucault accepta avec impétuosité en 1955 un poste d'enseignant en Suède, attiré par l'impression erronée selon laquelle les Suédois manifestent davantage d'ouverture d'esprit que les Français. Il s'y trouva extrêmement isolé, mais utilisa sa solitude pour entamer ce qui sera sa plus grande oeuvre, Folie et déraison (rebaptisée plus tard Histoire de la Folie à l'âge classique). Trois années étouffantes à Upsala furent tout ce que Foucault put supporter, et en 1958, il accepta un poste culturel en Pologne. Là-bas, il reçut un bien plus brutal rappel de son statut social lorsque la police secrète polonaise le stigmatisa comme homosexuel et le menaça de chantage s'il ne quittait pas le pays. Il passa ensuite deux années à Hambourg, et ne revint pas en France avant 1960.

Foucault se révéla pour la première fois à l'opinion publique en 1961 en tant que chercheur universitaire lorsque Folie et déraison fut publié. Comme son auteur, le livre avait deux aspects connexes qui attirèrent immédiatement les plus avertis des lecteurs français. Ce travail d'histoire relatait une fable qui allait reparaître tout au long de son oeuvre: comment, à un moment précis du XVIIe siècle, les Européens commencèrent à classer diverses expériences et pratiques en catégories rigides, en tolérant certaines, en réprimant d'autres. Dans le cas de la folie, cela impliquait une évolution depuis une conception tragique ou enjoué du phénomène vers la crainte d'une menace, celle-là même que la "déraison" infligeait à la "raison moderne". Puis, à la fin du XVIIIe siècle et au XIXème, la folie fut naturalisée comme concept médical et des thérapies variées furent imaginées. Perdue dans ces développements, avait été, selon Foucault, une déférence pré-cartésienne pour la déraison, perçue comme un pouvoir démiurgique qui révèle des choses que la raison choisit d'ignorer. Pour réintroduire la "déraison" à sa dignité psychologique ancienne, il convoque le Marquis de Sade, Nietzsche et Artaud. Cette oeuvre impressionna fortement le jury académique de Foucault. Ils convinrent, à la différence de ses disciples ultérieurs, qu'il ne s'agissait pas d'une oeuvre conventionnelle d'histoire à prendre en tant que telle et la qualifièrent de "mythique" et "d'allégorique". Comme tous les livres de Foucault il met fièrement en exergue sa volonté de faire profession d'ignorance, en s'appuyant sur des sources d'archives extrêmement limitées et en s'inscrivant dans le registre magistral de l'Historiographie mondiale. Ces travaux s'affilient davantage à Hegel et à l'histoire française de la science (Gaston Bachelard, Canguilhem) qu'aux ruses de Nietzsche que Foucault invitait à suivre. Au demeurant, envisagé en tant qu'oeuvre d'imagination et comme prolégomènes à de futures histoires de la folie, c'est un ouvrage extraordinairement riche. Les lecteurs français n'ont pas des exigences très sévères sur la séparation entre histoire et philosophie et ils ont été sensibles au message extra-historique (c'est à-dire éthique) de Folie et déraison. Ils ont également saisi l'invitation à l'exploration personnelle de ces expériences que la modernité a prétendument exclues par hygiène cartésienne. Quelles sont ces expériences ? La folie en est une: "Quel est ce pouvoir qui condamne à la folie tous ceux qui ont relevé le défi de la déraison ?". La violence sexuelle en est une autre: "Au travers de Sade et de Goya, l'Occident a découvert la possibilité de dépasser la raison par la violence". Ceux qui connaissaient Foucault en France ont immédiatement perçu ce travail comme un exercice autobiographique, un Baedeker de régions psychologiques et sexuelles déjà visitées.

La réputation d'intellectuel apolitique de Foucault a continué de se diffuser au début des années 60. En 1963, il publia à la fois La naissance de la clinique et une étude moins connue sur l'écrivain surréaliste Raymond Roussel, dont il partageait les obsessions pour le sadomasochisme homosexuel, la drogue et le suicide. Vint ensuite le remarquable Les Mots et les Choses, étude dense sur les "sciences humaines", dont le succès rejaillit sur son auteur. L'oeuvre demeure extrêmement séduisante encore aujourd'hui, depuis l'interprétation énigmatique du tableau de Velasquez, Las Meninas, avec laquelle il commence, jusqu'à à sa conclusion prophétique selon laquelle l'homme disparaîtra comme une empreinte sur le sable. D'un point de vue rhétorique, cela réussit par une sorte de "surenchère intellectuelle": si la biologie est nouvelle en tant que science, alors nouvelle est l'idée de "vie" si les sciences humaines sont inventées, est également inventée l'idée "d'homme" et ainsi de suite. Comme Folie et déraison, Les Mots et les Choses était censé montrer la voie de sortie de l'humanisme des Lumières et la route en avant vers Nietzsche, Sade et les Surréalistes. Auprès de son public, qui tâtonnait alors pour comprendre les différentes variantes du structuralisme, le livre devint immédiatement un best-seller, malgré l'insistance de Foucault sur le fait qu'il n'était pas structuraliste.

La réaction de Foucault à sa notoriété fut révélatrice. Il quitta la France une fois de plus, acceptant un poste en Tunisie en 1967, peut être pour être près du jeune amant qui allait devenir son compagnon tout au long de sa vie. L'on peut se demander ce qui serait arrivé s'il était resté là-bas, loin des tentations parisiennes. Serait-il devenu un Paul Bowles français, écrivant des livres de plus en plus éthérés sur son expérience avec les drogues et le sexe sur la côte africaine ? Miller est silencieux sur de telles conjectures, ce qui est dommage; toute biographie digne de ce nom a besoin d'une part de spéculation hypothétique. Il colle aux faits et le fait est que Foucault revînt en toute hâte à Paris, en mai 1968, dès que les nouvelles des "événements" vinrent jusqu'à lui. Son détour politique avait commencé, et ne devait prendre fin que dix ans plus tard, cette fois-ci sur la côte californienne. Ce que Foucault vit, ou crut voir en mai 68, n'est pas difficile à imaginer. Jusqu'alors ses explorations nietzschéennes avaient été limitées à la Bibliothèque Nationale et à des cercles fermés. Mais les événements de mai avait emporté la conviction de beaucoup: une génération toute entière avait effacé la frontière entre la normalité des bourgeois et les expériences extrêmes. Un nouveau type de société était en gestation. Foucault partagea cette illusion et se lança dans sa réalisation. Ce fut la naissance du Foucault politique, qui pouvait à présent être vu signant des manifestes, marchant dans des manifestations, et jetant des pavés sur les policiers. Ce fut aussi la naissance du Foucault gourou, qui a été conservé comme une momie sans vie sur les campus américains, où ses entretiens énigmatiques et paradoxaux de cette période sont toujours consultés pour ausculter la relation du pouvoir au savoir, du discours à la pratique et du corps à corps. En France, on estimait que Foucault n'était pas un véritable marxiste comme Althusser. Mais, on supposait toujours qu'il partageait des principes démocratiques fondamentaux, qu'il était nietzschéen, la main sur le coeur.

Miller jette le doute sur ce mythe de la politique de gauche de Foucault dans la décennie suivant 1968, et élabore dans un plaidoyer assez convaincant qu'un attrait morbide pour la douleur, la cruauté et la folie donnèrent naissance chez lui à une configuration politique perturbée pendant ces années. Alors que beaucoup dans sa génération ont embrassé la vie en communauté, les drogues et l'expérimentation sexuelle comme moyen d'échapper à l'emprise du pouvoir, Foucault les célébra en tant qu'exercices dans la domination de soi et des autres, définissant la tradition humaniste des Lumières, qu'il méprisait, comme "tout ce qui, dans la civilisation occidentale, restreint la volonté de puissance". Ce qui gisait derrière les marges de la société bourgeoise, ce n'était point moins de pouvoir, mais davantage. Parler de pouvoir et de mort comme il le fit durant les années de plomb n'était pas une mince affaire. La gauche prolétarienne maoïste avec laquelle Foucault était associé, se déchira au début des années 70, pour savoir si elle devait suivre l'exemple des terroristes italiens et allemands, et commencer à tuer. Son dirigeant, Benny Levy, pensa qu'il avait adopté la position la plus radicale en réclamant des tribunaux populaires pour juger "les ennemis du peuple". Mais Foucault, qui était alors professeur au Collège de France, le surpassa dans un débat célèbre en décrétant que même les formalités judiciaires étaient un piège bourgeois: "Pourquoi ne pas tout simplement exercer des châtiments arbitraires et faire défiler des têtes sur des pieux ?" demanda t-il gaiement, réduisant son interlocuteur au silence. Très peu de personnes crurent que Foucault pensait ce qu'il disait. Le gauchiste américain Noam Chomsky participa à un débat avec Foucault à la télévision hollandaise en 1971, et il fut stupéfait d'entendre son interlocuteur français (qui avait été rémunéré en haschisch), défendre la vengeance populaire, prédire un "pouvoir violent, dictatorial et même sanglant" après la révolution, et rejeter toute référence aux normes de la justice et de la loi . "Je veux dire, je l'ai apprécié sur le plan personnel" dira-t-il plus tard à Miller, mais "c'était comme s'il appartenait à une autre espèce". Ou quelque chose comme çà.

Les lecteurs de Miller seront sans doute découragés par le portrait d'un Nietzschéen du domaine privé, ironique, mêlant ses obsessions sombres à la politique de cette période. Mais, Miller a raison d'insister sur cela, et de décrire ses livres hautement influents sur cette époque, en particulier Surveiller et punir, comme imprégnés de bout en bout de violence et de sadomasochisme. Il est difficile de savoir que faire de ce livre particulier qui résulta du travail de Foucault avec un groupe de réforme radicale des prisons. Son argument sous-jacent - que le contrôle social moderne est à plus forte raison insidieux parce qu'il est exercé de façon invisible et non violente - était familier à quiconque avait entendu parler de "la tolérance répressive". Cependant, Foucault le développe sans la nuance et l'auto-dérision qui caractérisait ses premiers écrits. Dès les premières pages, qui décrivent avec de lugubres détails l'écorchement et l'écartèlement du régicide manqué, Damien, il y a un réjouissement vital dans le sang et la cruauté physique qui contraste avec la diabolisation des institutions froidement efficaces de la vie moderne. La pacification et l'intériorisation de la surveillance sociale sont regrettables, apprenons-nous, non pas parce qu'elles perpétuent le pouvoir (le pouvoir est omniprésent), mais parce qu'elles déplacent l'emprise du pouvoir du corps vers l'esprit. Surveiller et punir, l'oeuvre la moins accomplie de Foucault, est aussi celle qui a eu le plus d'influence en Amérique, où ses allusions à un pouvoir "caché" correspondaient si bien au style paranoiaque des politistes américains. Miller prend en effet cela très au sérieux. En France, par contre la réception fut différente. Bien qu'il y ait eu de longs et déférents compte-rendus dès la parution du livre en 1975, une oeuvre sur l'emprisonnement moderne qui allait être de loin plus influente avait été publié en 1974, L'Archipel du goulag de Soljenitsyne. Le contraste entre les deux aurait difficilement pu être plus grand, et mit en sourdine tout l'impact que Foucault pensait que son travail devait avoir en France. Devant ce récit irrésistible de la torture physique et mentale, menée par un régime que beaucoup en France considéraient toujours comme l'avant-garde du progrès social, il était difficile, en restant à l'intérieur des limites du bon goût, de maintenir que les salles de classes de l'Occident étaient des prisons. Peu après, les boat-people commencèrent à affluer du Vietnam et du Cambodge, et dans les quelques années qui suivirent, des intellectuels français de premier plan se déclarèrent opposants à tout ce qui touchait au marxisme.

Foucault provoquait jadis de petits rires nerveux en plaisantant à propos de la cruauté et de la souftrance, mais désormais personne ne riait plus. Le changement politique rapide dans le milieu intellectuel français au milieu des années 70 eut un effet profond sur Foucault, plus profond que Miller et Eribon ne le divulguent. La raison est que Foucault n'a jamais été un chef de file politique. Il était ce qu'on appelle un suiviste; depuis ses accointances avec le stalinisme dans les années 50 jusqu'à ses activités avec la gauche prolétarienne dans les années 70, il a simplement suivi la foule parisienne (exclusivement, il faut le reconnaître). A présent qu'il avait changé de direction, Foucault se trouva désorienté, et pas seulement sur le plan politique. Même intellectuellement, il semblait sincèrement troublé. Quand Les Maîtres-penseurs fut publié en 1977 par l'ancien maoïste André Glucksman, Foucault lui consacra une critique enthousiaste, même si ce livre impliquait indirectement une critique de sa propre oeuvre. Dans ses cours au Collège de France, il se détourna bientôt de l'étude de la marginalisation sociale et s'absorba dans des questions traditionnelles de la philosophie politique, encourageant ses étudiants à lire des auteurs inconnus comme Hayek et Von Mises. Ces incursions contradictoires en politique continuèrent: ici une manifestation en soutien à Solidarnosc, là un article défendant l'Iran de Khomeiny (même s'il exécutait les homosexuels et les autres marginaux). Mais l'espoir d'une transformation imminente, ou du moins souhaitable, de la société moderne à travers "la transgression" s'estompa peu à peu. On pourrait dépeindre ce changement d'orientation, dans les divers travaux et activités de Foucault comme simplement opportuniste, étant donné le nouvel intérêt manifesté par les Français pour le Libéralisme et les Droits de l'Homme.

Cependant, si avec l'apport de Miller, on relit la bibliographie nous pouvons voir que Foucault était en train de revenir vers sa quête éthique privée. Le politique cède encore une fois le pas au personnel. Il semble que le catalyseur ait été la Californie, que Foucault commença à fréquenter dans les années soixante-dix et où il découvrit d'importantes sous-cultures homosexuelles sadomasochistes. C'était un peu comme si pour lui, les fantasmes de transgression sexuelle étaient, à l'exemple de Sade, soudainement devenus réalité sociale. "Ces hommes vivent pour une sexualité de hasard et pour la drogue. C'est incroyable !". Abandonnant le vain espoir de transformer l'ensemble de la société moderne, Foucault s'attachait maintenant à une micro-société faite d'hommes sur la même longueur d'onde que lui et qui partageaient son goût pour la douleur et la cruauté au delà des limites de la respectabilité bourgeoise. Dans son travail intellectuel également, il est revenu vers le sujet non déclaré de ses tout premiers livres: l'éthique sexuelle.

Miller oeuvre puissamment pour donner sens à la dernière décennie de la vie de Foucault, en traitant son investigation sur la sexualité, par la pensée et en acte, comme profondément unitaire. Il a certainement raison, mais il a de la difficulté à construire son argumentation parce qu'il ne parvient jamais à parler calmement du sexe. Il est tour à tour indiscret et prude. Par exemple, il met l'accent sur le fait que la réorientation de Foucault commence avec une expérience psychosexuelle, vécue durant une prise de LSD, et qu'il relate dans une prose digne de Mère Thérésa. D'un autre côté, il est si désireux de ne pas apparaître trop critique ou de ne pas heurter les sensibilités politiques qu'il s'excuse maintes fois pour ses commentaires sur les goûts de Foucault. Tiraillé par ces deux élans contraires, Miller consacre finalement cinq pages assez singulières aux pratiques sado-masochistes ordinaires qu'il décrit avec force détails, seulement dans le but de nous assurer que, selon la "fine fleur de la recherche psychiatrique", les aficionados de ces pratiques sont des personnes le mieux du monde adaptés à la société (ceci dans un livre consacré à Foucault !). Il réussit si bien à conférer une patine de respectabilité au sadomasochisme, que l'on oublie tout ou presque des raisons de son attrait pour Foucault.

Concernant les écrits de Foucault durant cette période, Miller est un meilleur guide et grâce à son aide, nous pouvons maintenant mieux intégrer la peu comprise Histoire de la sexualité dans le schéma des investigations éthiques de Foucault. Le premier volume, La volonté de savoir fut publié en 1976 et respire le même air que Surveiller et punir: "la construclion sociale" de l'identité, la normalisation des comportements par la science du XIXe siècle, etc. Les deux volumes suivants qui ne furent publiés qu'à sa mort en 1984, sont de loin plus intimes que ses écrits politiques. Ils ne ressemblent en rien à tout qu'il avait écrit jusque là. La plupart des lecteurs furent surpris de découvrir qu'il avait abandonné le XIXe siècle au profit de la Grèce antique. Ses adeptes les plus politisés trouvèrent cela particulièrement bizarre et les livres très éloignés des thèses habituelles, tandis que certains classicistes de renom les déconsidérèrent en tant que travaux d'amateur. Ni l'un ni l'autre groupe ne voulût comprendre que Foucault était attiré par la Grèce pour des raisons purement privés et que, à l'instar de son maître à penser, Nietzsche, il espérait "créer des valeurs" à partir de son héritage intellectuel. Les signes de sa nouvelle orientation personnelle peuvent être perçus plus clairement dans son introduction à L'usage des plaisirs, le second volume de son Histoire de la sexualité. En dépit d'efforts assez empruntés pour établir un lien avec la méthode utilisée dans ses livres politiques comme Surveiller et punir, la rupture est évidente.Tandis que ces oeuvres-là donnaient le sentiment que le sujet éthique n'était rien de plus qu'un effet de langage ou du pouvoir et par conséquent "non libre", désormais, Foucault revendiquait la découverte de "stratégies" selon lesquelles le sujet contribue à se modeler lui-même de l'intérieur. Cela sous-entend une sorte de liberté morale, bien que Foucault préfère l'appeler "Herméneutique du soi". Avec cette liberté aussi limitée qu'elle puisse être, il apparaissait à présent que l'homme, (c'est-à-dire Foucault) pouvait développer sa propre posture éthique à travers "une esthétique de l'existence". De quoi était elle faite cette liberté ? Sans aucun doute de l'absolu déterminisme de la politique. Quel était son "pourquoi"? Cela restait à voir.

Les éthiques esthétiques ne sont rien de nouveau dans l'histoire du nietzschéïsme. Mais, comme le livre de Miller nous aide à le comprendre, la morale de Foucault elle même se divisait et devenait conflictuelle. Dans sa recherche, il avait commencé à réfléchir sur la tempérance qu'il percevait dans le monde hellénistique et qu'il qualifiait de "souci de soi" ou "économie du plaisir". Mais dans ses pérégrinations personnelles à travers "la scène cuir" sado-masochiste californienne, il resta un boulimique du danger sexuel et de l'excès.Que Foucault ait jamais compris que ses expériences extrêmes devaient être resituées désormais dans le cadre d'une maladie est une question qui reste ouverte et Miller n'a pas essayé de l'élucider. Il nous rappelle à quel point la compréhension de ce qu'est le Sida a été lente à se développer chez la plupart des gens au tout début des années 80.

Néanmoins, les moments les plus glaçants du livre sont ceux où Miller relate le profond scepticisme de Foucault devant l'énorme évidence scientifique. "Je n'y crois pas", disait Foucault à l'un de ses amis à San Francisco, en se plaignant des homosexuels qui étaient en train de se retourner vers le "pouvoir" médical pour demander de l'aide. A l'automne 1983, après qu'il se fût effondré, moins d'un an avant sa mort, on pouvait encore le trouver dans les lieux de bains et les bars. Il riait de l'idée de safe sex et affirmait à qui voulait l'entendre que "Mourir pour l'amour des garçons: quoi de plus beau ?". Miller considère de telles prises de position chez Foucault comme l'expression d'un attrait pour le suicide. Une interprétation plus plausible est que la suspicion qu'il entretenait à l'égard du "discours" sur la maladie et le regard médical l'avait finalement rendu insensible à une quelconque distinction entre le fatum physiologique et son interprétation sociale. Si l'on croit que tout discours sur la maladie est construit par le pouvoir social et que l'on peut inventer un contre-discours esthétique, il est facile de se convaincre d'une certainé invincibilité. Mais Foucault n'était pas invincible. Miller trouve un tant soit peu "ironique" que le philosophe soit mort du sida, sous contrôle médical dans l'hôpital qu'il avait étudié dans Folie et déraison.

Un mot devra demeurer puisqu'il n'y a pas de synonyme adéquat pour le remplacer: c'est l'Hubris grec. Qu'aurait-il écrit s'il avait survécu? C'est une question qui reste en suspens. Nous pouvons cependant être assuré du fait qu'il n'aurait pas développé une nouvelle méthode pour étudier l'Histoire. En fait, il n'y avait jamais eu de méthode utilisable pour les autres, seulement les pistes d'un penseur solitaire et idiosyncratique en quête de sens. On n'imagine pas même non plus une nouvelle incursion dans la vie politique. Les engagements politiques de Foucault furent des étourderies comme il a sans doute fini par le comprendre lui même. En revanche, loin d'être une bêtise, le voyage en Grèce ouvrait la voie à une méditation sérieuse et nous pouvons peut-être conjecturer ce qu'il aurait pu découvrir sur lui-même s'il avait continué ses recherches. Dans ses dernières conférences, Foucault montra à quel point il préférait Diogène le cynique, ce philosophe qui se masturbait sans vergogne sur l'Agora d'Athènes, à Socrate . Considéré comme un acte esthétique ce geste met en évidence un certain flair. Cependant, s'il avait vécu, sans doute aurait-il été amené à réfléchir au paradoxal "souci de soi" constitutif de la beauté socratique, qui ne confondait pas la transgression avec la liberté, ni les plaisirs avec le bonheur, allant même jusqu'à considérer le plaisir physique comme étant impossible sans la discipline de la raison et de la modération. Pareille modération n'est pas le signe de la morale bourgeoise, pas plus qu'elle n'est en opposition complète à celle-ci. On peut se poser la question de savoir si - dans sa quête du vrai bonheur - Foucault ne se serait pas trouvé en train de regarder au delà, "par delà le bien et le mal", au-delà de Nietzsche.

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James Miller, La Passion Foucault (HarperCollins Publishers).