Ségolène Royal
Ségolène Royal

                  "Aux habitants de Paris. L'armée française est venue vous sauver. Paris est libérée.

                  Dès 4 heures nos soldats ont pris d'assaut la dernière position des insurgés.

                  Aujourd'hui le combat est terminé. L'ordre, le travail et la sécurité vont renaître."

                                      Maréchal MacMahon

                  "I want to rehabilitate work, authority, morality, respect, merit.

                  I want to restore the honour of the nation and the national identity.

                  I want to return to the French the pride of being French."

                                      Nicolas Sarkozy (Transcription anglaise

                                      de son discours de victoire par le Los Angeles Times)

La voilà donc cette vague mauvaise de la pénitence, du carême national, de l'auto flagellation périodique — celle du 18 Brumaire, de la Restauration de 1818 aggravée par Charles X, des fusillades bourgeoises après la reddition de la Commune de Paris, de la défaite de '40 et Vichy pour racheter le péché du Front Populaire, du vote massif pour la Droite pompidolienne comme reflux de Mai '68 et en pénitence pour la rue de Grenelle... Et le culot, le monumental cynisme, après avoir fait les yeux de Chimène à un Front National (qui n'en demandait pas tant) et à son nouveau Vichy light, de se permettre, pour le faire oublier, devant les caméras du monde et avec la complaisance presque universelle de médias hexagonaux visiblement bel et bien parti-prenants, de rendre hommage à la mémoire des Résistants du Plateau de Glières... Après carnaval vient carême, me diriez-vous, c'est un fait de culture (méditerranéenne et catholique ?), une dimension anthropologique, il faut enfin mettre un point final, Dow Jones exige et oblige, au long carnaval de Mai '68 et des années soixante, à sa contre-morale et à sa contre-culture, à sa mise en question de tous les pouvoirs et à son inversion symbolique, il faut en revenir, comme le disait le Maréchal, non pas celui-là encore, le Maréchal MacMahon après le siège de la Commune de Paris, à l'ordre, au travail, à la sécurité, et encore il avait oublié à l'époque d'ajouter ce qui nous vient désormais d'outre-atlantique, la "morale"... Il faut se résigner à nouveau à vivre correctement dans un monde où l'homme est un (gentil, compassionnel) loup pour l'homme, un protecteur pour les faibles et une catastrophe de bienveillance pour les femmes, qui n'ont plus qu'à rentrer chez eux, et en venir à des moeurs de mauvais temps.

Mais nous n'oublierons pas non plus ce que nous avons vu, une femme libre qui comme aux meilleurs, aux plus hauts moments du temps national ouvrait la voie vers l'avant pour son peuple, pour tout son peuple, la France présidente contre la France propriétaire... Non, nous n'oublierons pas de si tôt cette souveraine franchise, cette liberté par rapport aux calculs d'apothicaire de la politique politicienne, cette France autre qui se profilait, cette beauté par moments lumineuse, fière et sans complaisance, dans la ferveur et la reconnaissance simplement chaleureuse des foules, cette chance qu'une France aveuglée par le mauvais filtre des sondages, la conspiration des élites compromises et la ruée vers l'égoïsme a choisi de bouder, nous ne les oublierons pas de si tôt ! On ne nous dira pas que cette chance-là ne nous a pas été offerte, que cette beauté-là nous ne l'avons pas vue ! Cela, que nous avons vu, on ne nous l'enlèvera pas, même si nous ne sommes en rien sûrs de le revoir de si tôt, tant les spadassins et les envieux guettent dans l'ombre. Mais cet élan, ce mouvement en avant apaisé d'un peuple et de ses institutions, cette façon de faire de la politique de sorte qu'elle ne pourra plus jamais être la même, on ne l'arrêtera plus. Ce centre radical de convergence et de résistance est désormais un fait accompli, notamment grâce au l'ouverture du Net et à un nouveau parler vrai en politique, enfin arrivé en France.

Mais d'autres représentations attendaient, étaient tapies dans l'ombre, qui revenaient de loin et ne manqueraient pas d'être mobilisées de façon subreptice, habilement suggérée. Celles, ancestrales, qui apprennent aux filles d'Eve à se méfier avant tout d'elles-mêmes (52 % de françaises ont voté Nicolas Sarkozy, cela restera dans les annales !). Bien sûr, l'on ne manquera pas de tenter d'en tirer partie pour vanter une émancipation supérieure de la Femme française, capable dans sa grande maturité politique et son universalisme de citoyen(ne) abstrait(e) asexué(e) de juger la première femme briguant légitimement et en plein jour depuis cinq cents ans le pouvoir suprême en France, uniquement sur sa compétence et le seul mérite de ses idées. Mais ceux qui ont suivi la campagne avec les yeux tant soit peu écarquillés ont compris autre chose... Voyons, une femme ne saurait être Président (pas d'e !) de la France — Président de la France, dit deux fois, en insistant — puisque, bien sûr, une femme ne sait pas "tenir ses nerfs". Une femme ne saurait être Président, puisqu'elle ne pourrait décider sans consulter son mari. Seulement à l'homme est-il permis d'avoir de justes et saines colères. La passion et la colère, chez une femme, ne peuvent être que méchantes et hystériques ("qu'est-ce que cela doit être lorsque vous êtes énervée !"). Femme souvent varie, n'a pas les idées claires, est sous l'empire de la lune et l'emprise des émotions, par conséquence fait des gaffes... il faut alors la calmer. Lorsqu'elle se montre plus compétente que son adversaire, l'homme, par exemple, sur la question nucléaire, on ne le retient nulle part. L'homme ne peut pas connaître tous les dossiers, la femme a l'oeuf (même après la ménopause), elle est gaffeuse (il faut l'en féliciter, cela fait partie de son charme, infini comme on le sait). Bref, il faut la protéger, y compris contre elle-même, car elle est faible et peccamineuse, dans ses emportements forcément émotifs et irrationnels, y compris et surtout dans ses excès de générosité irraisonnée et maternelle. Car, voyez-vous, devant ses enfants ou son peuple, une femme ne sait pas compter. Elle voudra toujours avoir "le monopole de la générosité et du coeur"... il faut donc un homme à la maison pour compter, surveiller et punir, comme à la tête de l'Etat.

Oui, sans peut-être l'avoir remarqué autrement que de façon subliminale, n'avons-nous pas tous entendu — été infiltré(e)s ? — par cette petite musique-là, bien au point et préparée de longue main dans les arrière-cuisines de la politique ?

Et cela a pris, il faut dire que cela a remarquablement bien marché. C'était plié, dans la poche. On y voyait sans doute en filigrane le courageux Nicolas en train de dompter sa rebelle et hispanique Cécilia. Vite, un maître pour la France ! Puis elle était trop jolie (et visiblement trop contente de l'être). On ne se permet pas d'être aussi jolie, et de sourire d'une aussi franche joie de plaire, lorsque l'on prétend accéder au suprême magistère; on ne peut pas se permettre ainsi de régner en même temps sur les coeurs et sur les lois, sur le désir des corps et sur les corps de l'Etat ! Voyons, ce n'est pas dans notre culture. La vie publique ne risquerait-elle pas de perdre quelque chose de son essentiel ennui pompeux, de sa majesté compassée ? N'allait-on pas courir le risque de transformer l'Elysée en moderne Cours d'amour ?

52 % des femmes françaises ont donc voté pour Nicolas Sarkozy, c'est vrai, cela vaut d'ailleurs d'être répété encore et encore (mais, me souffle une amie, le souvenir des sans-culottes et la Liberté guidant le Peuple sur les Barricades n'a pas un seul instant empêché les bonnes dames de Paris de participer aux pelotons d'exécution des Communards, ni de crever les yeux de leurs cadavres avec leurs délicates ombrelles impressionnistes...). Mais... une partie non-négligeable de la Gauche aussi. Là aussi, il y aurait sans doute quelques stèles à dresser, aux Claude Allègre et autres Bernard Tapie, et j'en oublie. Je ne parle pas des Judas. Et puis on voudra sans nul doute ravir au peuple de gauche ce qui était tout de même à sa façon une immense victoire et une voie ouverte — et impossible à refermer — vers sa rénovation en profondeur (mais ce que nous avons vu, nous ne l'oublierons pas !). A moins que tout cela n'ait été qu'une sorte d'embellie, de forme d'adieu à l'histoire de la modernité, de la nation France et de son rayonnement émancipateur envers le reste du monde, appelés désormais à resurgir autrement et ailleurs (y compris en elle-même !).

Ce qui se passera maintenant ? J'ose un pari : les temps d'auto flagellation et de carême, chez les français, plus peut-être que chez tout autre peuple, ne durent qu'un temps. Et puis alors, gare aux retours de manivelle et de flamme. Les "Napoléon le Petit" (Nouvelle version, paraît-il : "Naboléon" !), les MacMahon et les Charles X ne font jamais de vieux os. Ce sera — espérons-le du moins, sinon la France et son génie n'existeront bientôt plus - d'autant plus vrai d'un changement d'importation. N'oublions jamais quel a été le premier chef d'Etat étranger à féliciter le nouveau locataire de l'Elysée (George W. Bush), et à quel point son élection a été ardemment souhaitée et voulue et puis acclamée outre-atlantique. N'oublions pas que, sous le règne de ce grand protecteur compassionnel du pauvre, de la veuve et de l'orphelin, la France, ses pays et son peuple, seront encore moins qu'auparavant protégés contre le capitalisme d'actionnaires aux dents longues et ses appétits de loup transnationaux. Sinon, pourquoi à ce point avoir veillé à lui préparer la voie ? N'oublions pas non plus, non seulement les liens profondément imbriqués entre Sarkozy et le patronat français (un capitalisme d'héritiers, selon Thomas Philippon) par liens familiaux interposés, mais, selon un récent article du New York Times célébrant avec une pincée d'ironie roborative sa victoire, que celui-ci possède un demi-frère, du nom d'Olivier Sarkozy, qui se trouve en toute simplicité être le "joint global head" du groupe chargé de la stratégie des investissements institutionnels de la Banque USB de New York... Demandons-nous donc seulement ce qui se passerait maintenant si l'administration Bush prenait le mors aux dents et déclarait la guerre à l'Iran, ou si seulement le gouvernement américain décidait de demander à la France, comme signe de bonne volonté et de résipiscence, de rejoindre la "coalition des volontaires" et d'envoyer un contingent en Irak ? Nobody's perfect, me dites-vous ? Alors rendez-vous sans faute pour les législatives et les autres luttes.