George Tenet
George Tenet

Directeur de la CIA du 11 juillet 1997 au 11 juillet 2004, George Tenet vient de publier chez Harper Collins un livre de plus de 500 pages intitulé At the Center of the Storm: My Years at the CIA (Au coeur de la tempête, mes années à la CIA), qui relance le débat sur la façon dont l'administration Bush a manipulé l'opinion pour justifier le déclenchement de la guerre contre l'Irak en mars 2003, entraînant l'Amérique dans le fiasco que l'on connaît. George Tenet y accuse notamment le président George W. Bush et le vice-président Dick Cheney d'avoir décidé l'intervention militaire sans que "aucun débat sérieux sur l'imminence de la menace irakienne n'ait eu lieu au sein de l'administration". Selon lui, la décision d'envahir l'Irak était prise depuis longtemps et, outre George W. Bush et Dick Cheney, la plupart des hauts responsables de l'administration américaine, de Donald Rumsfeld à Paul Wolfowitz en passant par Douglas Feith et Richard Perle, ont sciemment déformé les rapports de l'agence de renseignement pour tenter de faire croire à une collusion entre Saddam Hussein et le réseau terroriste Al-Qaeda.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, George Tenet indique qu'il a rencontré à la Maison Blanche le conseiller spécial du Pentagone Richard Perle — grand ami d'Israël et faucon néo-conservateur notoire — qui lui aurait dit en substance que l'Irak devait payer pour ces attentats. La plupart des autres responsables rencontrés étaient également obsédés par la recherche de liens entre Saddam Hussein et Oussama Ben Laden. Tous ne cherchaient qu'un prétexte pour attaquer l'Irak et prenaient pour argent comptant les allégations de l'opposant exilé Ahmed Chalabi qui poussait à renverser le dictateur irakien, écrit-il. Revenant sur le National Intelligence Estimate de la CIA qui affirmait en décembre 2002 que l'Irak possédait des armes de destruction massive, il indique que l'agence a réalisé ce rapport en toute hâte afin d'influencer les élus du Congrès américain et l'opinion publique mondiale. Il reconnaît que la CIA s'est lourdement trompé, puisque aucun stock d'armes de destruction massive n'a été découvert en Irak après la chute du régime de Saddam Hussein, mais il met en cause sur ce sujet Dick Cheney qui faisait alors des déclarations allant bien au-delà des analyses fournies par l'agence de Langley, notamment sur le prétendu uranium que le président irakien aurait importé du Niger pour développer des armes nucléaires. Une affirmation totalement fantaisiste basée sur des documents fabriqués de toutes pièces mais qui, en dépit de l'opposition de la CIA, s'est retrouvée dans le Discours sur l'état de l'Union prononcé en janvier 2003 par George W Bush. "Imaginez qu'Al-Qaeda dispose des armes biologiques et chimiques de Saddam Hussein", ne cessait par ailleurs de répéter le président américain dans les réunions d'Etat-major. C'est également Dick Cheney qui, selon l'ex-patron de la CIA, a demandé dès l'automne 2001 à la National Security Agency (NSA) d'augmenter la surveillance des communications téléphoniques et internet concernant l'Irak. Quant à la secrétaire d'Etat Condoleezza Rice, qui avant le 11 septembre refusait de tenir compte de ses rapports alarmants sur la menace terroriste d'Al-Qaeda, elle lui a demandé ensuite en personne de diffuser de fausses informations à la presse pour mettre en cause l'Irak. Malgré les fortes pressions des faucons néoconservateurs, la CIA s'est cependant toujours refusé à affirmer que des liens existaient entre Al-Qaeda et Saddam Hussein, se défend George Tenet.

Depuis sa sortie en librairie le 30 avril, At the Center of the Storm suscite une vive polémique aux Etats-Unis. Dans une lettre ouverte publiée dans la presse, plusieurs anciens responsables de la CIA accusent George Tenet d'hypocrisie et lui reprochent de ne pas avoir alerté l'opinion avant l'intervention militaire de mars 2003. "Par votre silence, vous avez contribué à nourrir l'argumentaire en faveur de la guerre", écrivent-ils, lui demandant de rendre la Médaille de la liberté qu'il a reçu des mains du président Bush et de reverser une partie des droits d'auteur de son livre (4 millions de dollars) "aux soldats américains et aux familles de ceux qui ont été tués ou blessés en Irak". D'autres membres de l'agence de renseignement, dont John McLaughlin qui en prit les commandes après sa démission en juillet 2004, ont eux pris publiquement la défense de l'ancien patron du service de renseignement, saluant le travail qu'il y a accompli entre sa nomination par le président démocrate Bill Clinton en 1997 et son départ forcé en 2004. George Tenet, âgé aujourd'hui de 54 ans, estime que sa carrière a été brisée par l'administration Bush et que la seule chose qui lui reste aujourd'hui, "c'est l'honneur". Il n'a pas supporté les manoeuvres de la Maison blanche qui, à travers notamment des informations complaisamment fournies au journaliste Bob Woodward pour son livre Plan of Attack, l'ont désigné comme bouc émissaire et principal responsable des erreurs dans le dossier sur les armes de destruction massive. La Maison Blanche se limite pour sa part à déclarer qu'elle "n'a pas fait de lui un bouc émissaire" et que "le Premier Amendement lui accorde le droit d'exposer son opinion".