Patrick Hutchinson
Patrick Hutchinson

L'Engagement.

Ceux qui voient la littérature comme un espace pur sans rapports avec la vie nous disent: "votre journal n'est pas littéraire, c'est politique". Justement.

Appeler à une nouvelle littérature politique peut bien sûr ressembler à un coup de poing symbolique dans l'estomac mou du consumérisme où tout baigne dans le consensus bien pensant (tout a le droit d'exister, mais aussi de crever, pourvu que soient respectées les nouvelles règles implicites des bienséances de la marchandise) mais peut également légitimement faire craindre un retour à la domination du discours politique sur la parole libre de la littérature, soumettant ses modes de signification à des impératifs manichéens ou partisans. Ce sont en effet bien de tels excès qui ont conduit l'engagement à la Malraux, à la Sartre — sans parler, pour la poésie, d'Eluard ou d'Aragon — dans un discrédit et une désaffection somme toute assez justifiés. Un tel anathème rétrospectif est toutefois par trop confortable et réconfortant pour nos compromissions actuelles, et risque en outre de nous priver de bien des lectures essentielles.

Aujourd'hui, nous nous croyons consciemment ou non plutôt sur les rivages supposés sereins d'Aristote, qui définit la fonction de l'art littéraire comme étant l'imitation, et sa finalité de provoquer le plaisir. Mais l'on oublie un peu vite que, dans la Poétique d'Aristote, cet ouvrage clé de la tradition littéraire occidentale, le philosophe proclame aussi solennellement que le Mythe est plus important que l'Histoire.

Pour Aristote, et pour les grecs, l'Histoire était un genre littéraire. Notamment parce que la "vérité" de la littérature est de portée plus générale, donc plus philosophique, que celle de l'Histoire qui s'attache aux faits et aux personnages par trop réels et particuliers.

Il y a donc une autre façon pour la littérature d'être politique, qui relève davantage de sa façon de prendre en charge et d'articuler le Mythe. Ce qui est politique dans la littérature, et cela de récents événements nous le rappellent tous les jours avec une acuité particulière, c'est qu'elle est l'espace de représentation qui gère pour tout être humain le droit à la fiction. Autrement dit, ce qui est important, ce qui est "énaurme" dans la littérature, c'est sa façon de raconter l'Histoire autrement, de raconter une autre Histoire possible, de se mettre dissidente et concurrente, par sa forme même, de l'Histoire et des histoires réelles (c'est-à-dire en fait "officielles", instaurées et gérées par l'Etat ou la Religion, ou les deux à la fois, gardiens ô combien ombrageux de l'Imaginaire institué). De ce fait la littérature, en son essence, est politique. Et, par contrecoup, l'analyse littéraire devient aussi un problème central de l'Histoire.

Ce qui est politique dans la littérature est moins le Quoi que le Comment: forme du récit, syntaxe de la phrase, figures-stratégie. Voilà, le mot est lâché ! Stratégie stylistique; rhétorique; façon de raconter le monde. Tenez par exemple, raconter en séquence ininterrompue une journée banale dans la vie d'un petit juif de Dublin en l'élevant à la dignité épique d'une des ouvres fondatrices de l'Occident: Ulysse de James Joyce. Cela s'appelle l'Ironie, entre autres, une tentative salutaire de subvenir l'Histoire qui n'a rien à voir avec la subversion au sens politique (il s'agirait même d'une subversion de cette subversion). Ou encore, dresser une liste inouïe des puissances et des prestiges de l'imaginaire, ouverts par les conquêtes de ce véritable voleur de feu symbolique qu'est le poète moderne, sous la forme d'un catalogue de foire commerciale ou d'exposition universelle: Solde, dans les Illuminations de Rimbaud. C'est une violente anti-phrase qui annonçait de façon parfaitement voyante la couleur des rapports entre poésie et société à l'époque où nous sommes. Ou encore, raconter les déboires d'un vieux fou qui est en fait un sage, sous la forme — ô combien distancée — d'un roman de chevalerie...

Tout cela, nous le savons. Tout cela remet en jeu un savoir et une science littéraires vieux comme le monde. Et l'on mesure alors mieux la responsabilité entière de ceux qui, à l'heure actuelle, prennent sur eux de préconiser une littérature scolaire et superficielle en confondant sciemment, et de façon le plus souvent opportuniste, les impératifs du calibrage médiatico-commercial avec les règles d'antan. Ceux qui veulent à nouveau une littérature pour rêver (rêver Amour, Histoire, Conquêtes,...) et non pas à lire. Le récit rectiligne, les conventions "traditionnelles" du roman, de la biographie, l'histoire événementielle au style immédiat, la "pureté de la langue", ce n'est pas de la littérature politique, ça ? Alors tant pis pour ses promoteurs, s'ils pensaient en avoir fini avec l'engagement.