Patrick Hutchinson
Patrick Hutchinson

Post Scriptum entre Deux Tours.

Le pire aura donc était évité le 22 avril, du moins en un premier temps, et c'est déjà beaucoup. La tentative du candidat opportuniste, en impénitent demi de mêlé machiste du sud-ouest, de soustraire dès la sortie de la mêlée la balle à l'équipe d'en face, et de profiter de ce qu'il considérait — et avec lui, bien d'autres, loin d'être toujours de droite ! — comme un signe de faiblesse notoire (risquer à gauche la première candidature présidentielle d'une femme), pour enfoncer ses lignes au centre et marquer lui-même à rebours de façon individualiste, a nécessairement échoué. N'est pas homme providentiel qui veut, même si on se croit intimement doté de l'étoffe des héros et des leaders ! Nous allons donc voir maintenant si celui-ci, au delà des sollicitations du privilège et des attractions fatales du narcissisme du pouvoir, est vraiment homme à "bondir hors des rangs des assassins", à innover et à accompagner les mouvements de l'histoire (ou les sollicitations du possible, ce qui est désormais la même chose !). Est-il prêt à accompagner le mouvement qu'ont su ouvrir Ségolène Royal et lui-même vers une autre écriture de la partition politique et institutionnelle en France ? Se tient-on à la veille d'un véritablement changement, d'un affranchissement enfin des énergies de la mise sous tutelle implicite d'une cinquième République dont les attendus jacobino-monarchiques et autoritaires non-dits finissaient toujours en fin de compte par bloquer la voie vers une véritable modernisation sociétale en France ? Ce dont, d'ailleurs, l'exclusion perpétuée et même revendiquée sous cape des femmes françaises de tout accès autre qu'accidentel aux plus hautes instances de représentation constitue — espérons que l'on pourra bientôt écrire constituait ! — par elle-même le plus éclatant symbole...

Il s'agirait là — j'ai tenté de le suggérer avant le premier tour — d'un changement autrement plus profond et infiniment plus fécond que tout ce que pourrait prétendre proposer, avec tant de jactance parfois, l'autre candidat, véritablement adversaire celui-là : celui du changement d'importation (et bientôt d'imposition) et de la guerre civile globale. D'ailleurs, loin d'un quelconque véritable changement ou renouveau, n'est-ce pas bien plutôt de s'emparer de ses mécanismes et de ses leviers de commande bien intacts et prêts à l'emploi que celui-ci avant tout rêverait, et avec lui sans doute ses soutiens et ses commanditaires ?

Pourquoi — ou plutôt en quoi — par exemple, le fameux et tant ressassé "clivage droite-gauche", tel qu'il s'est depuis si longtemps pensé de l'intérieur de l'arène politique fermée des frontières nationales, est-il aujourd'hui en termes électoraux à reconfigurer, sinon à renvoyer au moins provisoirement au magasin des accessoires et des défroques de l'histoire ? Il n'est point besoin d'insister : tout le monde le sait, sauf lorsqu'il ou elle se retrouve devant les automatismes (pour ne pas dire, les atavismes !) d'un choix électoral. Pourtant, les lignes ont bougé, la "mondialisation" est bien passée par là. Comme au XVIe siècle sur le plan physique, en politique, électoralement surtout, nous avons besoin désormais d'une nouvelle carte et de nouvelles coordonnées.

Le peuple français, il faut abondamment l'en féliciter, a visiblement appris la grande leçon du 20 avril 2002. Bref, en quinquennat, voter au premier tour de l'élection présidentielle comme si l'on était au premier tour des législatives sous le septennat, c'est un suicide démocratique. Les coordonnées ont effectivement changé : voter trop loin à gauche — en confondant par exemple Arlette Laguiller avec l'Abbé Pierre, pour se payer le luxe d'une "bonne action" de vote protestataire, ou à l'extrême droite pour hâter plus d'autoritarisme protecteur — c'est fatalement favoriser la droite de gouvernement, par le jeu de bascule des extrêmes. Mais jusque là, il s'agissait seulement de se résoudre, voire de se résigner, à voter "utile" — essentiellement encore pour éviter la honte et le réveil devant l'impensable, l'inadmissible, l'antidémocratique hypothèque Le Pen.

Mais maintenant, au deuxième tour, nous sommes placés devant un choix plus difficile : apprendre à voter "intelligent". Surtout si nous nous voulons de gauche, social-démocrates, et d'une façon ou une autre résistants au rouleau compresseur de la "mondialisation", à sa logique de guerre et de spoliation, mais encore si nous sommes démocrates sociaux, du centre, pour un capitalisme "éthique", "à visage humain", défenseurs du droit et d'institutions internationales renouvelés et fonctionnels, d'un modèle de société "rhénan", authentiquement humaniste et/ou chrétien-démocrate. En d'autres termes, il nous faut dès avant le deuxième tour nous rendre compte, si ce n'est déjà fait, que désormais les lignes de front et de partage mondiales traversent et déterminent directement de façon cruciale un déplacement gravitationnel de nos choix électoraux sur le plan national. Aussi, sans doute, pour mettre en place et légitimer à la fois une partition politique et institutionnelle renouvelée en France, qu'il faut d'urgence une nouvelle vision, ce qui veut dire avant tout une grille de lecture renouvelée, qui nous fasse sortir quelques peu de nos préjugés, figures obligées, ornières et autres réflexes de chiens de Pavlov de la politique politicienne surannée.

Dans Multitude (1), le deuxième volume de leur magnifique contribution — un magnus opus en gestation, s'il en est ! - à l'élaboration d'une pensée politique à la hauteur de notre temps, Michael Hardt et Toni Negri dressent le tableau clinique des "quatre catégories logiques" à l'intérieur desquelles tombent les positionnements des formations politiques nationales traditionnelles face à la lame de fond de la mondialisation. Ce sont, pour aller très vite, 1) le positionnement qu'ils nomment social-démocrate, au sens traditionnel du "vieux Labour" et du gouvernement de Mitterrand jusqu'en 1983, c'est-à-dire d'un refus et d'une minorisation systématique de l'importance de l'impact de la globalisation, et d'un retour à l'étatisation, au protectionnisme et au keynésianisme à l'intérieur des seuls frontières nationales; 2) le positionnement libéral-cosmopolite, qui croit aux bienfaits de la mondialisation, mais aussi au besoin urgent d'une critique interne à celle-ci, notamment en ce qui concerne l'anarchie sociale instaurée par le capitalisme dérégulé, même si, tout en restant légaliste et en faveur du multilatéralisme, il conçoit les avantages pour la démocratie et de défense des droits de l'homme d'un relatif déclin de la souveraineté des Etats-nations; 3) le positionnement que nos auteurs nomment l'hégémonie globale des Etats-Unis, mais que l'on pourrait avec le recul peut-être encore mieux désigner comme Néo-Impérialisme ou "Croisade blanche" néo-conservatrice qui considère (ou fait semblant de croire) que "l'hégémonie américaine et l'expansion du capital impliquent nécessairement et par eux-mêmes l'expansion de la démocratie". A savoir que : "la loi du capital est intrinsèquement démocratique..." L'état de guerre global n'aurait d'ailleurs fait que renforcer ces positions en leur offrant une plate-forme politique... "C'est pour le bien du monde entier que les Etats-Unis doivent agir de façon unilatérale, libérés des contraintes que représentaient les accords multilatéraux ou le droit international..." selon ces instaurateurs de la Guerre civile mondiale, ou "Choc des Civilisations", qui ont inauguré une nouvelle phase particulièrement virulente de domination au nom de leurs peuples "génétiquement élus", qui vise à imposer partout leur "globalisation" par tous les moyens; 4) le positionnement dit de conservatisme traditionaliste, qui conteste à la fois les positionnements 3 et 4, en ce qu'ils prétendent que le capitalisme dérégulé et l'hégémonie américaine apportent nécessairement la démocratie : bien au contraire, le capitalisme dérégulé et la mondialisation menacent la démocratie, parce qu'ils sapent à la base les valeurs de la tradition et la culture classique et traditionnelle qui peuvent seules en assurer les fondements, entraînant un manque de cohésion sociale, le déclin des structures familiales, un taux de criminalité et d'incarcération records, etc. Ergo, les valeurs traditionnelles, les institutions sociales... et l'intérêt national doivent être protégés (retenons ce mot) des menaces que fait peser la mondialisation. Et nos auteurs de commenter : "En imposant la globalisation comme un fait, l'état de guerre global a mis en sourdine ces arguments sans pour autant les faire disparaître..."

Ce schéma, trop rapidement brossé ici, possède au moins le mérite de nous faire voir en un seul coup d'oeil assez exactement et à quel point les lignes et les coordonnées traditionnelles de nos choix électoraux se sont déplacées de façon vertigineuse à cause de l'intrusion brutale de la mondialisation impériale en cours. On y comprend facilement déjà — mutatis mutandis, il suffit de substituer archéo-gauche pour social-démocratie, parce que là aussi les lignes ont bougé — pourquoi voter pour l'extrême gauche aux présidentielles peut équivaloir à voter pour Le Pen. Mais on y saisit surtout pourquoi les droites du monde sont désormais fatalement divisées, entre tenants et fourriers de la Guerre Civile mondiale et leurs adversaires irréductibles. Aussi pourquoi la résistance à ce néo-impérialisme prosélyte et néo-darwinien à la fois ne peut se conduire électoralement qu'à partir d'un radical centre qui allierait défenseurs des acquis sociaux de la civilisation moderne et activistes de la justice internationale, avec ceux de la liberté d'entreprendre et de créer, à l'intérieur du multilatéralisme à géométrie variable d'un monde multipolaire. En d'autres termes, les partisans d'un nouveau rationalisme et d'un nouveau humanisme en politique qui feraient de la France à nouveau un centre de rayonnement des Lumières. Ce qui supposerait effectivement une certaine prise de distance par rapport aux clivages politiques politiciennes et aux réflexes hérités de la Guerre Froide, mais pour mieux penser la France en Europe et dans le monde, puis finalement autre et mieux en elle-même.

On y comprend surtout beaucoup plus clairement maintenant pourquoi le candidat de la Droite est désormais à la fois celui d'un nouveau Atlantisme français, de la flexibilité de l'emploi et de ses horaires, de la guerre sociale, de la "rupture" et de la "re-moralisation" culturelles. Tout cela ne lui vient-il pas dans un même "packaging" d'outre-atlantique, voire accessoirement d'outre-manche ? D'ailleurs cet (à peine) ancien ministre de l'intérieur et des polices en apprenant les résultats du premier tour n'a-t-il pas adressé au peuple français le mot fatidique qu'on n'entend ordinairement de la part d'un responsable politique qu'en temps de guerre, et qui semble pourtant avoir échappé à l'attention surmenée de tout le monde : Je vous protégerai ? N'est-ce pas à cela que, depuis le 9/11 et le Patriot Act, les attentats de Bali, de Madrid, de Londres et j'en oublie (de Bagdad, de Kandahar et d'Islamabad, n'en parlons même pas), se réduirait peu à peu la fonction d'un Chef d'Etat de la "coalition des volontaires" ? Protego ergo obligo. C'est bien là l'ultime raison d'être du pouvoir du Léviathan selon Thomas Hobbes, mais c'est également le fond de commerce de bien des Mafias de par le monde... gouverner par la menace, en est-on vraiment arrivé là en France ? Mais le vent tourne. La Croisade néo-conservatrice (et bientôt néo-libérale) a du plomb dans l'aile. Le candidat de la Guerre Civile globale, malgré son hyper activisme de transi du pouvoir et ses rondes jambes à Washington et à Londres, ne risque-t-il pas en fait d'être déjà en retard d'une guerre... ?

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1) Multitude, Guerre et démocratie à l'âge de l'Empire de Michael Hardt et Antonio Negri, Fait et Cause, 10/18, La Découverte, Paris, 2004, pp. 269-276.