Emmanuelle Cuau
Emmanuelle Cuau

Alex (Gilbert Melki), comptable, et Béatrice (Sandrine Kiberlain), chauffeur de taxi, forment un couple de citoyens ordinaires et sans histoires jusqu'au jour où Alex assiste par hasard dans la rue, en rentrant du travail, à un contrôle d'identité sarkozyste, c'est-à-dire inutilement brutal sous alibi sécuritaire. Le matin, lui-même s'était déjà fait contrôler dans le métro, et au bureau — un univers où règnent spleen et stress du licenciement --, il s'était encore fait prendre en train de griller une cigarette dans les toilettes. Il s'arrête pour observer ce qui se passe. La police lui demande de circuler, y'a rien à voir, mais il refuse d'obtempérer. Le ton monte, il est rapidement embarqué. Après une nuit passée en garde à vue sans protestation possible, il demande à voir le commissaire pour se plaindre de cette arrestation abusive. Grave erreur, car en réponse il se voit envoyé directement en hôpital psychiatrique et interné d'office pour plusieurs semaines sans même être examiné, "le temps de se calmer". Une fois libéré, le cauchemar n'est pas fini car il se retrouve au chômage et découvre progressivement toute l'absurdité et toute l'inhumanité du monde qui l'entoure.

La réalisatrice Emmanuelle Cuau, dont Très bien, merci est le deuxième long-métrage, explique: "Dans mon film, Alex a ses raisons, il a le droit d'assister au contrôle de la police. La police quant à elle a le droit de le tutoyer et de l'embarquer au poste. Elle a également le droit de l'emmener à l'hôpital. Le médecin a le droit de faire signer une HDT, etc. Quand chacun a son droit, que se passe-t-il ? Je n'ai pas de réponse mais je trouve ma question très inquiétante."

Très bien, merci est une tragi-comédie inspirée à la cinéaste par l'omniprésence policière dans les rues, la multiplication des contrôles d'identité arbitraires, les internements abusifs en psychiatrie, la passivité d'une administration obéissant aux ordres, et plus généralement par l'obsession d'ordre et de normalité qui hante depuis quelques années la société française. Emmanuelle Cau fait passer son message politique de façon singulière, passant tour à tour de la dramatisation de situations malheureusement très réalistes à la cocasserie inhérente à la spirale kafkaïenne dans laquelle sont aspirés ses personnages. À contrario de l'écrivain Christophe Mercier qui vient de publier le récit de sa propre expérience traumatique avec la police (Garde à vue, éditions Phébus), elle parvient à rester à distance d'un sujet qu'elle ne spectacularise en aucune manière, employant même l'arme de l'humour pour dénoncer ces inquiétantes dérives policières et bureaucratiques.

La pertinence de son constat, l'acuité de son regard, l'habileté subversive du scénario — soutenu par l'excellente interprétation des deux comédiens Sandrine Kiberlain et Gilbert Melki — qui associe rire et effroi, la mise en scène captivante, font de Très bien, merci un film politique à voir absolument avant d'aller choisir notre projet de société dans les urnes le 6 mai prochain.