Samuel Huntington
Samuel Huntington

Depuis l'élection de Bill Clinton, l'essai du professeur de Harvard Samuel Huntington, Le choc des civilisations, a été promu comme nouvel "article X", rappelant par l'étendue de son influence le célèbre article de George Kennan du début de la Guerre Froide (1947), paru lui aussi dans la prestigieuse revue Foreign Affairs.

Huntington postule publiquement ce qui se murmurait depuis belles lurettes dans les cénâcles et autres think-tanks de la nouvelle Nouvelle Droite: le XXIe siècle sera celui de la "global compétition" entre regroupements régionaux sur le pan mondial, ce qui se traduit chez Huntington, selon une métaphore filée tirée tout droit de la tectomique des plaques, par des lignes de faille, voire de conflagration ouverte, au long des zones séismiques de contact et de confrontation entre les civilisations.

Ainsi, nous aurons la joie d'assister à l'essor d'une nouvelle génération de guerres. Les guerres féodales et dynastiques des rois ayant été remplacées au XVIIIème et XIXe siècles en Occident par les guerres des Nations, celles--ci se sont vues à leur tour éclipsées (notamment en étendue et en sauvagerie) par les guerres des Idéologies du XXe siècle épris de super--productions hystériques et funestes. Que nous réserve l'avenir selon Huntington ? La guerre des "civilisations"...

La guerre mondiale des années à venir (ô ombres orwelliennes !) n'aura pas de causes économiques ou idéologiques (sic), mais opposera l'Occident et la civilisation islamique, par exemple, ou l'Occident et la civilisation confucéenne, ou excusez du peu, les deux à la fois. Les nouveaux "adversaires rivaux" (à moins que ce ne soit l'inverse, selon un désormais célèbre rapport du Pentagone de 1992), seront soit un Islam réduit à la caricature d'un fondamentalisme unissant tout le monde arabe, soit une Chine redevenue péril jaune (mais cette fois-ci, confucéen !), par son poids économique et militaire retrouvé à même de dominer l'Asie, soit une Russie expansionniste renaissante (mais une telle confrontation serait fâcheuse: nous nous devons, n'est-ce-pas, de renforcer coûte que coûte nos liens avec les civilisations "proches": la slave--orthodoxe n'a-t-elle pas en commun avec l'Occident l'héritage chrétien et un intérêt commun à "contenir" l'Islam déferlant ?).

Selon la perspective de Huntington, les conflits et tueries locaux dont nous sommes les spectateurs obligés et hallucinés en ex--Yougoslavie et au Moyen-Orient, ainsi que la montée des tensions en Asie (autour de la Corée du Nord, ou des eaux territoriales dans la mer de Chine) sont non seulement les signes avant-coureurs de conflits possibles, mais bel et bien la phase inaugurale de cette nouvelle génération de guerres. Voilà de quoi réjouir tous les nostalgiques des croisades, tous les Oliver North et Godefroid de Bouillon en puissance, tous les irrédentistes de la cultures et de la langue, tous les ennemis jurés de la nouvelle civilisation de l'universel, humaniste, écologiste et libertaire, qui se pointait à l'horizon depuis la révolte mondiale de la jeunesse des années soixante. De quoi réjouir également tous les ennemis cachés de la démocratie, tous ceux qui pensent qu'elle est une chose trop sérieuse pour être confiée aux peuples, tous les groupes d'intérêt particuliers, tous les services spécialisés, qui pour survivre dans le contexte de crise économique et de l'après-guerre froide ont besoin de nouvelles professions de foi manichéennes.

Mais l'argumentation de Huntington tient-elle debout ? Le conflit entre états juif et palestiniens en Israël et dans les territoires occupés n'a-t-il pas ses origines dans les péripéties de l'hégémonisme occidental, et la lutte pour le contrôle des sources de l'approvisionnement pétrolier ? Les mouvements intégristes, sont loin d'être unitaires, et le plus souvent s'opposent à des états musulmans tels que l'Algérie ou l'Egypte. La guerre du Golfe fournit en outre une éclatante contre--preuve à la théorie culturaliste de Huntington; elle prit naissance entre deux pays islamiques, et la coalition des vainqueurs se composaient des principaux pays occidentaux plus le Japon, avec la plupart des grandes puissances arabo-musulmanes, dont l'Egypte et le Maroc, pour ne parler que d'elles. Quant à l'ex-Yougoslavie, ce serait une caricature de décrire ce qui s'y passe comme un conflit entre les civilisations chrétienne et islamique, ne serait-ce que parce que la société bosniaque musulmane est intégralement européenne et son gouvernement est le seul parmi les partis en présence à défendre l'idée d'une société pluraliste et libérale "à l'occidentale" — il s'agirait bien plutôt, face à l'émergence d'un tel modèle, d'une tentation de régression caractérisée vers l'idéologie culturaliste, communautariste et ethnocentrique des années 30, donc, d'une tentative de retour à une idéologie typique du XXe siècle, par des professionnels du pouvoir sans scrupule. Evidemment, à en croire Huntington (et ceux parmi nos décideurs qui sont peut-être déjà intoxiqués par ses théories), il s'agirait là de l'ouverture d'une sorte de second front de la Chrétienté — de la Croix face au Croissant — s'étendant depuis la Grèce et la Serbie (enfin reconstituée !) jusqu'à la Russie: celle, précisément, de la fameuse civilisation slavo--orthodoxe, tous délires messianiques et expansionnistes confondus.

Les théories de Huntington représentent à notre avis un danger majeur parce que, sous des dehors apparemment réalistes et raisonnables, elles conduisent droit vers une telle régression de l'esprit qui, si elles devaient se généraliser (comme il semblerait que dans la littérature et la pensée actuelles, elles ont sournoisement tendance à le faire) équivaudrait à une véritable éclipse de la raison. Dangereuses elles le sont, surtout parce que, comme le démontre J. Hoagland dans une cinglante réponse critique publiée récemment dans les colonnes de l'International Herald Tribune, leur prise au sérieux aurait pour effet de transformer des conflits tangibles d'intérêts économiques, politiques, territoriaux ou nationaux du monde actuel en confrontations insolubles et inexpiables, dès lors qu'ils seraient interprétés en termes de choc des civilisations. En effet, on ne choisit selon cette vision du monde, ni ses genres, ni sa culture ; on est entièrement façonné, déterminé "élu" par elles. Ainsi la guerre des civilisations étant perpétuelle, il n'y a d'autre perspective historique, ni d'autre solution finale, que la domination, l'asservissement ou l'extermination. Du culturalisme à l'état raciste hitlérien, il n'y a qu'un imperceptible pas que d'aucuns, inspirés par des théories légitimantes telles que celles de Huntington, sont en train de franchir avec la complicité d'autres que l'obscurcissement de la raison qu'elles propagent fait déjà balancer. Pourtant son argumentation ne fait que rationaliser des stéréotypes et ainsi redonner licence au retour du genre de théorie apocalyptique qui avait donné naissance à la deuxième guerre mondiale. Lorsque de telles théories reçoivent à nouveau un vernis de respectabilité — Huntington, faut-il le rappeler, est directeur d'un Center for Strategic Studies de Harvard — et que leurs ravages risquent de se propager jusque dans les rangs de la communauté intellectuelle, il y a pour la République des Lettres, péril en la demeure.

Mais sans doute avant tout l'hérésie qu'il faut dénoncer à la racine de la pensée de Huntington est la dangereuse simplification réductionniste qui consiste à faire équivaloir culture et civilisation: c'est ce que nous nommons ici culturalisme. Si d'une part, on peut admettre avec l'anthropologie prise dans son ensemble que la culture, les cultures, sont ce qui, vaille que vaille, fait office d'une seconde nature, d'une "nature" dans la nature, pour l'homme — et qui donc connaît la même multiplicité, les mêmes stabilités, instabilités et violentes mutations que les autres formes de la vie — par contre, il faut concevoir que la civilisation est ce projet unique, cet horizon commun utopique qui, en surplombant aussi bien les individus que les cultures, permet leur entrée en dialogue et leur auto--dépassement perpétuels. Qu'est-ce que la civilisation, si ce n'est ce qui permet éventuellement de surmonter, au nom de l'utopie de l'humain, la guerre de tous contre tous des individus et des cultures ?