Günter Grass
Günter Grass

Günter Grass incarne toute une génération d'écrivains allemands de l'après-guerre, engagés politiquement pour une Allemagne plus humaine et progressiste.

Né le 16 octobre 1927 à Dantzig, la ville du fameux "corridor" qui fut à l'origine de l'invasion de la Pologne par l'armée allemande en 1939, Günter Grass voit sa jeunesse marquée par la montée du nazisme et par la guerre, au cours de laquelle il est mobilisé avant d'être fait prisonnier par les forces anglo-saxonnes.

Après la chute du régime hitlérien, il connaît l'Allemagne de l'année zéro, avec ses champs de ruines, puis le miracle de la reconstruction dans la République fédérale du chancelier Konrad Adenauer, profondément anti-communiste et matérialiste. Crève-la-faim dans les années d'après-guerre, il travaille comme ouvrier agricole, puis comme manoeuvre dans une mine de potasse, avant de s'inscrire à l'Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf pour étudier la sculpture.

En 1953, il s'installe à Berlin, où il devient l'élève du sculpteur Karl Hartung. C'est aussi à cette époque qu'il fait ses débuts en littérature. Il publie en 1956 un recueil de poèmes illustré de ses propres dessins, Les Avantages des Coquecigrues puis deux petites pièces de théâtre en un acte intitulées Tonton et La Crue (1957). Mais ce n'est qu'en 1959 que Günter Grass se révèle dans l'écriture avec son premier roman, Le Tambour, qui devient un succès mondial et qui sera porté à l'écran par Volker Schloendorff en 1979. Le roman, qui raconte la vie d'une famille prussienne pendant le nazisme et l'écrasement du Reich, ouvre la voie d'une oeuvre profondément humaniste, critique envers les idéologies, très soucieuse de la conscience élémentaire du citoyen.

Membre du Groupe 47, société amicale d'écrivains allemands fondée en 1959 à Munich, il est comme beaucoup d'écrivains de cette époque le porte-parole d'une génération meurtrie et avilie par le nazisme et la guerre dont elle est la victime. Egalement auteur de pièces de théâtre comme Encore dix minutes jusqu'à Buffalo (1958) et Les méchants cuisiniers (1961), il fait pénétrer ses lecteurs et ses spectateurs dans un univers cruel, absurde et inquiétant. Auteur réputé nihiliste s'exprimant dans une langue tour à tour savoureuse et grossière, il enthousiasme ou scandalise, selon les spécialistes littéraires.

Après Le Tambour, il publie Les années de chien (1963), qui racontent l'évolution de l'Allemagne entre 1920 et 1955 et Anesthésie locale (1969), où un jeune révolutionnaire exalté se transforme en un timide réformiste.

Après la guerre, "mon naturel enjoué s'est doublé d'un scepticisme insurmontable", explique l'auteur à l'hebomadaire Der Spiegel en 1969. "Il en est résulté une résistance, souvent même un goût de l'attaque, envers toute idéologie qui prétend fixer des mesures absolues", contre "tout objectif dépassant l'homme".

Dans l'Allemagne prospère des années 60, traversée par la contestation étudiante puis le terrorisme rouge, Günter Grass se veut lui aussi contestataire, mais dans un sens réformiste plus que révolutionnaire. L'écrivain Golo Mann, fils de Thomas Mann, le décrit alors comme "un intellectuel de gauche qui fait ce qu'ont omis ceux de la République de Weimar". "Il approuve l'Etat, même s'il est imparfait et inachevé, et veut l'améliorer mais sans rejeter en bloc ce qui a été fait jusque là".

Au-delà même de son oeuvre littéraire, Günter Grass apparaît rapidement comme une figure dominante de la scène politique allemande, avec son engagement auprès du Parti social-démocrate (SPD) et de son président Willy Brandt. On le voit alors dans tous les meetings politiques du SPD avec son épaisse moustache gauloise. Il prend parti avec virulence dans plusieurs débats de société dominants, comme celui de l'avortement en 1974, ou encore du pacifisme au début des années 80 où il prône l'objection de conscience contre l'implantation des euromissiles en Allemagne.

Dans Le Journal d'un escargot (1972), il met en forme, "à l'usage de ses enfants et de ceux des autres", ses notes prises au cours de la campagne électorale de 1969, dominée par la polémique contre le candidat Kiesinger. La métaphore de l'escargot, comme existence lovée sur elle-même, patiente, prudente dans sa marche, revêt une signification politique, en tant qu'elle s'oppose explicitement "à l'image du progrès toujours représentée par l'idéologie de gauche comme quelque chose d'impétueux et de bondissant".

Après ces années d'engagement politique, Günter Grass prend un peu de recul à partir de la démission du chancelier Willy Brandt, en 1974. Il publie en 1977 Le Turbot, monumentale et truculente fresque historique "culinaire". En 1986, La Ratte, dans une veine de fable futuriste, confronte les utopies de naguère à la vision apocalyptique de la destruction de l'humanité par un cataclysme nucléaire.

Se présentant volontiers comme "l'un des esprits les plus apatrides", Günter Grass se dresse en 1990 contre le tournant pris par la réunification. Désabusé par un SPD dont il est membre depuis 1982 mais dont les grandes options ne se distinguent plus guère de l'Union chrétienne-démocrate du chancelier Helmut Kohl, il annonce en 1992 son intention d'abandonner l'action politique. Mais toujours à l'écoute des problèmes de son temps, il ne tarde pas à prendre fait et cause contre la xénophobie montante et, en janvier 1993, il quitte bruyamment le SPD dont il récuse le soutien à une réduction du droit d'asile.

Son roman Toute une histoire (1995) sur la réunification provoque un énorme scandale en Allemagne. Dans ce pavé qui était attendu comme le chef d'oeuvre de l'Allemagne unifiée, le "roman du siècle" qui permettrait à l'auteur de passer d'éternel canddat nobélisable au couronnement, il se livre à une critique acerbe de la réunification, présentée comme une annexion pure et simple de la RDA. Toute la presse s'empare du sujet et le pape de la critique littéraire outre-Rhin, Marcel Reich-Ranicki, fait sensation en couverture du Spiegel. Une photo le montre déchirant rageusement de ses deux mains l'ouvrage de Günter Grass, avec en titre L'échec d'un grand écrivain.

Günter Grass se voit notamment reprocher un "manque d'esprit" et une apologie inacceptable de la RDA. Même la presse populaire s'empare du sujet. "Grass n'aime pas son pays", s'indigne la Bild Zeitung, bible quotidienne de quelque dix millions d'Allemands, en dénonçant une "insulte à la patrie" et un "style très creux". "Le nouveau roman de Günter Grass est plus un événement médiatique qu'une pierre angulaire de la littérature", commente la Berliner Zeitung (centre-gauche), le quotidien le plus lu des Berlinois de l'Est qui lui reprochent d'être globalement très ennuyeux. Le romancier interdit alors au Spiegel de publier une interview de lui, et déclare que Toute une Histoire est "la correction littéraire urgente, un contrepoint à ce qui apparaît maintenant comme l'histoire officielle".

Lors des législatives de 1998, il effectue une tournée en RDA pour soutenir la coalition social-démocrate/Verts.

L'année suivante Günter Grass reçoit enfin le Prix Nobel de Littérature, "pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire", indique l'Académie suédoise qui le qualifie d'"homme des Lumières à une époque qui s'est lassée de la raison".

En 2006, peu avant la sortie en librairie de son autobiographie intitulée Beim Häuten der Zwiebel (Pelures d'oignons, Éditions du Seuil, 2007), il provoque un certain émoi en Allemagne en révélant qu'il a été enrôlé en octobre 1944 (donc à l'âge de 17 ans) dans la Waffen-SS de l'armée nazie, alors qu'il avait jusque-là toujours prétendu avoir servi dans la Flak (Fliegerabwehrkanone), une simple unité de défense anti-aérienne de l'armée allemande. "Il fallait que ça sorte, enfin", confie-t-il à la presse, ajoutant qu'un "sentiment de honte" a pesé sur toute sa vie et que la principale justification de son autobiographie est de rompre le silence sur ce douloureux passé.

Les ouvrages en français de Günter Grass ont été publiés aux éditions du Seuil et traduits pour la plupart par Jean Amsler. Voici les principaux titres: Le chat et la souris, Les plébéiens répètent l'insurrection, Les années de chien, Anesthésie locale, Journal d'un escargot, Le tambour (publié en Allemagne en 1959 mais seulement en 1979 en France), Une rencontre en Westphalie, Le Turbot, Les enfants par la tête ou les Allemands se meurent, Essai de critique 1957-1985, La Ratte, Tirer la langue, Propos d'un sans-patrie, L'appel du crapaud, Toute une histoire (traduit en 1997 par Claude Porcell et Bernard Lortholary) et En crabe (2002).

Mon siècle, sorti en 1999, revisite le XXe siècle en cent textes brefs relatant chacun une année. "Cette série de croquis ne prétend pas constituer une grande fresque ni retracer même sommairement l'Histoire, pourtant constamment présente", selon l'éditeur. L'auteur choisit pour chaque année un évènement petit ou grand et un narrateur différent qui, sur le moment ou longtemps après, l'évoque avec sa voix propre et son langage. Quelquefois, le narrateur est Grass en personne évoquant un souvenir personnel. Le livre débute donc par 1900: "Moi, échangé contre moi-même, année après année, j'ai été là. Pas toujours en première ligne car, comme il y avait tout le temps la guerre, nous autres, on se retirait volontiers vers l'arrière...". Il s'achève par 1999 et Grass parle encore de la guerre: "...et je me réjouis aussi de voir l'an 2000. On verra ce qui arrive... Pourvu qu'il n'y ait pas de nouveau la guerre... D'abord là au sud, et puis partout...".