Ségolène Royal
Ségolène Royal

                  ... je sais le soir,

                  L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

                  Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

                        Arthur Rimbaud Le Bateau Ivre

Une femme peut-elle aujourd'hui être destinale pour la France ? J'avoue y avoir un long instant cru lors de l'entretien télévisuel accordé à Arlette Chabaud sur France 2 le 12 Mars 2007... Et s'il ne s'était agi que d'un tour de force de la communication de campagne, d'un artefact de l'ingénierie politique, ne faudrait-il pas, une fois n'est pas coutume, rendre grâce aux spin doctors et autres mirifiques consultants ès-marketing, de nous avoir mis en face d'une candidate présidentiable plus vraie que la réalité, plus réelle que le réel, car parvenant pour une fois à faire image et sens, figure qui se dépasse pour coïncider à un point hallucinant avec ce qu'elle cherche à incarner ? Pour nous avoir un long instant fait entendre et entrevoir, toucher de façon tangible, non pas seulement la déclinaison éculée d'un pathos, qui ferait appel à des réflexes conditionnés, à une litanie politique de figures obligées, plus ou moins assurées d'être payantes, au retour sempiternel du même sous des habits plus ou moins neufs, plus ou moins fatigués ou élimés... mais au surgissement à fond d'histoire d'une figure neuve, de radicale rupture, tout en étant en même temps tranquillement familière, d'une part sinon maudite, manquante et refoulée des représentations de notre inconscient politique ? Comme si, tout cela, venu à son heure et qui la dépassait d'une profondeur de générations, il lui suffisait à ce moment là, à ce moment arrivé à son terme, de l'être, de l'incarner tout simplement, pour être investie d'une nouvelle légitimité, d'une légitimité proprement inouïe. Comme si, après tant de revers, de contradictions et de divisions, tant de difficultés à s'adapter aux devenirs du monde et à l'urgence du présent tel qu'il s'impose, il n'y avait au fond du stock des ressources symboliques et spirituelles de la nation France, plus que cette représentation-là qui puisse faire du neuf, porter en elle le changement, le renouveau venu des profondeurs.

Il n'y a guère de place pour les visionnaires en politique aujourd'hui, encore moins pour les poètes, car en démocratie l'ordinaire de l'accompagnement de son exercice redevient vite prosaïque rocher de Sisyphe, minutieux et perpétuel recommencement sur fond de déception inévitable où les envolées lyriques sont pratiquement toujours sûres de se planter. Et c'est sans doute bien ainsi: à la différence de tous les autres régimes, c'est au fait d'être perpétuellement en crise, perpétuellement décevante, que la démocratie doit de bien fonctionner. L'analyse se doit d'y prédominer sur l'élan, les moments de synthèse rayonnante, pour sublimes qu'ils puissent parfois être (ou paraître), ne sont jamais que passagers. Se risquer à la pronostique ou même au simple commentaire, de surcroît en temps électoral, à quelques jours seulement d'un scrutin, sur foi d'une intuition ou d'une saisie transversale, est encore plus qu'en temps ordinaire s'exposer aux déboires et aux repentirs, voire aux cinglants démentis du temps — le ridicule et la désillusion guettant chaque mot, chaque phrase de celui qui s'y aventure. Cependant, lorsque que l'on voit, que l'on ressent intensément au fond de soi — et pas si obscurément que cela, avec quelques accès d'une terrible lucidité — un pays lancé à grande vitesse vers une échéance dont la nature critique n'a d'égale que son degré d'inconnu — ce dont en plus pratiquement tout le monde, sondeurs et commentateurs en tête, conviennent volontiers et à toute longueur d'onde — ne devient-il pas aussi lâche ou irresponsable de se taire ? Alors qu'un pays — qui se trouve aussi être le sien — fonce à nouveau tête baissée, et au milieu d'un tel maelström de manipulation et de complicités contre-nature, vers une croisée des destins qui pourrait très bien — comme toujours, mais en fait beaucoup plus qu'à l'accoutumé — lui être fatale, refuser par paresse ou par peur du ridicule de mettre en commun sa vision ou sa pensée, bref, d'élever sa voix, relèverait sans doute de la négligence criminelle, de non-assistance à pays en danger, voire du déshonneur des poètes que dénonçait jadis un René Crevel.

Quoiqu'on en veuille, une nation n'est pas une "entité" théologique, une essence éternelle figée dans le ciel des idées ou charriée par la sombre rumeur du sang. Une grande nation est une polyphonie, parfois nettement atonale, une confluence de récits qui durera tant que la consonnance de l'ensemble prédominera sur les dissonances des intérêts particuliers. Tout le reste, my country, right or wrong, but it's my country etc, n'est que manipulation et propagande. Il y a les récits, les thèmes mélodiques (plus ou moins mélodieux, d'ailleurs) qui s'imposent comme majeurs et qui dominent la foule encore en sommeil ou plus ou moins virtuelle des autres pendant longtemps. Puis un jour ce mouvement-là de la symphonie, ce fil dominant du récit national en vient à s'user, à tirer sur sa fin. C'est alors que les autres fils, les autres mouvements et lignes mélodiques, restés récessifs ou virtuels pendant tant de siècles, peuvent s'aventurer à ressurgir. C'est alors qu'un pays se trouve face à un choix, ou une série de choix — qui n'est pas seulement anecdotique ou conjoncturel. Toute Fille Aînée de l'Eglise et Phare des nations qu'elle soit ou se veuille, il me semble que l'on peut penser — qu'il n'est ni impertinent, ni irrévérencieux, mais urgent de penser — qu'à l'instar d'autres nations européennes à l'heure actuelle, grandes ou petites (mais sans doute plus particulièrement les grandes), c'est précisément devant une telle Bhowani Junction ou croisée des destins que la France très abruptement se trouve.

Mais il restait à la France cette autre ressource, cette autre représentation, celle d'une France autre en elle-même, autre sans cesser d'être elle-même. Pensez seulement: la France ou la Francie d'avant la loi Salique, la France d'Occitanie, des trobadors et des trouvères, la France des saintes patriotiques et/ou hérétiques, la France des cathédrales et des barricades, d'Aquitaine, de Bretagne, de Bourgogne, d'Alsace-Lorraine, sans aliénation et sans mariage forcé (sans parler de celle de Tahiti, de Point à Pitre et de Kanaky), la France des femmes insurgées, des révolutionnaires dissidentes — Claire Lacombe, Mme Roland, Olympe de Gouges, Louise Michel ! --, des résistantes et des reines (ça n'y est pas pour rien ce nom-là, si longtemps tenu en réserve, enfin transposé et ressurgi en pleine République!). Pensez: la France fédéraliste et girondine (et pas seulement gironde, une croupe à flatter entre deux talk-shows !). La France de Diane de Poitiers, plutôt que celle de Marie de Médicis.

Oui, il me semble que la France, sévèrement contrebattue par les flots montants de la mondialisation mauvaise, en perte de boussole et de coordonnés face à un capitalisme d'actionnaires carnassiers, a encore cette carte-là dans la manche: elle était là vivante et respirant devant nous. Tout cela, qui est autre en elle, elle le tirait d'elle-même, d'un seul coup, de son propre fond, sans trop avoir besoin d'emprunt ni de collatéraux (même si, dans les démocraties sur le plan mondial, la montée des femmes aux postes de responsabilité commence à faire sérieusement tendance!). Tout cela, qui est si riche, complexe et contradictoire, il m'a bien semblé pendant un long instant que, pour d'évidentes raisons qu'elle avait bien soin de rendre manifestes, notre candidate pouvait le porter, et le portait en avant devant nous. En l'assumant, qu'elle était portée au delà d'elle-même vers un figure radicalement nouvelle, et en même temps très ancienne de la nation où la France pouvait encore se reconnaître et jouir du plaisir salutaire de s'étonner de renouer avec elle-même.

Alors la seule question qu'il me semble devoir préoccuper les Français, ou du moins tous ceux qui iront voter dimanche prochain — et le seul fait qu'ils risquent d'être bien plus nombreux qu'à leur habitude devant les urnes me semble également être le signe qu'une conscience diffuse de l'extrême gravité de l'échéance fait son chemin — est de savoir lequel, de Ségolène Royal, de Nicolas Sarkozy ou de François Bayrou représenterait le mieux, incarnerait le plus profondément et le plus légitimement le changement. Pour la France, ne pas changer, tout le monde semble maintenant en être peu ou prou convaincu, n'est plus une option. Mais quel changement lui permettra de renouer avec elle-même dans son récit, autre et même, de retrouver quelque chose de sa musique perdue, parmi les mélodies profondes restées récessives ou encore virtuelles dans son fond propre ? La cour assidue et essoufflée de Nicolas Sarkozy, à force d'être forcenée et à tous azimuts, se révèle en fin de course pour ce qu'il risque bien d'être: trop frénétique pour être honnête. Le changement qu'il porte en lui, et que tantôt il fait entrevoir et tantôt il dissimule est un changement d'importation. C'est un changement d'imposition plus ou moins sournois, il ne vient pas des profondeurs, du fond propre du récit national. Bien sûr, pour dissimuler cela, il fait mine de défendre l'identité nationale contre l'afflux des autres, des immigrés, des étrangers. Mais tout cela est un même récit qu'il importe d'outre-atlantique, le récit du néo-libéralisme musclé qui ne répugne en rien à s'allier 'un temps' avec les autoritarismes et les fascismes, le récit d'un monde blanc privilégié qui se croit fermement prédestiné de l'être, et qui est prêt à toutes les guerres bibliques, à tous les replis surarmés dans les gated communities et les exurbias transformés en forteresses pour le rester. Son récit, sa ligne musicale de fond est le ralliement de la France à la croisade néo-conservatrice mondiale d'une 'civilisation blanche' contre les autres, transformée en guerre des peuples génétiquement élus contre tous les 'rivaux potentiellement adversaires', pour adopter le jargon du Pentagone. Le changement qu'il incarne, pour n'en être pas moins grand, introduirait une ligne mélodique exogène, profondément dissonante avec la ligne de fond de l'universalisme de la République. L'accepter demanderait à la France, non pas de tirer ce qui est autre et non encore révélé en elle de son propre fond, mais de greffer en elle ce qui la rendrait étrangère à elle-même. On sait sur quelle pente fatale — cette fois réellement, avec une efficacité infiniment accrue — cela pourrait l'entraîner. A vrai dire, on peut douter qu'elle y survive intacte, comme la Grande Bretagne risque désormais très concrètement de ne pas survivre aux coups de boutoir combinés de Margaret Thatcher et de Tony Blair.

Quant à François Bayrou, fièrement dressé sur fond de Pyrénées immaculées et irréductibles en nouveau Gaston Phoebus ou Henri IV, par d'autres consultants en ingénierie politique — ou peut-être les mêmes ! — même si il propose des lignes de changement potentiellement plus proches de celles propres aux variations profondes du récit national — lui aussi, dans le fond, n'est-il pas fédéraliste et Girondin, avant tout gascon et européen ? — nous ne savons vraiment pas, même si on peut d'avance en douter, quelle messe lui vaudra finalement Paris. Nous ne savons toujours pas, malgré toutes ses rodomontades et ses pronunciamentos, s'il est vraiment homme à traverser les lignes de front et les clivages vieux comme le monde — verra-t-il, comme le lui propose non sans espièglerie un Michel Rocard, fondre comme neige au printemps la frontière entre Démocratie sociale et Sociale Démocratie... ou se souviendra-t-il juste à temps qu'il est avant tout Démocrate chrétien toujours enserré dans les lignes de fracture et les saintes alliances de la Guerre Froide ? Bref, une alliance Ségolène-Bayrou irait toujours dans le sens du radicalement neuf, mais on ne peut sans doute y compter pour le premier tour. Et puis il faudra bien sûr voter pour lui sans états d'âme si jamais il se trouve au deuxième tour face à Sarkozy-Le Pen. Tout ne serait pas alors perdu pour l'avenir.

Reste à se méfier du piège à bascule du Quinquennat — voter au premier tour comme si on était au premier tour des législatives du Septennat, en expérimentant un peu et en se faisant plaisir en votant d'emblée pour son heart's choice, quitte à s'amender et devenir plus adulte et raisonnable au deuxième tour ! On sait désormais intimement vers quel effet de choix à Guillotine cela risque de nous précipiter.

Mais la candidate que j'ai contemplé à l'écran le 12 Mars sur France 2 était par elle-même le changement. Elle l'incarnait pendant de longs moments seulement par ce qu'elle était — par sa trajectoire, ses choix, ses vivants paradoxes. Telle que je l'ai vue (ou entrevue) pendant de longs instants, elle avait avec elle la légitimité foudroyante de l'histoire inachevée, récessive, à accomplir. Même sa désarmante absence de besoin de précision dans les chiffres quant à ce qui n'était guère de toutes les façons prévisible au dela des lignes de force des grands arbitrages m'a plutôt rassuré — aujourd'hui, lorsqu'on veut mentir efficacement, il faut mentir chiffré. Donc, ce 22 Avril dès les heures matinales je pense que je n'aurai sans doute aucun mal ni guère de remords à voter 'utile'. Ne confondons pas les niveaux: tout le reste n'est que mouvements sociaux et luttes transnationales !