Edgar Morin

Au vu de ses origines, de son parcours, de son oeuvre et de sa personnalité, il est difficile d'imaginer Edgar Morin en terroriste antisémite. C'est pourtant ce que lui reproche les associations juives pro-israéliennes Avocats sans frontière et France-Israël qui le poursuivent en justice pour "diffamation à caractère racial et apologie d'actes de terrorisme". Comme désormais presque tout intellectuel, artiste ou journaliste qui ose critiquer publiquement la politique gouvernementale israélienne, le sociologue a droit aux procès et aux campagnes d'opprobre de la part des groupes communautaristes qui prétendent débusquer le nouvel antisémitisme français.

C'est en effet pour une tribune libre consacrée au conflit israélo palestinien (Israël-Palestine : le cancer, publiée dans le Monde du 04 juin 2002) que le sociologue a été appelé à comparaître le 17 mars devant la 1ère chambre civile du tribunal de Nanterre. Les deux co-signataires de l'article, le député européen Sami Naïr et l'écrivain Danièle Sallenave, ainsi que Jean-Marie Colombani en tant que directeur de publication du Monde, étaient également poursuivis. Pour des raisons de procédure guère compréhensibles — le tribunal n'acceptant que les observations écrites des avocats — Edgar Morin n'a pas été autorisé à défendre lui-même le texte qui lui vaut ce procès. Il est mis en cause pour trois paragraphes où est écrit notamment : "on a peine à imaginer qu'une nation de fugitifs issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l'histoire de l'humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui et, à l'exception d'une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier". Plus loin : "les juifs d'Israël, descendants des victimes d'un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les palestiniens. Les juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés, humilient, méprisent et persécutent les Palestiniens. Les juifs qui furent victimes d'un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. (...) Les juifs, boucs émissaires de tous les maux, 'bouc-émissarisent' Arafat et l'autorité palestinienne". Pour l'association France-Israël et ses soutiens, dont le but revendiqué est de "faire connaître les vérités d'Israël", ces propos visent "toute une nation ou un groupe religieux dans sa quasi-globalité" et constitueraient donc un délit de diffamation raciale. Edwy Plenel, directeur de la rédaction du Monde, cité par Edgar Morin comme témoin, a lui regretté la "judiciarisation des opinions" et précisé que ces extraits mis en avant sont sortis du contexte d'un article long et plus nuancé qui ne porte pas "atteinte aux valeurs fondamentales des sociétés démocratiques".

Le jugement sera rendu le 12 mai.

Dans l'attente, on recommendera la lecture d'un autre article d'Edgar Morin sur le sujet, intitulé Antisémitisme, antijudaïsme, anti-israélisme (Le Monde du 19 février 2004), où il fait une analyse sémantique fouillée des termes qui fâchent et explique clairement que c'est bien la politique d'Israël qui a suscité et amplifié une forme d'anti-israélisme, et non la résurgence de l'antisémitisme européen. Selon lui, "Il n'y a non pas pseudo-réveil de l'antisémitisme européen, mais développement d'un antijudaïsme arabe. Or, plutôt que de reconnaître la cause de cet antijudaïsme arabe, qui est au coeur de la tragédie du Moyen-Orient, les autorités israéliennes, les institutions communautaires et certains intellectuels juifs préfèrent y voir la preuve de la persistance ou renaissance d'un indéracinable antisémitisme européen. (...) Comme dans cette logique, toute critique d'Israël est antisémite, il apparaît aux justificateurs d'Israël que la critique d'Israël, qui se manifeste de façon du reste fort modérée dans tous les secteurs d'opinion, apparaît comme une extension de l'antisémitisme. Tout cela sert à la fois à occulter la répression israélienne, à israéliser davantage les juifs, et à fournir à Israël la justification absolue. L'imputation d'antisémitisme, dans ces cas, n'a pas d'autre sens que de protéger Tsahal et Israël de toute critique."