Charlie Hebdo
Charlie Hebdo

Le tribunal correctionnel de Paris, présidé par Jean-Claude Magendie, a rendu jeudi 22 mars son jugement dans l'affaire des caricatures de Mahomet opposant les organisations musulmanes à l'hebdomadaire Charlie Hebdo. Suivant les réquisitions du parquet, il a débouté les plaignants et prononcé sous les applaudissements la relaxe de Philippe Val, directeur de publication de Charlie Hebdo, estimant que les caricatures relevaient de la liberté d'expression et ne s'attaquaient pas à l'Islam mais aux intégristes. Les magistrats ont jugé que, même si l'un des trois dessins incriminés était "choquant ou blessant pour les Musulmans, il n'y a pas de volonté délibérée de les offenser". Philippe Val, qui s'était largement répandu dans les médias pour fustiger "un procès médiéval" relevant de "l'obscurantisme", n'attendait d'ailleurs de la Justice rien moins qu'une relaxe "sans ambiguïté (et) sans aucune réserve".

Charlie Hebdo et Philippe Val étaient poursuivis par la Grande mosquée de Paris pour "injures publiques envers un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une religion", délit passible de six mois de prison et de 22.500 euros d'amende. La plainte visait trois caricatures du prophète de l'Islam publiées par l'hebdomadaire dans son édition du 8 février 2006. L'une fait dire à Mahomet: "C'est dur d'être aimé par des cons", les deux autres le montrent l'une en train d'accueillir des terroristes au paradis en criant "Stop, on est à court de vierges", l'autre coiffé d'un turban d'où sort une bombe sur laquelle figure la profession de foi des musulmans. Le premier dessin, publié en Une du journal, est de Cabu, les deux autres sont issus d'une série de douze caricatures initialement publiées le 30 septembre 2005 dans le quotidien danois Jyllands Posten puis reprises le 10 janvier 2006 par le journal norvégien Magazinet avant d'être diffusées en France par France Soir et Charlie Hebdo.

L'Union des Organisations Islamique de France (UOIF) et la Ligue Islamique Mondiale s'étaient portées parties civiles dans l'affaire, estimant que ces dessins stigmatisaient la religion musulmane et assimilaient dans un bel amalgame tous les musulmans à des intégristes et à des terroristes islamistes. Pour Dalil Boubakeur, recteur de la Grande Mosquée de Paris et président du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), ce procès avait pour objectif de lutter d'une part contre l'islamophobie ambiante, d'autre part de calmer les possibles violentes réactions de certains groupes islamistes fanatisés qui utilisent d'autres moyens que la Justice pour se faire entendre. Lors de l'audience des 7 et 8 février dernier, maître Christophe Bigot, avocat de la Mosquée de Paris, avait récusé dans sa plaidoirie l'accusation de "délit de blasphème" et de "tentative de censure" portée contre sa cliente et avait mis en avant le fait que Charlie Hebdo essayait délibérément de "provoquer la peur des musulmans dans la société".

La représentante du parquet, Anne de Fontette, soumise à l'intense pression d'une classe politico-médiatique presque toute entière mobilisée par les partisans de Charlie Hebdo, s'était rangée aux côtés du journal. Le procès avait vu le soutien affiché de nombreuses personnalités comme François Bayrou, François Hollande ou encore Nicolas Sarkozy — ministre des cultes et accessoirement candidat de droite extrème à la présidentielle qui a opportunément profité de cette tribune médiatique pour faire lire une lettre dans laquelle il dit préfèrer "l'excès de caricatures à l'absence de caricatures".

Ayant ainsi facilement réussi à déplacer le débat de la question du racisme anti-arabo-musulman en France vers celui de la défense de la laïcité, de la liberté d'expression et du droit à la caricature, Charlie Hebdo — qui a beaucoup perdu de sa tradition anarcho-libertaire et de son esprit irrespectueux des origines mais s'est offert une belle campagne de publicité gratuite — peut donc continuer à illustrer ses "valeurs" contre les intégristes religieux. Ce qui dans le pays de Voltaire est le droit absolu de n'importe quel humoriste anticlérical... comme Dieudonné par exemple.