Charles Nodier
Charles Nodier

L'un des initiateurs du Romantisme français est marqué par plusieurs événements qui vont laisser des traces dans son roman, Le voleur. Son père occupe en effet la sinistre fonction de Président du Tribunal Criminel du Doubs. Cela amène fréquemment le tout jeune Charles Nodier à assister à des exécutions capitales. Ces images de terreur le poursuivront toute sa vie, lui-même n'échappant pas à la réclusion en 1803 pour avoir composé La Napoléone. Charles est aussi marqué par la mort de ses proches comme celle de son père, décédé le 10 octobre 1814, de Lucille Franque en 1803, de son fils Terence en 1816, de son fils Amédée né en 1820, mort l'année suivante, etc. Tous ces événements personnels transparaissent dans Le voleur, oeuvre posthume présentée et éditée par Ludovica Cirrincione D'Amelio aux éditions Honoré Champion.

Le Voleur s'inscrit dans le romantisme dont on a souvent écrit que Nodier en est l'initiateur autour de la Bibliothèque de l'Arsenal, qui devint le cénacle d'écrivains de tous horizons (Hugo, Musset, Vigny, etc.) et ou il se révèle un causeur exceptionnel. Sa place au sein de cette communauté littéraire lui a d'ailleurs valu la jalousie des membres de l'Institut, qui reconnurent toutefois son talent et le nommèrent membre de l'Académie en 1833.

Le voleur a fait l'objet de peu de rééditions depuis la mort de l'auteur. Fonctionnaire dégoûté de la monarchie, il a ici écrit un roman de révolte contre la société qui frise parfois l'anarchisme. Ecrit et publié en 1804, l'ouvrage se nourrit d'un primitivisme égalitaire envisagé comme l'âge d'or du monde. Il constitue un avant-texte du roman de brigand Jean Sbogar et est marqué par des influences littéraires clairement affichées en épigraphe: La Bible, Dante, ou parfois dans le corps même du texte: Goethe, Montaigne, ou dans la trame du récit: Schiller. L'ouvrage s'ouvre sur une introduction de Ludovic Cirrincione d'Amelio qui explique les influences de Nodier, le contexte d'écriture et les raisons pour lesquelles ce texte est resté inédit pendant longtemps.

Le roman utilise un procédé de fiction éditoriale, Nodier se présentant comme le traducteur du texte et non comme son auteur. Le brigand de l'histoire est Lazare, ermite français, taciturne et mystérieux, devenu chef des voleurs dans une société qui se trouve être un lieu d'hypocrisie, d'abus et d'injustice. Les autres personnages sont la jeune Maria, qui trompe le major Verner pour le baron Guillaume Ribing. Verner et Lazare, bien qu'affichant des tendances suicidaires, sont sauvés par leur révolte et par leurs rêves. Paul, fils de Maria et de Verner, possède en lui le salut alors que Maria, la victime sacrificielle, rachète les brigands. Enfin Sara de Waldorf d'Islem, la cousine dont la présence dans le récit est secondaire. Les noms de Lazare, Paul et Maria ne sont pas sans évoquer certains passages de la Bible. L'histoire se déroule sur fond de mélancolie et de morale rousseauiste. Dans sa préface (p. 39), l'auteur écrit "Mon but sera donc rempli et si j'ai pu démontrer que nos adversités sont autant de moyen que la divinité emploie pour assurer de notre constance; et qu'elle appellera ses élus, aux rangs les plus élevés, sauvant l'amertume de leurs souffrances, et la fermeté de la résignation." La composition familiale semble ambiguë puisqu'on présente Paul comme fils de Verner et frère de Guillaume Ribing bien que ce dernier ait 7 ans de plus que Verner (p. 42). Le récit s'élabore autour de l'amour pour Maria qui semble représenter un amour idéal céleste et libérateur alors que celui de Sara représente l'artifice. Paul bien qu'attiré par Maria s'attachera plutôt à madame de Waldorf dont l'importance dans le récit est plus discrète. Incapable de concevoir le mal et la dissimulation Paul est choisi par les brigands comme cible. Ils le séquestrent parce que l'un d'eux est amoureux, comme dans Les Brigands de Schiller, de la fiancée de Paul. Paul, "qui n'avait jamais pensé à la misère pour s'empresser de la soulager, se trouvant tout à coup transporté dans un monde nouveau, sur une scène de perversités et de douleurs..." (p. 51). Emprisonné (Nodier fait ici référence à un épisode de sa vie), Paul dialogue avec ses co-détenus. L'un d'entre eux lui dit "Tu aimes, car tu profères souvent le nom d'une femme dans ton sommeil, et tu te réveilles tout en pleurs. Tu es innocent, car les méchants blasphèment, et tu ne fais que prier." (p. 51). C'est l'occasion pour Nodier d'évoquer la Justice par l'intervention d'un Dieu réparateur. Une fois sorti de prison, Paul rend visite à Maria au Château d'Islem. Hélas depuis que Guillaume Ribing a épousé Maria, l'héritière du château, Maria, en a fait un lieu de luxure et de débauche. Pendant la visite au Château, un début d'incendie se propage. Le baron accuse Verner d'être l'incendiaire, ce dernier lui apparaissant comme un homme dangereux plutôt qu'un "objet de tendresse et de reconnaissance" (p. 67) Le héros se retire ensuite dans des lieux isolés pour fuir la société. "Après les convulsions d'une vie inquiète et persécutée, c'est dans le recueillement de la solitude que les grands caractères se renouvellent, et cet état d'isolement et d'abandon n'est redoutable aux premier abord que pour les coeurs blasés et pour les coeurs corrompus." Dans ce chapitre central du récit qu'est le chapitre IV, Nodier développe une pensée rousseauiste empreinte de primitivisme. L'auteur développe des sujets comme le suicide, l'héroïsme, la gloire, la corruption, etc. Cette révolte contre la politique et la société est celle d'un Nodier juvénile épris d'idéal. Le chapitre V s'ouvre en évoquant une association secrète faisant implicitement référence à la Société de Philadelphe dont il a été membre. Le même chapitre met aussi brusquement fin à la complicité de Lazare et Paul. Les événements se précipitent les uns après les autres. Le baron de Ribing tente de l'assassiner. Lazare, dont Paul n'avait nullement remis en question la moralité, s'avère être le chef d'une bande de malfaiteurs. L'un des brigands s'entretient avec Paul souffrant de ses blessures. Puis Sara de Walrdof réapparaît soudainement comme dans un songe et c'est elle que l'on accuse de fratricide et finalement d'être l'auteure du malheur de Paul. Les brigands lui attribuent aussi l'empoisonnement de Maria. Le Baron de Ribing subit quant à lui les accusations des brigands qui le considère comme un "juge du peuple (...) redouté de l'innocent" (p. 95). L'auteur de l'intrigue a semble-t-il préféré incomber à la séduction toute la charge des fautes. Maria retrouve finalement Paul. Le baiser qui va les unir est fatal . Elle mourra. Maria apparaît ainsi comme la femme salvatrice, celle dont la mort sauve l'âme de Paul tout en rendant possible l'amour dans ce monde.

Le roman est prolongé de variantes lexicales du manuscrit témoignant de la finesse du travail d'édition critique.