Jean Pruvost
Jean Pruvost

Jean Pruvost est un métalexicographe fort connu depuis dix ans. Sa venue sur le tard dans l'enseignement universitaire a fortement contribué à dynamiser la carrière de cet auteur né en 1949 et lui a aussi facilité la publication de nombreux ouvrages, dont deux essais dans la fameuse collection Que sais-je à partir de 1994.

Depuis une dizaine d'années, Pruvost s'est montré avant tout spécialiste de l'histoire de la dictionnairique plus que de l'histoire de la lexicographie, s'intéressant à la vie des dictionnaires comme on s'intéresse en histoire littéraire à la vie littéraire plutôt qu'à l'histoire de la critique littéraire. Jean Pruvost s'est aussi fait l'ardent défenseur des produits de Larousse, publiant même une monographie sur la Semeuse. Il se décrit lui-même comme un "dicopathe" possédant environ 10.000 dictionnaires dont à peu près tous les Petit Larousse illustré, c'est-à-dire plus de dictionnaires qu'en contiennent les archives des éditions Larousse elle-mêmes.

Dans Les dictionnaires français, outils d'une langue et d'une culture, publié aux éditions Orphys, Jean Pruvost modifie légèrement son angle d'attaque en misant à la fois sur l'histoire des dictionnaires dans la première partie de l'ouvrage et sur l'histoire de la métalexicographie dans la seconde partie. Cette complémentarité de perspectives s'avère tout à fait fructueuse et pratique pour quiconque veut s'initier à la métalexicographie, ce qui correspond à la nature de la collection. On sent par ailleurs souvent que Pruvost travaille avec des sources secondaires qui lui fournissent le fonds servant à un résumé des époques et des méthodes. Ainsi, dans le premier chapitre, il reprend en partie des éléments du livre de Jean-Claude Boulanger sur l'histoire des recueils de mots et des dictionnaires, ouvrage fort bien documenté. Jean Pruvost s'attarde très peu sur la période qui préfigure l'histoire de la dictionnairique de langue française. Il commence son développement historique de la dictionnairique et de la métalexicographie avec les dictionnaires bilingues ou semi-bilingues de Robert Estienne et de Jean Nicot.

Le chapitre II se penche sur la naissance des dictionnaires monolingues à la fin du XVIIe siècle (Richelet, Furetière, l'Académie française), inscrivant la naissance de l'Académie française, de la pensée logique et universalisante et du français classique dans le creuset du début des dictionnaires monolingues de langue française. La référence à l'Academia della Crusca est bienvenue pour rappeler le modèle d'un ouvrage de prestige élaboré à la gloire d'une langue et ipso facto d'un pays (p. 31). L'auteur présente à la fois des aspects relevant de l'histoire des dictionnaires et des aspects de l'histoire de la lexicographie, comme dans la partie traitant de la dimension étymologique chez Ménage dans lequel le lecteur apprend que 70% des étymologies de cet auteur sont restés exactes. La source de Pruvost à cet égard aura été pertinente.

Le chapitre III s'intéresse aux dictionnaires du siècle des lumières jusqu'à la République en marche. Jean Pruvost fait, comme dans le chapitre précédent, référence au contexte historique de l'époque en circonscrivant de manière succincte et pertinente les hauts-faits culturels de l'époque. C'est l'occasion de rappeler que le XVIIIe siècle est celui de la Querelle des anciens et des modernes, de l'enrichissement de la production dictionnairique, de l'abandon du classement par racine pour le classement par ordre alphabétique par l'Académie française, des nombreuses rééditions du dictionnaire de l'Académie et de l'essor des dictionnaires spécialisés de la langue (synonymes, proverbes, etc.). Le XIXe siècle est celui de la démocratisation des dictionnaires et du renouveau lexicographique marqué par Claude-Marie Gattel qui publie en 1813 ses deux volumes du Dictionnaire universel de la langue française (dans lequel il fait figurer la prononciation), et par l'avènement des dictionnaires analogiques inauguré par Prudence Boissière en 1862 (Dictionnaire analogique de la langue française). Le XIXe siècle est aussi celui cher à Pruvost avec l'avènement des dictionnaires de Larousse et la publication du prestigieux Littré, deux monuments lexicographiques auxquels Pruvost s'est particulièrement intéressé, le premier en rédigeant un essai paru en 2004 sur la Semeuse et le deuxième avec une réédition du dictionnaire augmentée de quelques centaines de mots. C'était rendre caduque l'affirmation qui faisait du Littré un tombeau comme l'affirmait Alain Rey en mars 1999 avant la mise en route des projets de Pruvost.

Il fait l'éloge de Pierre Larousse et témoigne d'une connaissance approfondie de l'univers de cet érudit autodidacte. Il dresse un portrait tout autant élogieux et détaillé d'Emile Littré dont le dictionnaire à prétention synchronique décrit néanmoins une frange du français qui va du XVIe siècle jusqu'au début du XIXe siècle. Ces détails anecdotiques et biographiques autour de l'histoire de la dictionnairique française font partie de l'approche originale de Jean Pruvost. Entre Larousse et Littré, la principale différence réside selon plusieurs linguistes (cf. p. 74) en ce que Larrousse a su mieux utiliser les données de la linguistique comparée, de même qu'il a utilisé les écrivains du XIXe siècle dans son corpus alors que Littré s'arrête en 1820.

Le chapitre IV traite de la production du XXe siècle et des dictionnaires informatisés. L'auteur ouvre le chapitre par un éloge du Petit Larousse illustré (un million d'exemplaires vendus du Petit Larousse 2001) et mentionne que 200.000 pages du Trésor de la langue française sont consultés chaque jour. C'est dans le cadre de l'élaboration de ce dictionnaire que l'un des pionniers de l'informatisation des dictionnaires, Bernard Quemada, a joué un rôle important. De pair avec son disciple Jean Pruvost, il dirige la collection Lexica chez Champion. Une partie importante du chapitre est consacrée à la "conquête éditoriale de Larousse entre 1898 et 1949". Un constat s'impose sur cette première moitié de XXe siècle: les dictionnaires de cette période "ne sont pas réellement irrigués par un grand courant linguistique comme c'était le cas au XIXe siècle avec la linguistique historique" (p. 82). A cet égard Alain Rey aurait pu être ici cité pour son article sur ce qu'il nomme le "vide lexicographique" de cette période qui précède la publication en fascicule du Grand Robert et qui commence avec le Dictionnaire général de la langue française Darmesteter, notamment en terme de nouveau dépouillement (c'est en effet le dernier en date avant le Robert a accompagner les définitions de citations littéraires), puisque le Littré lui-même est resté intouchable du fait que la fille du lexicographe avait réclamé le maintien des droits d'auteur jusqu'à ce que ce que l'oeuvre tombe dans le domaine public en 1956. Le renouveau lexicographique, plus qu'éditorial, est représenté par le Grand Robert, le Grand Larousse de la langue française et le Trésor de la langue française paru dans les années 1960 à 1994. On oublie trop souvent que le Petit Robert, issu du Grand Robert qui s'est érigé comme source incontournable dans le monde universitaire, représente une entreprise commerciale alors que le Trésor de la langue française, auquel a collaboré par ailleurs Alain Rey et dont on sait que Paul Imbs avait sollicité Paul Robert pour diriger l'ouvrage, est un projet scientifique qui s'inscrit dans le renouveau que le Général de Gaulle avait voulu donner au CNRS en 1959. Jean Pruvost mentionne avec raison l'extrême richesse que représente ces publications lexicographiques entre 1964 et 1994, car aux trois dictionnaires précités s'ajoute le premier volume de la 9e édition du Dictionnaire de l'Académie française, le Dictionnaire encyclopédique Quillet et d'autres encore. C'est aussi pendant cette période que la maison Larousse manifeste son intérêt pour la théorie linguistique alors en expansion. Jean Pruvost évoque rapidement les dictionnaires québécois, montrant par là que son intérêt repose sur la production francilienne et non sur les dictionnaires du français extra-hexagonal. Du Dictionnaire québécois d'aujourd'hui (dorénavant DQA) il affirme qu'il eut peu de succès, ce qui resterait à débattre car la réussite au Québec de cet ouvrage est importante. Il commente aussi la parution du Dictionnaire historique du français québécois (dorénavant DHFQ) en omettant de signaler qu'il ne correspond pas entièrement à la définition de dictionnaire (source Alain Rey, conversation personnelle, 1999) et qu'en outre, bien qu'il soit lexicographiquement très érudit et bien façonné, il n'en demeure pas moins que cet ouvrage issu de la création du Trésor de la langue française au Québec ne fut pas géré parfaitement sur le plan dictionnairique puisque plus de 25 ans ont été nécessaire pour publier cet ouvrage incomplet alors que le Glossaire de la Société du parler français au Canada (1930), qui a été produit en une période de temps similaire, possédait une nomenclature plus complète et fonctionnait avec un budget presque symbolique. En outre force est de constater que c'est plus le succès du DHFQ que celui du DQA qui s'est avéré limité malgré ses grandes qualités.

Une remarquable synthèse historique des dictionnaires électroniques est ensuite faite par l'auteur qui ne manque pas de signaler ses propres contributions (cf. p. 135). Notons d'ailleurs que Jean Pruvost est l'auteur d'un remarquable essai sur les Dictionnaires et nouvelles technologies (2000) publié aux Presses Universitaires de France.

La deuxième partie est plus précisément métalexicographique. Intitulée "Les dictionnaires: critères de distinction et d'appréciation", elle commence par le chapitre V, "Distinction méthodologique et types de classement". Jean Pruvost explique que "appréhender l'univers des dictionnaires, c'est d'abord en bien connaître les filiations historiques, ensuite en découvrir la richesse des contenus afin de procéder à des regroupements clarificateurs, enfin, riche de cette expérience, c'est en dégager les concepts méthodologiques essentielles pour percevoir les dynamiques générale, en comprendre les diverses règles à la fois rigoureuses et libres. Ainsi peuvent se former de bons utilisateurs de dictionnaires et naître de bons lexicographes" (p. 99). Il établit ensuite les nuances qui s'imposent sur la différence entre la dictionnairique, le dictionnariste et la lexicographie et relate l'histoire de la métalexicographie, minimisant il nous semble l'apport des articles et ne citant que des monographies. Certaines d'ailleurs comme La formation du vocabulaire de l'aviation par L. Guilbert publié en 1965 est plus connue des métaterminologues et des spécialistes de la néologie et de la néonymie que de la métalexicographie. Alain Rey, malgré son importante production dans les années 1960 à 1990 en métalexicographie et en métaterminologie, n'est cité que pour ses monographies, notamment pour son ouvrage sur Littré qui n'est pas forcément le plus représentatif de son oeuvre. Ensuite Pruvost mentionne le Dictionnaire des sciences du langage de Frank Neveu comme source d'attestation de métalexicographie, omettant les attestations linguistiques dans l'Encyclopédie internationale de lexicographie chez Pierre Corbin et Franz Josef Hausmann d'ailleurs très peu cité dans cet ouvrage. Et il ne s'agit probablement pas de la première attestation de ce néonyme qui a sûrement permis de lever certaines ambiguïtés en terminologie linguistique. L'auteur passe en revue les principales sources métalexicographiques, commentant pour ainsi dire une partie de sa bibliographie. Paradoxalement il omet de signaler la production métalexicographique des chercheurs de l'ATILF dont Gérard Gorcy et Christiane Jadelot, portant souvent sur l'unique Trésor de la langue française certes mais néanmoins non-négligeable. Même chose pour la production de Danièle Latin, d'André Lapierre et de Thomas Szendé. En revanche, il ne manque pas de signaler la production québécoise (p. 109) ce qui n'est pas sans être un indice de la présence plus importante des québécismes dans le Petit Larousse illustré au détriment des belgicismes moins nombreux et dont les travaux qui leur sont consacrées ne sont pas mentionnés par l'auteur. En lexicographie du français de Belgique auraient pu être mentionnés Georges Lebouc et Christian Delcourt et en métalexicographie les travaux de Jean Nicolas De Surmont, Geneviève Geron et surtout de Michel Francard, tous ayant marqués de leur empreinte l'école néolouvaniste de sociolinguistique du français de Belgique.

Dans la section II du chapitre l'auteur s'intéresse aux types de classement des unités lexicales. La typologie est simple, concise est étayée par des exemples. Il en va de même du chapitre suivant dans lequel il recense différents types de dictionnaires qu'il oppose entre eux comme les dictionnaires bilingues et monolingues, les dictionnaires de langue et les dictionnaires encyclopédiques, les dictionnaires de synchronie ou de diachronie, etc.

Jean Pruvost a une bonne connaissance des récents dictionnaires de langue française même s'il se cantonne résolument à une approche plus synthétique qu'analytique contrairement à Rey et Corbin par exemple. Quelques redites sont à déplorer quant aux dictionnaires d'apprentissage, au dictionnaires de Boissière, au dictionnaire culturel de Rey, etc. Le dernier chapitre s'intéresse à la microstructure de l'article lexicographique et reprend l'ensemble des principaux items de la théorie lexicographique en la matière.

L'ouvrage de Pruvost, richement documenté, possède néanmoins les faiblesses d'un ouvrage de vulgarisation, telles celles par exemple de ne pas indiquer précisément ses sources. Ainsi, "selon la formule de Bernard Quemada" (p. 23) reste sans référence. D'autre passages laissent suggérer une influence de métalexicographes paradoxalement peu cités sinon pas du tout comme Pierre Corbin et Franz Josef Hausmann. On s'étonnera en outre qu'Alain Rey, pourtant l'un des principaux métalexicographes de la deuxième moitié du XXe siècle, soit si peu cité. Ce qui peut aller de pair avec le fait que la production des Larousse, maison d'édition où l'on ne trouve pas de métalexicographe accolé à l'image de marque du dictionnaire, ait suscité plus d'attention de Pruvost, ce dernier jouant ainsi le rôle manquant à la maison Larousse alors que l'image d'Alain Rey est inséparable des Dictionnaires le Robert depuis 1952. On remarquera d'ailleurs que Pruvost semble davantage dominer la généaologie des dictionnaires Larousse, y faisant souvent référence même lorsqu'il s'agit de citer Pierre Larousse pour des dictionnaires du XVIIe siècle (p. 46, 49) alors que les écrits biographiques de Paul Robert ne sont pas cités. Il n'en reste pas moins qu'il s'agit de l'un des meilleurs supports théoriques servant d'introduction à la lexicographie publié ces vingt dernières années, tant par l'équilibre du contenu que par l'adéquation avec l'actualité dictionnairique.