Nicolas Sarkozy
Nicolas Sarkozy

"(...) Souvent, il m'arrive de me sentir étranger en mon propre pays (...)". C'est Nicolas Sarkozy, venu rencontrer un parterre d'étudiants américains le 4 octobre 2004 à l'Université de Columbia (New York, Etats-Unis) qui s'est laissé aller à cette curieuse confidence. Il ne faut voir aucun hasard dans cette déclaration, aucune gaffe, aucune légèreté. Dans ce clin d'oeil d'un candidat déclaré à la présidence de la République Française adressé sur le territoire américain à un public travaillé par le sentiment "anti-français", il n'y avait aucun hasard mais un signal et une promesse aux autorités américaines: "je suis des vôtres".

Ainsi, Sarkozy a pu engranger et savourer les compliments complaisants de la presse conservatrice US sur ce Français si différent du reste de la classe politique hexagonale. L'Amérique victorieuse de Bush a choisi son interlocuteur. Il est libéral, communautariste et partage le dessein d'un monde ordonné selon une hiérarchie civilisationnelle qui place les valeurs de l'occident chrétien au sommet de l'axe du bien.

Aux plus belles heures de la querelle transatlantique on ne se souvient pas avoir entendu Nicolas Sarkozy soutenir le refus français de s'associer à une guerre tout aussi illégale que dangereuse pour les grands équilibres mondiaux. Respect des prérogatives du chef de l'Etat ? S'agissant de Nicolas Sarkozy, cette règle ne s'applique pas. En réalité, il est probable que le plus "aligné" des ministres de droite ait opportunément fait silence, l'oeil rivé sur les courbes de l'opinion française, sur ses désaccords vis-à-vis de la position française dans le conflit irakien.

La France a son "good guy". Son projet est simple: le marché, la communauté et le bâton. Le marché comme instrument et espace de régulation sociale et économique, la communauté comme lieu de citoyenneté et le bâton pour maintenir l'ensemble en ordre. Reconnaissons que dans les faits il s'efforce de ressembler à ses maîtres outre atlantique. Les exemples pullulent. Je n'en prends que deux où l'anecdote révèle une pensée et une stratégie inquiétantes.

Tom Cruise fait la promo en France d'un de ses films en 2004. Il est reçu le 30 août par Nicolas Sarkozy alors Ministre de l'économie et des finances. Qu'il soit un missionnaire actif d'une organisation, reconnue comme une secte par l'Etat français et donc surveillée par le Ministère de l'Intérieur, ne l'a absolument pas gêné. Nicolas Sarkozy n'a pas eu à l'égard de l'Eglise de Scientologie, les mêmes préventions que l'ensemble des autorités publiques chargées de lutter contre l'entreprise de manipulation et d'extorsion dont cette secte s'est rendue plusieurs fois coupable. Il considère que ces communautés religieuses, jouent un rôle déterminant dans construction individuelle des consciences. Il attribue aux églises, communautés et médias les fonctions d'intellectuel métapolitique que Gramsci avait identifié comme moteurs de l'hégémonie culturelle préalable à la conquête du pouvoir politique réel. Il juge que la valorisation et la reconnaissance de leur place et de leur rôle est une clé essentielle d'un système fondé sur la soumission des consciences. Il façonne et alimente cette société stigmatisée par Guy Debord où: "pour la première fois, les mêmes sont les maîtres de ce qu'on fait et les maîtres de ce qu'on en dit".

Sarkozy organise le communautarisme. Simultanément il prépare le désengagement de l'Etat et l'effacement de la République. Sa stratégie est simple, favoriser l'organisation des communautés et leur pérennité. L'Etat leur offre la reconnaissance et leur garantit comme dans le cas de l'Islam à travers le conseil français du culte musulman un cadre légal pour assurer leur financement et leur développement.

La montée récente des violences antisémites a donné l'opportunité de mettre en application cette stratégie nouvelle des autorités publiques françaises. Observons la politique de Sarkozy à la lumière de ce cas d'école. Son diagnostic est simple: les juifs sont victimes d'agression répétées essentiellement du fait de jeunes issus de l'immigration. Ce constat réduit l'augmentation des profanations de cimetières perpétrées par de jeunes néo nazis et la relance par Bruno Gollnisch de polémiques négationnistes à des manifestations antisémites traditionnelles et finalement négligeables.

Pour régler le problème de la recrudescence des actes antisémites, il faut donc que les communautés se rencontrent et règlent leurs différents entre elles. A l'Etat, la charge du médiateur. Sarkozy organise donc une "rencontre secrète" entre Fouad Alaoui, président de l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) et Roger Cuckierman, président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF). Le lendemain cette rencontre est opportunément rendue publique. Aux communautés que le gouvernement met en face de leurs responsabilités en médiatisant leur dialogue, le devoir de mettre fin à leurs conflits. Le résultat de cette stratégie, c'est l'abandon de la République, communauté de droit et de valeurs au profit d'une société dans laquelle la discrimination ou la violence qui frappent un citoyen en raison de ses origines, de sa foi, de ses convictions n'insultent plus la collectivité mais relève désormais du conflit particulier.

Hier, la République était le rempart des citoyens français face à la violence faite à un seul d'entre eux au nom de l'antisémitisme ou du racisme. Aujourd'hui le gouvernement privatise le règlement des conflits et décharge la République de sa mission protectrice et émancipatrice. Nicolas Sarkozy n'est pas Républicain, au sens où on l'entend ici, il est Républicain au sens où on l'entend Outre Atlantique.

Pierre Bourdieu a écrit: "de toutes les forces de persuasion clandestine, la plus implacable est celle qui est exercée tout simplement par l'ordre des choses." La force du néo-libéralisme est d'obtenir le consentement de ses victimes. Pour parvenir à ce consentement, il faut l'intervention d'acteurs économiques, sociaux culturels qui affirment et démontrent davantage que la suprématie du système libéral: sa fatalité.

Il est urgent de propager la dissidence.