Jean-Edern Hallier
Jean-Edern Hallier

Il y a dix ans, le 12 janvier 1997, Jean-Edern Hallier décédait à l'âge de 60 ans des suites d'une chute de bicyclette et d'un abus de toutes sortes de drogues — tabac, cocaïne, alcools,.. — consommées en quantité tout au long de sa vie. Le dixième anniversaire de cette disparition est l'occasion d'un tir groupé en librairie qui voit la sortie de trois livres de ou sur le dernier grand polémiste des lettres françaises.

Le premier ouvrage, Fax d'outre-tombe, sous-titré Voltaire tous les jours, est un recueil de textes écrits par Jean-Edern Hallier entre le 31 octobre 1992 (juste après l'accident vasculaire qui l'avait rendu aveugle) et la veille de sa mort. Composé par le "Collectif des amis de Jean-Edern" il s'agit d'un choix de quelque 200 lettres parmi les milliers dont le pamphlétaire abreuvait alors le tout-paris par télécopie lorsque sa ligne n'était pas coupée. Quémandantes, flagorneuses, venimeuses, corrosives, provocatrices, insultantes, menaçantes, outrancières, mais toujours brillament écrites et souvent drôles, elles sont adressées à la plupart des personnalités du monde des lettres, des médias et de la politique de l'époque: Jean d'Ormesson, Amélie Nothomb, Philippe Sollers, Bernard Pivot, Jérôme Garcin, Josyane Savigneau, Jean-Marie Rouart, François Nourissier, Patrick Besson, Fréderic Beigbedder, Edouard Nabe, Philippe Muray, Michel Houellebecq, Michel Déon, Jean Dutourd, Gabriel Matzneff, Roger Thérond, Franz-Olivier Giesbert, Antoine Gallimard, Francis Esménard, Michel Lafon, Jérôme Lindon, Bernard Tapie, l'abbé Pierre, Renaud, Philippe Tesson, Patrick Poivre d'Arvor, Karl Zero, Thierry Ardisson, Jean-François Kahn, Nicolas Sarkozy, Jack Lang, Jean-Louis Debré, Brice Hortefeux, Jean-Jacques Aillagon, Edouard Balladur, Philippe Séguin, François Pinault, Jacques Chirac, François Mitterrand, etc... Jean-Edern Hallier connaissait tout le monde à Paris. À l'une de ses bêtes noires, Josyane Savigneau, directrice à l'époque du Monde des Livres, qui le poursuivait en justice, il écrit par exemple: "J'ai eu pitié de toi hier après-midi. Tu étais tellement frissonnante de haine que j'ai eu envie de te prendre dans mes bras pour te réchauffer." Aux Chirac, n'obtenant pas de réponse de Jacques, il s'adresse alors à Bernadette qu'il interpelle ironiquement d'un "Bonjour Grande Reine républicaine et cousine" ou encore d'un "Ma Chère Présidente et Bernadette préférée". Cette sorte de journal écrit sous forme de courriers faxés immédiatement à ses ennemis comme à ses amis reflètent l'égotisme, la mégalomanie et la démesure dans laquelle vivait en permanence "l'emmerdeur patenté" Jean-Edern Hallier mais il se déguste surtout comme une part savoureuse de la petite histoire politico-littéraire française du dernier quart du XXe siècle. "Il paraît que je vous insulte par fax. C'est un instrument littéraire qui permet ce jeu humoristique et qui rappelle la grande période des papillons surréalistes", écrit-il en 1992 à Claude Cherki, PDG des éditions du Seuil.

Si Jean-Edern Hallier expédiait des fax voltairiens, on ne manquait pas en haut lieu d'écouter ses conversations téléphoniques. C'est tout l'objet du livre d'Anthony Palou, Allô, c'est Jean-Edern Hallier sur écoutes (éditions Michel Lafon) qui retrace cette sombre affaire entre François Mitterrand, président de la République, et l'écrivain fondateur avec Jean-Paul Sartre de L'Idiot international. Après avoir été l'un des plus fervents admirateurs du leader socialiste qu'il soutînt en publiant notamment un féroce pamphlet contre Valéry Giscard d'Estaing (Lettre ouverte au colin froid, Albin Michel, 1979), Jean-Edern Hallier devint en effet son opposant le plus acharné lorsqu'il comprit qu'aucun poste ministériel ne lui serait proposé par la Gauche mitterrandienne lors de son accession au pouvoir en mai 1981. Vexé, il menaça François Mitterrand de dévoiler l'existence de sa fille cachée, Mazarine Pingeot, ce qui lui vaudra d'être mis sur écoutes par la cellule anti-terroriste de l'Elysée pendant trois ans. On lui barra aussi la route des maisons d'édition et des médias, ce qui en révèle tout aussi long sur la bassesse et la scélératesse de cette intelligentsia que sur l'histrionisme de l'écrivain-polémiste. Censuré, surveillé en permanence par les Renseignements Généraux, pourchassé par les huissiers, il a du aussi faire face à de nombreux procès, notamment pour diffamation, où la justice le condamna lui et son journal L'Idiot International à des amendes d'un montant vertigineux, ce qui acheva de l'endetter jusqu'à la fin de ses jours. "Depuis Voltaire et Victor Hugo, j'ai été l'écrivain le plus persécuté de France. (...) Depuis Flaubert et Baudelaire, il n'y a jamais eu d'attaque aussi scandaleuse contre un écrivain", déclare-t-il assez justement en 1993.

Dominique Lacout et Christian Lançon publient eux La Mise à mort de Jean-Edern Hallier (Presses de la Renaissance) pour raconter les dernières années de la vie de leur ami. Ils relatent avec force détails tout ce qui a fait le quotidien de l'homme assoiffé de vengeance et de l'auteur assoiffé de reconnaissance, de ses frasques — son auto-kidnapping, la publicité en habit d'académicien pour la marque de cyclomoteurs Vespa, les mémorables provocations dans l'émission littéraire culte de la télé des années '80, Apostrophes, les livres médiocres qu'il noyait ou qu'il balançait derrière lui en guise de critique dans sa propre émission littéraire sur Paris Première, le Jean Edern's Club — à ses attaques contre la Mitterrandie — Jack Lang, Laurent Fabius, Jacques Attali, ou encore Régis Debray sur le palier duquel il n'hésita pas à déposer une bombe — en passant par la censure dont fit l'objet son pamphlet L'Honneur perdu de François Mitterrand qui ne pût paraître qu'après la mort de ce dernier, les procès en tous genres et la belle aventure de L'Idiot International, ce brillant hebdo politico-littéraro-polémique véritablement anarchiste où le talent de Jean-Edern Hallier s'est sans doute le mieux exprimé.