Jean-Edern Hallier
Jean-Edern Hallier

"Je domine Paris mais je ne le vois pas. Un grand écran noir a remplacé ma fenêtre", écrit Jean-Edern Hallier dans son Journal d'outre-tombe.

En octobre 1992, l'écrivain est victime d'un accident vasculaire à l'oeil, celui qui fonctionnait encore, qui le rend quasiment aveugle: il ne voit plus que "la pénombre d'une veilleuse de wagon-lit". Jusqu'à sa mort, le 12 janvier 1997 à l'âge de 60 ans, il écrit puis dicte un journal intime, cinq années passées dans la nuit, un livre tour à tour drôle, émouvant et méchant. Témoin halluciné et acteur dérangeant de trente ans de vie intellectuelle, Hallier parle notamment de l'élection de Jacques Chirac à la présidence, de la mort de François Mitterrand, un homme que "l'Histoire balaiera", assure-t-il. Le 24 février 1995, le fondateur de L'Idiot international note: "je bats tous les records d'écoute. A la télévision mais aussi pour les écoutes de l'Elysée: sur 5.184, il y en a 800 qui me sont destinées". Il évoque pêle-mêle ses conversations avec Julien Green, son émission télévisée le Jean-Edern's Club, ses soirées parisiennes: "le nec plus ultra, c'est de se faire raccompagner en voiture par Alain Prost", dit-il. Il tente de se donner du courage: "Finalement, la vue distrait" et "ma puissance de travail s'est démultipliée depuis que je suis aveugle". Pourtant, dans cette longue nuit, Jean-Edern Hallier est malheureux. "Sans doute n'aurait-il pas voulu que l'on sache qu'il pleurait", note son frère Laurent dans une postface. Alors, le dernier des mohicans de la race des polémistes a besoin des autres: "ce dont je reste le plus amoureux, je l'avoue, c'est la chaleur humaine". "Bien tardivement, je découvre que je suis un homme comme les autres. A quoi bon avoir chanté si longtemps le don quichottisme? Ma plus grosse erreur c'est de ne pas être mort à trente ans. J'ajouterai: à quarante. Que dis-je? A cinquante", souligne-t-il. Seul, endetté, malade, "harcelé par le pouvoir, son seul domicile fixe est la 13ème chambre du tribunal", dit son frère. Mais quand, à l'aube de nuits sans sommeil, peuplées de cauchemars ou de sanglots, Laurent retrouvait Jean-Edern et lui demandait: "comment vas-tu?", invariablement, ce dernier répondait: "je me bats".