Libération
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Libération a connu plusieurs crises au cours de son histoire mouvementée mais, à moins d'ultimes rebondissements, celle-ci pourrait bien sonner le glas du journal. Perclus de dettes, en manque de trésorerie, perdant inexorablement ses lecteurs et ses ressources publicitaires, placé en procédure de sauvegarde par le Tribunal de commerce et voyant ses journalistes vedettes (Florence Aubenas, Jean Hatzfeld, Antoine de Baecque, Dominique Simonnot,...) quitter un à un le navire, le quotidien de la rue Béranger vient encore de sentir le souffle d'un nouveau boulet de canon. Lors d'une réunion professionnelle, le président du groupe Riccobono, directeur et principal actionnaire du Centre d'Impression de la Presse parisienne (CIPP), a en effet tenu à informer les syndicats et éditeurs de presse que Libération n'avait pas payé ses factures d'impression de juillet, août et septembre 2006. Le passif accumulé atteint 2 millions d'euros selon M. Bernard Riccobono qui explique par ailleurs que son entreprise a déjà perdu récemment une créance du même montant suite à la faillite de France Soir. Libération représentant plus de 25% du chiffre d'affaires du CIPP, les impayés mettent en difficultés l'imprimerie qui ne peut plus continuer à faire crédit au journal et lui demande de payer désormais ses factures chaque semaine. Selon Le Figaro du 14 octobre, l'imprimeur aurait même menacé d'arrêter l'impression du journal dès la mi-octobre mais cette information a été catégoriquement démentie par M. Riccobono, qui réfute également celle concernant une demande par le journal de baisse de ses tarifs d'impression.

Le CIPP est l'une des principales imprimeries de la presse quotidienne française. Ses 270 employés, répartis sur six ateliers (à Paris Saint-Denis, Marseille, Lyon, Toulouse, Nantes et Nancy), impriment notamment Libération, La Tribune, France Soir, L'Humanité, Le Canard Enchaîné, Investir et les deux gratuits Métro et Direct Soir. Son actionnariat est composé du groupe Riccobono et des éditeurs de presse dont Libération, second actionnaire à hauteur de 26% du capital. Selon certains syndicalistes, un éventuel dépôt de bilan de Libération pourrait entraîner le CIPP dans sa chute.

Le 4 octobre dernier, le Tribunal de commerce de Paris a placé Libération sous procédure de sauvegarde et a nommé un administrateur judiciaire, Régis Valliot, ce qui évite au journal de devoir déclarer la cessation de paiement et lui donne un sursis de six mois pendant lequel toutes ses créances sont gelées, y compris celles de l'imprimeur. Il lui faut trouver de l'argent frais et une solution de relance pendant cette période afin d'éviter le dépôt de bilan. La société éditrice du titre doit notamment se recapitaliser d'urgence pour faire face avant la fin de l'année aux 13 millions de perte d'exploitation prévus sur un chiffre d'affaires de 73 millions d'euros.

Le 18 octobre, le Conseil d'administration de Libération doit se prononcer sur trois plans de relance actuellement à l'étude. Tous envisagent un futur journal totalement bi-média, c'est-à-dire publié à la fois en édition traditionnelle sur papier et en édition électronique sur l'Internet. Le premier projet, présenté par le banquier Edouard de Rothschild (actionnaire de référence de Libé avec 38,8% du capital), préconise un plan social drastique (licenciement de la moitié des salariés) et une filialisation du site web. Edouard de Rothschild a déjà englouti 20 millions d'euros dans Libé depuis son entrée dans le capital de la société éditrice via le Holding Financier Jean Goujon, en janvier 2005. Le second plan, peaufiné par la rédactrice en chef Marie Guichoux et le directeur adjoint de la rédaction Pierre Haski avec l'aval mitigé de la Société Civile des Personnels de Libération (SCPL, présente dans le capital du journal à hauteur de 18,4%), prévoit lui de réduire la pagination du journal, en abandonnant toute prétention à l'exhaustivité du traitement de l'actualité, et de développer fortement le site sur l'Internet. C'est sensiblement le projet de refondation initial programmé par Serge July, l'ex-patron de Libé débarqué par Edouard de Rothschild en juin dernier. Le troisième projet, présenté par le journaliste et écrivain Edwy Plenel, propose également un développement du site web (qui deviendrait payant), une refonte du quotidien qui devrait se resserer autour des seuls quelques grands sujets d'actualité politique ou internationale du jour, et la création d'un magazine de luxe vendu à part. Avant tout, selon l'ancien directeur de la rédaction du Monde, Libération doit "assumer son identité de gauche" et redevenir un journal d'opinion.