Bernard Lahire
Bernard Lahire

La rentrée littéraire est lancée cette année par un livre sur les écrivains dans la société contemporaine. Qui sont-ils, que font-ils, comment travaillent-ils, que gagnent-ils, quelles sont leurs conditions d'existence sociale et économique ? La situation des écrivains et les conditions pratiques de la création littéraire sont déjà plus ou moins connus de façon intuitive, à savoir que la littérature ne nourrit pas son homme et que de tous temps même les plus grands — de Balzac à Stendhal en passant par Kafka ou Maupassant — ont dû exercer un second métier, mais l'étude qui sort en librairie cette semaine détaille et chiffre précisément la réalité du phénomène en ce début de XXIe siècle.

Bernard Lahire, professeur de sociologie à l'Ecole Normale Supérieure de Lyon et chercheur au CNRS, a mené l'enquête pendant trois ans dans la région Rhône-Alpes avec sa collaboratrice Géraldine Bois. 503 écrivains liés à cette région (obscurs inconnus du grand public ou plus célèbres comme entre autres Azouz Begag, René Belletto, Paul Fournel, Jean-Pierre Andrevon, Marc Lambron, Eric-Emmanuel Schmitt, Nicole Avril, Michel Butor, Bernard Clavel, Jean-Luc Hennig, Charles Juliet, Hubert Mingarelli, Marcelin Pleynet,...), dont 40 soumis à un entretien approfondi, ont répondu à un volumineux questionnaire sur tous les aspects de leur vie. Il en ressort que la grande majorité d'entre eux sont contraints de mener leur activité littéraire en parallèle à un autre métier plus rémunérateur, car l'écriture et la publication de livres ne leur permettent pas de gagner correctement leur vie. "Acteurs centraux de l'univers littéraire, les écrivains sont les maillons économiquement les plus faibles de la chaîne que forment les différents professionnels du livre", écrit Bernard Lahire.

42,5% des auteurs interrogés n'ont perçu aucun droit d'auteur dans l'année qui a précédé l'enquête. Pour 28,1%, les droits d'auteurs représentent moins de 10% de leurs revenus, y compris en comptant les à-valoir ou droits divers de traduction, d'édition en poche ou d'adaptation, et à peine 10% atteignent la moitié de leur revenu annuel. Très peu tirent plus de 10.000 euros de leur production littéraire. Le plus richement doté d'entre eux, l'un des rares auteurs à succès invité régulièrement sur les plateaux télé, a gagné au total 79.000 euros de droits d'auteur, mais 18 touchent le RMI pour survivre. Certains se consolent en rappelant que de nombreux grands écrivains des siècles passés devenus aujourd'hui des classiques ne vendaient pas plus qu'eux de leur vivant.

Un écrivain sur deux exerce donc à plein temps une autre activité que l'écriture et la quasi totalité des autres alternent les temps consacrés à leur passion et à des boulots gagne-pain (qui sont parfois plus que des "petits boulots": l'un des auteurs est au Conseil d'Etat). De sexe masculin pour plus des deux tiers (68,2%), issus généralement des classes moyennes ou supérieures, ils sont pour la plupart enseignants, cadres dans les métiers de la culture, journalistes, mais aussi parfois ouvriers, artisans, agriculteurs. Seuls 1,4% d'entre eux consacrent totalement et exclusivement leur temps à la création littéraire. Côté statistiques de vente des livres, ils sont 15,3% à n'avoir jamais dépassé 500 exemplaires par titre publié, 16,2% les 1.000, 13% de 4.000 à 10.000 et 23,4% à atteindre le chiffre mythique des 10.000 exemplaires.

Sortant quelque peu des références en matière de sociologie, notamment de son premier maître Pierre Bourdieu, Bernard Lahire parle alors de "jeu" plutôt que de "champ" ou de "monde" pour décrire l'univers social et économique de ces écrivains français contemporains qui se sont ainsi "pris au jeu", la passion d'écrire étant devenu "le moteur premier de leur existence" alors qu'ils n'en tirent aucun revenu. Dressant leur portrait, il détaille toutes les stratégies et ruses mises en oeuvre afin d'avoir de l'argent et du temps pour écrire. Beaucoup s'épuisent à écrire pendant la nuit ou pendant les week-end, organisant tant bien que mal des plages de temps libre entre les obligations professionnelles et familiales. D'autres consacrent beaucoup d'énergie à traquer de précieuses aides financières — à-valoirs, prêts, bourses, subventions, prix littéraires, résidences d'écrivains, etc, — auprès des éditeurs et des divers organismes soutenant la création littéraire. Beaucoup de temps et d'énergie est également passé à assurer la promotion des ouvrages publiés en participant aux multiples concours, foires, rencontres en librairies ou bibliothèques, salons et autres manifestations littéraires qui se déroulent en France tout au long de l'année.

"Je vis depuis quarante ans en faisant un vrai et un faux métier, écrit l'un des auteurs, mais je n'ai jamais pu décider lequel était lequel".