Rentrée littéraire
Rentrée littéraire

De quoi nous parle-t-elle, la littérature ? Est-elle un produit comme les autres, un objet de consommation de plus, un signe de reconnaissance et de distinction, une plus-value de snobisme ou de différence, l'attribut moyennant finance d'un moi en mal de "personnalisation" comme il en est des vêtements, des voitures et des voyages à forfait ? Le livre est-il le dernier équipement à la mode des classes aspirant à la légitimation, entre golf, cuisine et opéra ? Qui n'a jamais senti le rapport subtil entre un costume cousu main et le dernier livre d'un Pascal Quignard publié aux Éditions du Promeneur, que l'on peut glisser dans un sac de femme ? Tout cela ne sent-il pas bon l'authenticité et le bon aloi, le privilège et le luxe de l'introspection, le départ à la campagne et le thé à cinq heures ? ca y est, vous existez, vous avez droit au tourment bien tempéré d'un supplément de subjectivité: vous êtes sortable dans les dîners en ville, vous êtes informé, vous êtes romanesque.

Autrement dit, la littérature est-elle définitivement lessivée, rouleau-compressurisée, entièrement abandonnée aux mains des marchands ? Lire n'est-il plus qu'un "accomplissement de la personne", comme l'on disait autrefois de la danse et du piano ?

En d'autres termes subrepticement, presque sans qu'on s'en soit aperçu, est-ce que, au cours de ces dernières années, la littérature n'a pas changé de fonction et de signe dans notre société ? D'instrument de prise de conscience critique, d'auto-émancipation et — en antichambre de la philosophie — de connaissance de l'autre, de soi, de l'un dans l'autre qu'elle était, la littérature ne deviendrait-elle qu'un moyen d'auto-promotion, le signe de l'accès à un mode de vie ? En ces temps de superfluité radicale de toute oeuvre de culture, à l'ère de la féodalité financière internationale et de l'analphabétisme soigneusement entretenu, n'est-elle plus qu'un accessoire dont les idées sont progressivement bannies ?

A lire les programmes de rentrée de la nouvelle saison littéraire, pourtant, et face aux premières "émissions" et "suppléments magazine", ceci n'est que bile, aigreur et mauvais sang. Pensez-donc: 683 oeuvres de fiction, dont 475 en français, 208 traduites de plus d'une vingtaine de langues étrangères et 97 "premiers romans" ! C'est un régal, un festin pour bibliovores ! N'empêche, une ombre de doute persistant vient lézarder l'idylle éditorialo-médiatique de l'automne en attendant celle du beaujolais nouveau. Il s'agit de l'inconvenante question qui suit: Ces centaines d'ouvrages sortant frais émoulus des imprimeries surchauffées va-t-il à la rencontre d'une soif de lecture ? Et combien de ces livres seront-ils l'amorce d'un bouleversement de vie pour quelqu'un ? Est-ce que ce succès de primeurs et de primés de saison ne cache pas en son fond les projets d'une société qui liquide sa littérature en tant que vecteur de vie et de pensée ?