Ghayth Armanazi
Ghayth Armanazi

Quels qu'en aient été les intentions et les objectifs, Israël a perdu ce qu'une chaîne satellitaire arabe a appelé "La Sixième Guerre", en référence à la longue liste de conflits majeurs qui ont impliqué Israël depuis 1948.

Chaque guerre est gagnée ou perdue non pas selon des statistiques froides en matériels, en vies, ou même en territoires, perdus ou conquis par les protagonistes à la fin des hostilités. On doit plutôt la percevoir à travers une vision stratégique d'ensemble qui émerge une fois la poussière de la bataille dissipée. Selon cette vision d'ensemble la Sixième Guerre d'Israël va laisser une marque indélébile chez les israéliens et leurs soutiens américains.

Les arabes de cette génération ou de celles précédentes, dont la vie s'est déroulée à l'ombre des effets cumulatifs d'années pendant lesquelles ont leur a dit que rien ne pouvait résister à la puissance d'Israël, sont en train de s'éveiller à une nouvelle réalité. Si quelques milliers, au plus, de combattants, munis d'armes légères, mais avec une volonté de fer, peuvent tenir tête au monstre qu'ils redoutent tant, qu'est ce qui peut les arrêter, avec tout le potentiel qu'ils ont, pour au moins pourfendre le dragon de leurs cauchemars. C'est une idée qui inévitablement prendra de la force, non seulement chaque jour que la guerre peut éventuellement encore durer, mais avec les souvenirs, les légendes et les mythes brisés que cette sixième guerre a semé et qu'Israël est condamné à récolter.

C'est cette même réalité qui s'est emparée des dirigeants israéliens dès qu'ils se sont rendus compte de ce qu'ils attaquaient. Shimon Pères a tiré la conclusion correcte quand il a dit que c'était pour Israël une guerre de survie. Il sait ce qui est en jeu. De plus, il est, avec les dirigeants israéliens passés et présents, responsable du destin auquel il condamne son peuple.

Pas un seul de ces dirigeants n'a eu l'honnêteté de dire à ses concitoyens, alors qu'ils allaient d'une guerre "éclair" et "victorieuse" à une autre, que toutes ces victoires à la Pyrrhus ne peuvent jamais soumettre des peuples consumés par la rage et l'injustice. Des peuples qui décident que le tort causé doit être redressé quel qu'en soit le coût. Aucun des dirigeants israéliens ne s'est jamais confronté à ces problèmes de conscience ou n'a jamais relayé une quelconque trace de ces problèmes à son opinion publique.

En raison de ce déni derrière lequel il se retranche, Israël n'a toujours eu qu'une seule réponse à ceux qui défient sa tyrannie brutale: encore plus de brutalité et de tyrannie. C'est cette logique qui l'a conduit à attaquer et à dévaster rageusement le Liban tout entier en y massacrant les populations civiles. C'est cette vieille logique que les dirigeants israéliens utilisent pour tromper leur peuple en lui faisant croire qu'il est en sécurité tant qu'il possède la redoutable machine à tuer qu'est Tsahal.

Aujourd'hui, cette suprématie est mise en doute avec en retour des effets à long terme mortels. Le peuple israélien peut bien se rallier en totalité autour de son gouvernement lorsque que ce dernier promet une "victoire au coin de la rue", et faire semblant d'y croire pour cacher sa défaite. La promesse est cette fois restée lettre morte et elle conduit même le plus convaincu des faucons, Erud Olmert, à douter de sa stratégie génocidaire. Mais le sort d'Olmert et de son gouvernement ne resteront sans doute qu'une note marginale lorsque les historiens se pencheront sur ce tournant dans la longue narration du conflit israélo-arabe.

Beaucoup plus significatif sera son impact durable sur la balance régionale des pouvoirs politiques et psychologiques, et au final militaires. L'effet de la résistance tenace et victorieuse des combattants du Hezbollah contre l'armée soit-disant "invincible" d'Israël, sera très puissant, quelque soit l'arrangement destiné à mettre fin au conflit. Arrangement par ailleurs qui sera probablement aussi instable que les arrangements précédents.

Par le passé, toute force étrangère venue au Liban pour "garder la paix" l'a quitté la queue entre les jambes, et il n'y a aucune raison de penser que la force multinationale actuelle fera mieux. En revanche, au Liban et au-delà du Liban, il y a un sentiment qui se propage comme un feu sauvage à travers tout le monde arabe musulman. C'est le sentiment de puissance libératrice créée par la légende de Bint Jbeil et d'autres batailles gagnées par le Hezbollah qui sont déjà entrées dans le folklore populaire.

Cette puissance libératrice pourrait bien à terme décider du sort non seulement d'Israël mais aussi de tous les gouvernements des pays arabes qui sont désormais perçus par leurs peuples comme ayant depuis trop longtemps "vendu" la fausse idée d'une "impuissance arabe" afin de cacher leur corruption, leur soummission et leur incompétence.

Ceux qui à Washington ont rêvé d'un "Nouveau Moyen Orient" vont être témoins des douleurs de l'enfantement de leur rejeton. S'ils croient encore que la forme et la nature de leur création correspondront à l'image qu'ils s'en font sur leur agenda fantaisiste, c'est qu'ils vivent vraiment au pays des merveilles. A partir d'aujourd'hui, il sera difficile de rester modéré au Moyen Orient.