Claude Garanjoud
Claude Garanjoud

Un homme a construit le Temple de la Paix.

J'ai pu marcher entre ses colonnes. J'ai connu et reconnu ce bonheur léger, épocal.

J'ai pensé au Friedenfeier de Hölderlin, aux glyphes annonciateurs de Novalis.

C'était une salle entière, une vaste nef aux voiles légères et apaisées comme le souffle d'un réveil d'amour.

En y marchant, le souffle sacré du temps m'a traversé, d'une puissance gigantesque, tout en consistant entièrement dans sa légèreté.

J'ai senti à nouveau résonner en moi le prophétique appel du Solitaire de Tübingen: L'Ionie fleurit-elle? Est-il encore temps?

Tout y était légèreté, clarté, immuable rythme. Tous les temples, tous les ordres de toutes les antiquités, tous les rites, toutes les liturgies de l'ancien temps, y étaient comme impérieusement convoqués, puis dispersés d'un souffle, congédiés dans la légèreté, la clarté d'un inachevable temple futur, à construire et à reconstruire à chaque jour en chaque homme-femme, en chaque femme-homme.

J'ai pensé à la Basilique de Sainte Rita à Syracuse — comment l'ordre dorique du Temple d'Athéna y est incorporé, transposé autour du dépôt de reliques de la sainte suppliciée. Comment désormais seule la forme immanente y surnage. Comment ce qui y est transformé n'en finit pas de transformer, de transfigurer ce qui avait cru avoir raison de lui.

J'ai compris en marchant dans cette longue salle du Musée Calvet, dans un moment de légèreté, de joie, de faste et de rassemblement festif, que nous étions, que nous nous devions désormais d'être, de devenir ce temple. Que ce Temple de la Paix qui est à construire et à reconstruire à chaque jour en chacun d'entre nous, avec notre lucidité, avec nos luttes, avec nos souffles de vie, n'aurait nulle part de lieu permanent, sinon en nous.

Que le rythme des colonnes si légères de ce temple était le rythme de notre souffle même, le rythme du souffle même de l'esprit du temps.

J'ai compris alors confusément à nouveau que Garanjoud n'était sans doute pas un peintre ordinaire, homme de mode, de spéculation, de suivisme, de coterie. Que dans sa recherche intransigeante de la plus totale simplicité, de la plus totale centralité du signe brisé, dans sa quête d'une formalisation essentielle, d'un austère classicisme revisité et ouvert, toujours à traverser et à retraverser sur les rives d'un monde nouveau, très ancien, comme ces jours-ci, totalement déchiré et profané, mais prêt à re-émerger dans la lumière, toujours déjà apaisé, dans la légèreté, pour peu qu'on veuille le voir, pour peu que l'on sache lâcher prise à temps, pour peu que l'on sache reconnaître que nous aussi sommes les hôtes de l'éternité fragile,

J'ai compris confusément que cet homme-là, ce peintre, ce Garanjoud qui vient de nous quitter, comme toujours inopportunément, comme toujours trop tôt, avait obstinément porté en lui — aussi taciturne et inflexible sur sa voie d'homme du grand large, du silence et des neiges qu'il pouvait parfois paraître — et cela jusqu'à la monomanie, quelque chose de la tâche essentielle de l'art, de la tâche essentielle de l'écriture depuis les temps modernes: la nécessaire violence du chiasme profane-sacré, célébration-profanation, de ce combat pour un nouveau sacré irrécupérable, irréductible, lumineusement indéchiffrable, que nous sommes plus à même de comprendre, d'accueillir ces jours-ci que jamais, qu'à aucune autre époque.

Mais dans un monde qui a déjà à nouveau largement succombé aux miroitements funestes de la pulsion de mort, aux démons de la fuite en avant pour de nouvelles Gigantomachies en perspective — et tout cela sur fond d'injustice, de sévices criants que l'égoïsme ingénu a érigé en tables de la loi, en dogme d'airain — qui parmi nos édiles et nos hommes d'institution, de culture publique, aura la force, le courage, la lumineuse clairvoyance de donner un site à ce qui n'a pas de lieu autre qu'en nous, de trouver les moyens d'accorder au peintre qui nous a quittés si discrètement, si irrémédiablement, un foyer permanent pour son Temple de la Paix ?