Lulu.Com
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Après la diffusion de l'information et de la musique, la dernière en date des mini-révolutions opérées par l'internet et le numérique s'attaque au secteur de l'édition. Plus précisément de l'auto-édition, ou plus globalement de l'édition à compte d'auteur. Cette pratique, qui a longtemps eu mauvaise presse en France, consistait jusqu'à aujourd'hui à ce que l'auteur d'un ouvrage paie pour le voir publié, c'est-à-dire pour qu'il soit imprimé sous une marque de maison d'édition et commercialisé. Le modèle a souvent été décrié, d'abord parce que l'on considère que les manuscrits publiés ainsi sont ceux qui n'ont pas trouvé preneur chez les "vrais" éditeurs, donc qu'ils sont sans intérêt pour le public, ensuite parce que les abus de nombre d'entreprises spécialisées ont contribué à assimiler l'édition à compte d'auteur à une quasi arnaque au détriment d'auteurs un peu naïfs (prix exhorbitants, problèmes de droits d'auteur, diffusion inexistante, etc.).

Le site web lulu.com, fondé en 2002 aux Etats-Unis par le canadien Bob Young et ouvert cette semaine en version française, revendique lui clairement et sans complexe sa vocation d'édition à compte d'auteur. Sauf qu'il est l'oeuvre d'un gourou du logiciel libre, que le concept convient parfaitement pour les livres à petits tirages que les maisons d'édition classiques ne peuvent ou ne veulent pas assumer, et que l'auteur ne paye plus pour voir son livre publié; au contraire il récolte des droits d'auteur supérieurs à ce qu'il obtiendrait dans le circuit de l'édition traditionnelle.

Le principe est tout simple et se base sur l'impression à la demande. L'auteur d'une oeuvre personnelle — roman du siècle, essai sur les papillons, mémoires de sa vie mais aussi film vidéo, morceau de musique, logiciel, calendrier photo ou autre — se connecte sur le site lulu.com et quelque soit le format de son document il peut l'éditer aux conditions de son choix en matière de droits (copyright ou copyleft), de format (électronique ou papier), de présentation (mise en page, couverture), de référencement (attribution d'un numéro ISBN), de tirage, de prix de vente, etc. Lulu propose aux auteurs non seulement tous les outils pour publier leurs oeuvres selon leurs modalités mais il met également à leur service sa boutique-librairie en ligne qui, à l'instar d'Amazon, GoogleBooks, eBay, iTunes et autres grandes bibliothèques online de produits culturels, utilise les nouvelles technologies de l'information et de la communication pour mettre directement en relation vendeurs et acheteurs, créateurs-producteurs et consommateurs, auteurs et lecteurs. Ainsi l'auteur d'une thèse, d'un premier roman ou d'un petit essai par exemple sur les papillons de sa région pourra facilement et gratuitement déposer son document sur le site puis trouver directement sur le réseau les lecteurs intéressés susceptibles de l'acheter. Il suffira à ces derniers de passer commande pour télécharger le fichier numérique ou pour lancer l'impression sur papier d'un exemplaire du livre qu'il recevront chez eux quelques jours plus tard. L'auteur connaîtra auparavant le coût global de la fabrication de son ouvrage (2 centimes d'euro par page en moyenne) ainsi que la commission prélevée par Lulu (20%) ce qui lui permettra de fixer lui-même exactement le prix de vente. Son compte sera ensuite crédité des sommes correspondant non seulement à ses droits d'auteur, mais aussi d'éditeur et de libraire via lulu.com.

Fort de son expérience et des études qu'il a menées sur le sujet aux Etats-Unis, Bob Young indique que son site de micro-auto-édition ne concurrence pas frontalement les systèmes de production et de consommation établis dans les secteurs du livre, mais qu'il participe à la création d'un marché basé sur la nouvelle économie engendrée par la révolution numérique. Un peu comme eBay a créé un nouveau marché des produits matériels d'occasion, mais appliqué ici aux oeuvres de l'esprit. Baptisé outre-atlantique la long tail (longue traîne), ce système prend acte que les produits culturels du XXIe siècle sont désormais dématérialisés et qu'ils peuvent donc être fabriqués et vendus à la demande, c'est-à-dire même en toute petite quantité. Plus besoin d'estimer qu'un livre devra trouver au minimum 2.000 acheteurs pour lancer son édition et sa diffusion puisqu'un seul exemplaire peut désormais générer un bénéfice. Plus besoin de magasins pour le stockage ou la diffusion, ni non plus de ces intermédiaires que sont les éditeurs, les imprimeurs et les libraires puisque les nouvelles technologies et l'internet permettent désormais relativement facilement et à faibles coûts de fabriquer et distribuer les produits à l'unité et à la demande. Et surtout la long tail démontre qu'en matière de consommation de livres, le public se tourne de plus en plus vers l'internet et que beaucoup de titres inconnus ou hors actualité, tirés de fonds de catalogues, souvent publiés par de petites maisons d'édition mal diffusées, qui ne se vendent qu'à quelques unités seulement, représentent ensemble une part de marché supérieure à celle des nouveautés mises en piles dans les librairies par la grande industrie éditoriale. Le système "promotion médiatisation diffusion de masse" qui organise le succès quelque peu artificiel des best-sellers se trouve aujourd'hui dépassé par un autre modèle donnant plus de liberté et de pouvoir aux consommateurs internautes qui ont directement accès aux contenus de fonds même les plus pointus. C'est d'ailleurs ce modèle économique et ce nouveau mode de consommation qui assure aujourd'hui le spectaculaire succès d'entreprises comme Google, eBay, Amazon, et même de nouvelles autres qui commencent à poindre sur le réseau en matière d'information avec la multiplication des blogs individuels, des sites collaboratifs citoyens et de ce qu'on appelle le web 2.0 (qui, à court terme, devrait remplacer la médiation classique de la presse écrite et audiovisuelle grand public). Le but du site lulu.com — et à n'en pas douter de quelques autres à venir — n'est pas de chercher comme un éditeur classique à publier un livre à un million d'exemplaires mais plutôt de publier 10.000 livres à 100 exemplaires.

On mesure donc ici le changement d'ère et de donne en matière de production et de consommation culturelle, et ce que cela implique pour le secteur du livre. De même que tout le monde peut désormais publier rapidement, simplement et gratuitement un site web pour diffuser son message, tout le monde peut également de la même façon publier son livre. De quoi ébouriffer les milieux quelque peu élitistes, conservateurs et compassés de l'édition et de la librairie traditionnelle, dont beaucoup d'acteurs avouent eux-mêmes ne pas encore s'être intéressés à l'internet mais qui se voient là, comme avec GoogleBooks, dépossédés en partie d'un rôle qu'ils tenaient depuis plusieurs siècles. Bien entendu la frange la plus réactionnaire de ces derniers crie à l'imposture, faisant valoir qu'il ne s'agit ni plus ni moins que d'édition à compte d'auteur et qu'un éditeur est un professionnel avisé qui sait choisir un auteur pour valoriser au mieux son oeuvre. Elle oublie simplement de préciser que la grande édition est, depuis au moins deux décennies, totalement soumise aux dictats de ses départements marketing. On n'y publie plus un livre pour ses qualités intrinsèques mais pour l'audience que l'auteur-people "sélectionné" (qui n'aura d'ailleurs souvent même pas écrit lui-même l'ouvrage) atteindra dans les médias grand public et pour les ventes massives qu'il est donc susceptible de générer à court terme. Il suffit d'examiner les tables de nouveautés dans une librairie pour mesurer le niveau culturel des soi-disant livres "édités". Que le processus lancé par des entreprises comme GoogleBooks et Lulu continue à démocratiser le secteur et à déposséder les éditeurs de leur sacro-saint pré carré est donc à n'en pas douter une excellente nouvelle pour la culture, pour les auteurs et pour le livre.

La version anglo-saxonne de Lulu a déjà publié plus de 55.000 livres, dont la plupart semblent commandés à quelques dizaines ou centaines d'exemplaires, mais certains titres atteignent plusieurs milliers de commandes, les auteurs publiant souvent en parallèle un blog qui assure l'information et la promotion de leur ouvrage. La plateforme Lulu publie actuellement 1.300 nouveaux titres par semaine. Son chiffre d'affaires 2005 s'élève à 5 millions de dollars et devrait au minimum tripler pour l'année 2006.

Avant lulu.com, Bob Young a déjà co-fondé, avec Marc Ewing en 1994, une autre entreprise innovante pionnière dans le monde du logiciel libre, Red Hat, aujourd'hui cotée au Nasdaq et première entreprise mondiale de solutions informatiques open-source. Ses distributions GNU / Linux RedHat, Mandriva et Fedora qui équipent aujourd'hui de nombreux serveurs informatiques dans le monde, concurrencent sérieusement le système Windows de Microsoft. Bob Young, élu en 1999 par le magazine Business Week "Entrepreneur de l'année", est également fondateur du Center for the Public Domain, organisation à but non-lucratif dont l'objectif est d'informer et de contribuer à développer le domaine public et les licences libres.